Les voix de Stéphanie Chaillou, Laurent Sauvage et Julien Gosselin à l’unisson

Dans « Le Père », Julien Gosselin porte à la scène « L’Homme incertain », un texte de Stéphanie Chaillou. Un homme parle. Un agriculteur qui a échoué. Cet homme, c’est Laurent Sauvage. Un simple monologue ? Bien mieux que cela : un spectacle à part entière, orchestré par la bande à Gosselin.

Scène de "Le père" © Simon Gosselin Scène de "Le père" © Simon Gosselin
C’est une voix. Celle d’un homme, aujourd’hui âgé, qui se souvient de sa vie que les autres, à un moment de bascule, ont qualifié de « ratée ». C’est un homme qui prend la parole pour nous dire la vie que fut la sienne et celle de sa femme et de leurs enfants. « Je ne me souviens plus de mes rêves », commence-t-il. Il avait rêvé devenir riche, avoir une vie heureuse, « Je croyais que c’était suffisant », ça, être heureux. Et puis, avant même la fin de la première page de L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, on sait que cela n’a pas été ça : « je n’ai jamais compris ce qui s’est passé. Pourquoi ça a mal tourné. »

L’homme et la faillite

L’homme qui nous parle – oui, il nous parle car c’est une voix que porte l’écriture oralisée de l’auteur – avait vécu enfant dans une ferme, fait du foot avec les potes. Adulte, il s’était comme naturellement marié, les enfants étaient venus comme ça aussi, et il avait assouvi son rêve : avoir sa propre ferme. « A l’époque, je pensais que les choses étaient simples. Je pensais que vivre était simple. » Mais rien n‘est simple quand on a une ferme modeste, la fragilité des choses fait qu’on est à la merci de tout : une météo calamiteuse, un virus, un accident de tracteur. Et c’est ce qui est arrivé. L’argent manque, on emprunte aux banques, c’est l’engrenage. L’homme ne veut pas y croire, il s’entête mais un jour l’huissier apporte les papiers à signer, la faillite est déclarée. Tout s’écroule.

« J’étais K.O. Complètement sonné. » L’échec, l’humiliation, la colère, la honte rongent l’homme, au dedans de lui. Il a des envies de meurtre, mais il les ravale. Il ne dit rien. « Je n’ai jamais pu parlé de ça. Avec personne. J’avais trop honte, je crois. Et aussi. Avec qui ? Avec qui aurais-je pu en parler ? » Pas même à ses enfants, figés dans l’enfance. Plus tard, il répondra à leurs questions en biaisant.

Son échec le met au ban du monde dans lequel il vit. « Parce que j’avais échoué, ma vie ne m’appartenait plus. » Et il y a les autres, les voisins, les anciens copains de foot qui le regardent comme un pestiféré. « J’ai encaissé le coup, tous les coups ». Il sait ce que veut dire ne plus « avoir d’horizon », il comprend ces agriculteurs qui se suicident.

Alors un jour, il part. Avec femme et enfants. Les années passent. Il vieillit, commence à voir son passé autrement. « J’ai changé. La vie que j’ai eue m’a fait changer. Et je suis moins certain d’avoir raté ma vie. J’ai fait faillite certes. J’ai eu une vie difficile, c’est vrai. Mas je ne sais pas si quelqu’un peut dire que j’ai raté ma vie. » Telle est la courbe du livre L’Homme incertain et du spectacle Le Père qui en est issu, en plusieurs mouvements ou creusements, de la négation à l’affirmation.

Laurent Sauvage au bout de la nuit

C‘est une voix. Celle d’un acteur. Laurent Sauvage. Un de nos meilleurs acteurs, un de ceux qui accompagnent notre vie de spectateur. La voix de Laurent Sauvage et son corps qui en est comme la traduction physique. Une voix voilée de vie, une voix qui porte en elle son vécu, ses insomnies. Longtemps dans Le Père, on entend la voix de Laurent Sauvage sans voir l’acteur. Il est là présent, par sa voix. Une voix qui vient de la nuit du théâtre, la nuit d’une vie. Cette voix, elle extirpe une vie de son puits, seau après seau. La déverse. L’agencement simple, les phrases jamais bien longues de Stéphanie Chaillou portent la parole de l’homme. L’acteur Laurent Sauvage leur offre son timbre lesté des balafres du temps, de tous ces rôles qu’il a emmenés au bout de leur nuit. Il ne joue pas l’homme, il le porte en lui. Il partage sa tristesse, il veut l’épauler à relever la tête, toucher ensemble au cœur de cette parole prise enfin et qu’il ne faut plus lâcher. Se taire, ce serait l’échec, encore une fois. Alors il apparaît. L’acteur, l’homme. Au loin. A peine, infime comme dans un spectacle de Claude Régy. Il s’approche de nous doucement, jambes un peu écartées comme souvent les paysans. Une jambe, puis l’autre. Tout autour la lumière tremble, lui aussi peut-être. La voix gagne en amplitude, monte, la musique en fait autant. Intensité maximum. Emotion absolue.

