Avignon : Macha Makeïeff partie à la chasse au Snark revient bredouille

En voulant jeter dans un même panier « Alice aux pays des merveilles », « La chasse au Snark », d’autres textes de Lewis Carroll, la riche vie de ce dernier, ses jeux de mots anglais et des explications en français, Macha Makeïeff perd non seulement ses œufs mais aussi son panier.

 

Scène de "Lewis versus Alice" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Lewis versus Alice" © Christophe Raynaud de Lage

Dans sa préface à La chasse au Snark, sorte de discours de la méthode du texte qui suit, Lewis Carroll raconte que l’Homme à la Cloche (l’un des personnages du livre et du spectacle dont il va être question) avait pour habitude, deux fois par semaine, de retirer le beaupré du bateau pour le vernir. Mais au moment de le remettre en place, le plus souvent personne à bord ne se souvenait à quelle extrémité du bateau il fallait le fixer. « De sorte que, le plus souvent, le beaupré finissait fixé, d’une manière ou d’une autre, en travers du gouvernail » écrit Carroll. Seul l’Homme à la Barre se rendait immédiatement compte de cette erreur mais la règle 42 du Code natal, précise Carroll, est stricte sur ce point « personne n’est autorisé à parler à l’Homme à la Barre ». L’Homme à la Cloche , conseillé par Lewis Carroll, avait parfait la règle en ajoutant « l’Homme à la Barre ne sera autorisé à parler à personne ». Si bien qu’il fallait attendre un prochain vernissage pour espérer voir « une navigation digne de ce nom ».

Un lent fiasco

Le spectacle de Macha Makeïeff Lewis versus Alice ressemble à cette histoire. C’est un navire dont le gouvernail n’est jamais à la bonne place et qui vogue dans tous le sens. Cela pourrait s’apparenter à une recherche du nonsense cher à l’auteur anglais mais la multiplicité des gouvernails, de leur vernissage, et de leur mise en place hasardeuse rend la navigation du navire impraticable. Bref, ce spectacle (trop) riche en costumes (Macha Makeïeff), en masques d’animaux et bestioles empaillées, en coiffures (Cécile Kretschmar), en mélodies (Moriaty), en musique (Clément Griffault) et en lumière (Jean Bellorini) est un constant galimatias qui tourne au lent fiasco.

Macha Makeïeff est victime de son ambition. Avec sa collaboratrice Gaëlle Hermant, elle a voulu rassembler les oeuvres disparates de Lewis Carroll (à l’exception de ses essais mathématiques). Prenant Alice aux pays des merveilles comme fil conducteur, elle y associe des morceaux de La chasse au SnarkSylvie et Bruno et De l’autre côté du miroir. Résultat : un terne et froid éparpillement . C’est un peu comme si dans un même spectacle on associait Le mythe de Sisyphe, L’Etranger, Les Justes tout en y mêlant la vie de Camus C’est d’ailleurs ce que fait Macha Makeïeff en mêlant à son montage erratique des pans de la vie de son auteur pleine de surprises et de facettes. C’est au mieux , par endroits, un magasin, de curiosités anglaises un peu vieillottes comme l’exposition qui accompagne le spectacle au premier étage de la maison Jean Vilar

Mais ce n’est pas tout. On sait les difficultés de traductions de certains textes de Lewis Carroll, l’usage qu’il fait de mots inventés, de mots-valises qui sont un casse-tête pour les traducteurs. Makéïef croit s’en sortir en circulant entre l’anglais original et le français, via également des sous-titres parfois explicatifs. Mais cela ne fait qu’ajouter à la confusion ou à l’effet d’entassement que procure le spectacle qui accumule sans articuler.

Quatre crises

Enfin, Makeïeff souhaite touiller le tout dans le creuset d’un théâtre musical, cela nous vaut quelques beaux interludes dans les coins d’un décor à étage, mais l’effet d’entassement s’aggrave. Tous ces éléments, loin de s’épauler, se paralysent mutuellement. Les comédiens font ce qu’ils peuvent mais ils ne peuvent pas grand-chose. On cherche la folie, l'extravagance et la poésie de l’auteur, sa surprenante tendresse, on est face à une metteure en scène tétanisée par ce qu’elle met en branle.

Comme La chasse au Snark, son spectacle est divisé en crises( Lewis versus Charles, Un bonheur l’enfance ?, Oxford a mille ans, Lewis versus Alice ). Elle s’en tient à quatre, ce qui est déjà beaucoup. Mais la crise carrollienne c’est autre chose. Prenons l’exemple de la huitième et dernière crise de La chasse au Snark sous titrée « la disparition ». Lewis Carroll fait feu de tout bois. Contentons-nous de citer la première strophe traduite par le grand Jacques Roubaud (édition bilingue Folio) :

« Il le chassèrent avec un dé à coudre

ils le chassèrent avec passion

Ils le poursuivirent avec des fourchettes et de l’espoir

Ils menacèrent sa vie

avec une action de chemin de fer

Ils le charmèrent avec des sourires et du savon. »

Magnifique, non ? Quel théâtre tirer de cela ? Il faudrait un Artaud, lequel s’était attelé à traduire l’intraduisible Jabberwocky de Lewis Carroll.

Lewis versus Alice à la Fabrica jusqu’au 22 juillet, 18h. Tournée à la rentrée : TGP de Saint Denis du 27 sept au 13 oct, le Quai d’Angers su 17 au 19 oct, les 13 et 14 nov au Grand R de la Roche-sur-Yon, , les 21 et 22 , Théâtre Liberté à Toulon,n du 27 nov au 7 déc à la Criée de Marseille, du 11 au 13 déc à Bayonne, du 19 au 21 déc à Nice puis en janvier du 7 au 11 aux Célestins de Lyon.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.