Avignon : deux façons de s’échapper de l’étouffant chaudron avignonnais

La première façon d’échapper aux torpeurs avignonnaises (chaleur et prestations accablantes) est celle d’un spectacle qui vous emporte dans un abyssal ailleurs, c’est le cas avec Ali Chahrour. La seconde façon, c’est de sortir de la ville, tracer la route et se retrouver sous les lampions campagnards d’un modeste festival comme celui d’Alba-la-Romaine où le nouveau Trottola vous attend.

Scène de "May he rise and smell the fragrance" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "May he rise and smell the fragrance" © Christophe Raynaud de Lage
Ali Chahrour porte l’expression « trembler de tout son corps » jusqu’à son comble. C’est-à-dire qu’il tremble non seulement des épaules mais aussi des bras, des mollets, des cuisses, du ventre, du cuir chevelu. Son corps, à peine dissimulé par un jean et un t-shirt, est comme le métronome sismique de ceux qui l’entourent : les musiciens Ali Hout et Abed Kobeissy et surtout la phénoménale actrice et chanteuse Hala Omran. C’est la voix de cette dernière qui, venue de loin, du plus profond de « l’Orient extrême », comme disent les gazettes et les poètes, réveille en nous une fascination pour les rites de mort. C’est cette voix et son dialogue constant avec le corps d’Ali Chahrour qui forment le vecteur du nouveau spectacle du danseur et chorégraphe. Son titre danse en lettres arabes avant d’être traduit en anglais, la langue des agences de voyages et des tourneurs internationaux : May he rise and smell the fragrance.

C’est là le dernier volet, créé il y a un an et demi à Beyrouth, d’une trilogie dont les deux premiers pans, Fatmeh et Leila se meurt (tiens, un titre en français), avaient été présentés au Festival d’Avignon il y a deux ans. Les femmes, leur place primordiale dans les rituels de mort en Orient, commandent les chants et les pleurs. Si l’enterrement (souvent à la hussarde) est l’affaire des hommes, le temps de la veillée mortuaire et du deuil est celui des femmes. Ali Chahrour est remonté très loin pour le vérifier, jusqu’à un texte sumérien, La Descente d’Ishtar aux enfers, où il a aussi puisé le titre de son spectacle. 

Ayant échoué à prendre possession du royaume des morts, Ishtar devient prisonnière des ténèbres. Pour retrouver sa liberté, elle doit sacrifier un être humain. Son époux Tamuz, n’ayant guère pleuré sa femme, est tout désigné. Mais c’est compter sans les pleurs, les lamentations de la sœur de ce dernier qui par leur puissance conduiront à la résurrection du frère bien-aimé. Au moment de la mort d’un être cher, les hommes sont démunis face à la force des larmes des femmes, ils ne savent pas comment faire avec les pleurs du cœur d’une mère, d’une sœur, d’une amante aimées. C’est ce qu’exprime May he rise and smell the fragrance avec des corps d’aujourd’hui, tout autant celui d’Ali Chahrour que celui d’Hala Omran, mais plus encore que leur corps, c’est la voix puissante et foudroyante de cette dernière qui nous étreint.

Il est dommage que le travail mitoyen entre le spectacle et la cérémonie qu’est May he rise and smell the fragrance se soit déroulé dans une salle fermée du Festival d’Avignon et non dans un de ces lieux ouverts dont il dispose. Il y aurait trouvé une plus juste place. 

Scènde de "Campana" © Philippe Lauren Scènde de "Campana" © Philippe Lauren
Des tables sont disposées dans une clairière. Chacun s’y attable pour déguster au petit bonheur la chance depuis des glaces bio du coin jusqu’au cornet de nouilles en passant par bien des plats exotiques. C’est là le centre névralgique du festival d’Alba-la-Romaine (qui s'est déroulé du 10 au 15 juillet), à égale proximité des lieux de représentation (chapiteaux, théâtre antique) et c’est là que l’on croise Alain Reynaud.