C’est une voix. Celle de Julien Gosselin. On ne l’entend pas mais elle est partout. Un jour, le metteur en scène tombe sur un extrait de L’Homme incertain alors intitulé Le Père, un titre qu’il conservera pour le spectacle. Un extrait publié dans la revue If que publie Hubert Colas. La revue traîne là sur une table. Il l’ouvre au hasard ou peut-être est-ce titre qui l’attire, Le Père. Il lit quelques lignes et l’émotion le submerge. Le spectacle est là en germe dans cette émotion première. Qu’est-ce qui fait qu’une écriture tout de suite nous submerge ? Cette langue, ce ton, ce monde, c’est comme s’il les reconnaissait. Quelques mois plus tard, quand on lui envoie tout le texte, il décide tout de suite d’en faire quelque chose. Et de faire cette chose avec Laurent Sauvage, lui et personne d’autre. Un homme qui parle, un acteur seul en scène. D’autres en seraient restés là. Un acteur, une chaise, une toile de fond peut-être et un plein-feux. Julien Gosselin a une autre approche du théâtre, plus généreuse et plus ambitieuse à la fois. Pour lui, tout spectacle doit être l’agencement d’une forme-monde que le spectacle (acteurs, espace son, lumière, etc.) déploie et accomplit jusqu’à son épuisement, sa clôture. Et c’est ce qui fait que ses spectacles nous pénètrent le cœur, le ciboulot et la peau. Aucun clin d’œil adressé au public mais, impalpable, un tutoiement secret avec chaque spectateur. Chacun le sien.

Autre exemple. Dans le livre, à la fin de chacune des courtes séquences, à la parole du père succède celle des enfants, ce sont de brèves comptines fabriquées avec leurs mots, des boîtes à souvenirs. Dans le spectacle, ces mots sont projetés sur un écran, un à un, comme si, à cloche-pied, ils jouaient à la marelle.

Une fraternité d’écriture

Pour Le Père, l’intelligence de Gosselin consiste à mettre en scène ensemble la solitude de l’acteur et celle de l’homme, l’une rejaillissant sur l’autre. Et d’inscrire l’acteur-homme dans un dispositif, en osmose avec le mouvement du texte de Chaillou, lequel partant de la disparition sociale de l’homme par sa négation conduit à son apparition, son identité d’être humain, cette voix qui se décide sur le tard à parler. « Jusqu’à ce jour, j’ai tout tu », dit l’homme. L’arme des mots. « Sortir de ma vie au point de la nommer », dit-il. Laurent Sauvage a lu le texte ; il a dit oui, alors la machine, le circus et la bande Gosselin - c’est tout un - se sont mis en route. Gosselin et Nicolas Joubert à la la scénographie et aux lumières, Guillaume Bachelé à la création musicale, Julien Feryn à la création sonore, Pierre Martin à la création vidéo. Des compagnons de route de Gosselin et de sa compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, depuis plusieurs spectacles (la création initiale du Père date de 2015).

C’est une voix. Celle singulière de Stéphanie Chaillou. Pour autre preuve, un autre livre, son plus récent, Le Bruit du monde paru en février 2018 (L’Homme incertain a été publié en novembre 2014). C’est encore une vie que raconte Stéphanie Chaillou, mais cette fois à la troisième personne du singulier. La vie de Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, née le 18 juillet 1964 « dans une famille pauvre ». Pas de misérabilisme, pas de ton compassionnel, mais une fraternité d’écriture. L’histoire d’une femme incertaine, si l’on veut. Une vie qui rate une marche sur l’escalier de l’ascension sociale, étant partie dans la vie avec un lourd handicap nullement physique. Une vie marquée par la pauvreté, la honte, le sentiment d’injustice, l’envie de vengeance, la supercherie de l’égalité des chances.

Ceci : « La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. » Elle essaiera de faire comme si. Bonne élève elle entre en classe prépa, mais le mot « classe » est trop fort. Elle devient institutrice, se marie avec le premier venu. Elle ne supporte pas les enfants ni, le soir venu, le mari vissé à sa télé. Elle quitte l’enseignement et le mari. « Elle se sent désencombrée. » On est en 1990. Cinq ans plus tard, elle cesse de se taire, comme l’homme incertain. Il parle, elle écrit. « Marilène n’a plus besoin de se venger, elle écrit. »

En exergue de ce dernier livre, Stéphanie Chaillou cite une phrase de Jacques Rancière. Des mots cernant ce qui me semble être le geste fondateur de l’écriture de Chaillou. Une phrase que ferait bien de punaiser dans son bureau le Président de la République pour lui rappeler les paroles de pauvres entendues cinq heures durant dans les locaux d’ATD Quart Monde : « Le premier remède à la “misère du monde”, c’est la mise au jour de la richesse dont elle est porteuse. Car le mal intellectuel premier n’est pas l’ignorance, mais le mépris. C’est le mépris qui fait l’ignorant et non le manque de science. Et le mépris ne se guérit par aucune science mais seulement par le parti pris de son opposé, la considération. » Stéphanie Chaillou, une écriture de la considération.

Le Père, mar, mer, jeu 19h30 (sf jeu 20 14h30), ven 20h30, sam 18h30, dim 15h30, relâche le lundi et le dim 23, jusqu’au 29 sept à la MC93 dans le cadre du Festival d’automne. Puis les 22 et 23 nov au CCAM de Vandœuvre-lès-Nancy.

L’Homme incertain, éditions Alma, 168 p., 16€. Le Bruit du monde, éditions Notab/lia, Noir sur Blanc, 168 p., 14€.

Un autre livre de Stéphanie Chaillou, Alice ou Le Bruit des armes (Editions Alma), fera l’objet d’une lecture par Olivier Martinaud le 8 octobre à Actoral et le 18 octobre à la MC93 (hors les murs à Montreuil) et par Sarah Jane Sauvegrain et Olivier Martinaud du 28 nov au 8 déc à la Scène Thélème.

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