Depuis 2008, l’enfant du pays (il est né à deux pas) est le directeur de la Cascade, l’un des pôles nationaux du cirque, installé dans une ancienne école à Bourg-Saint-Andéol. C’est aussi en 2008 qu’est né le festival de cirque d’Alba-la-Romaine, sur les décombres d’un festival de théâtre. La Cascade est également le siège de la compagnie Les Nouveaux Nez et Cie dont Alain Reynaud est l’un des fondateurs et l’un des clowns dont le visage, resté poupin, reste, même après des années, comme une promesse. Chaque année, une quarantaine de compagnies de cirque vient travailler à la Cascade qui organise aussi des stages, intervient dans les écoles et propose des « modules » communs avec les écoles de théâtre de la région (Lyon, Saint-Etienne). Ajoutons que Les Colporteurs sont des compagnons de route du festival et de la Cascade depuis le début.

Le cirque Trottola est venu à Alba-la-Romaine en voisin. Ce cirque qui se résume historiquement à deux personnes est installé dans une ancienne fabrique du côté de Die dans la Drôme. Il y a elle, Titoune, elle ressemble au Petit Prince, elle a les jambes fines de gamine et le short de Gavroche. Et il y a lui, Gacon Bonaventure dit Bona, un costaud, un barbu, l’homme qui a inventé et qui interprète Par le boudu, spectacle existentiel et impérissable dont le héros est mi-clown, mi-clochard.

Titoune et Bonaventure se sont rencontrés au cirque Plume, chacun remplaçait un acrobate blessé car, bien sûr, ils sont aussi acrobates. Depuis leur rencontre sur l’autel du cirque, ils ne se sont plus quittés. Ils ont créé Trottola en 2002 puis Volchok en 2007 (dans les deux cas, le titre signifie toupie ; en italien, puis en russe) avec quelque renfort, et enfin Matamore en 2012 avec un autre couple, Branlo et Nigloo, les deux as du Petit théâtre baraque. Trois spectacles, trois merveilles. Chacun s’est joué durant quatre ans. Leur force commune : partir des bases du cirque mais s’en échapper à grand renfort d’imaginaire.

Leur nouvelle création, Campana, va dans ce sens en exaspérant les extrêmes. Après un prologue muet et visuel, mystérieux et enchanteur, tout le début du spectacle est un numéro de cirque traditionnel entre l’homme qui porte et la femme qui voltige. Le tout au sol. Plus tard, Titoune effectuera seule un bon numéro de trapèze dans la pure tradition du cirque.

L’imaginaire arrive par les dessous. C’est une chose inhabituelle qui surprend et ravit : la piste n’est pas posée sur le sol d’un pré. Le nouveau chapiteau du cirque Trottola, inauguré avec ce spectacle, comporte des dessous comme un théâtre. La piste toute en bois possède des trappes qui s’ouvrent sur un monde interlope. A la fois fourre-tout, décharge pleine de déchets, cave d’Ali Baba, ressac à rêves. C’est de là que sort une masse informe qui deviendra en se gonflant le corps d’un énorme éléphant. C’est de là aussi que sera hissée cette chose qui est à la fois le clou du spectacle, son apothéose et une prouesse technologique : une cloche. Une énorme cloche. Je ne sais si l’ingénieux et rêveur Bonvaventure a eu cette idée en voyant l’un des films d’Andreï Tarkovski ou en levant la tête à côté de chez lui, toujours est-il que l’apparition de la cloche puis sa mise en orbite sont stupéfiantes. Ce qui nous console d’autres moments du spectacle par trop traditionnels et donc plus prévisibles. Quoi qu’il en soit, ce spectacle, comme les précédents, est parti pour tourner durant quatre ans. Espérons aussi que Gacon Bonaventure aura le temps de reprendre, de temps à autre, son Par le Boudu, ce spectacle mascotte qui procure chez bien des spectateurs une réaction étrange : après l’avoir vu, on n’a qu’une envie : c’est de le revoir.

May he rise and smell the fragrance, Festival d’Avignon, salle Benoît XII, jusqu’au 17 juillet.

Campana par le cirque Trottola. Après Alba-la-Romaine, le spectacle poursuit sa tournée : du 27 juillet au 1er août au festival de théâtre de Phalsbourg, du 18 au 25 août au Festival d’Aurillac, du 9 au 24 octobre aux Deux Scènes à Besançon, du 23 nov au 15 déc au Centquatre à Paris.

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