Didier-Georges Gabily d’une génération l’autre, beau passage de flambeaux

A Rennes et à Paris, on a longuement honoré Didier-Georges Gabily. L’auteur-metteur en scène mort il y a vingt ans laissant la vie théâtrale orpheline de son immense présence, l’écrivain auteur de pièces inconcevables renaissant auprès de ceux, plus jeunes, qui découvrent son œuvre.

 

lecture de la première partie de "Gibiers du temps"  par les acteurs de la création © Gilles Masson lecture de la première partie de "Gibiers du temps" par les acteurs de la création © Gilles Masson

Qu’ont en commun Simon-Élie Galibert, Charlotte Guennoc, Mathieu Boisliveau, Caroline Logiou et Sara Amrous (lire ici) ? L’âge, celui de la jeunesse, et une passion infinie pour l’œuvre de Didier-Georges Gabily que chacun d’entre eux a mis en scène. Ils étaient samedi, dimanche et lundi derniers au Théâtre Monfort pour l’hommage rendu à celui qui a disparu il y a vingt ans, l’année de ses quarante et un ans.

A l'initiative du groupe T’chanG!

Trois jours durant, de midi à tard dans la nuit, ce fut un constant attroupement, un atelier (mot-clef de l’aventure) permanent. Trois jours durant, on s’est nourri sans être jamais rassasié de l’œuvre de Didier-Georges Gabily. Ses pièces, ses adresses aux acteurs, ses essais, ses romans, autant de catégories qui, dans ses textes, n’ont guère lieu d’être, tant chez lui la vie et la fiction, le théâtre et le roman, sont liés dans un même magma où remue et se repaît sa langue, une pâte qu’il ne faut pas pétrir du bout des doigts mais brasser avec le corps tout entier.

Les anciens étaient là, ceux que Gabily avait réuni dans le groupe T’chanG !, (ils sont à l’initiative de ces trois jours), ceux des premiers ateliers dans un sous-sol, un garage, au Mans et ailleurs, ceux des stages et des spectacles de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, tous ceux qui l’ont accompagné les six années fulgurantes de sa vie publique, entre le choc de sa première grande pièce Violences présentée au Théâtre de la Cité internationale en septembre 1991 et son décès en août 1996 en plein travail sur Dom-Juan / Chimères et autres bestioles.

Depuis sa disparition, chaque membre du groupe T’chanG ! a suivi un chemin personnel. Ils se sont croisés, se sont éloignés, disputés, rabibochés, épaulés. Ils ont vécu d’autres aventures, ailleurs, autrement. Nombre d’entre eux animent régulièrement des ateliers dans les écoles de théâtre et aiment y travailler les textes noueux de Gabily. Vingt ans après la disparition de leur maître-mentor-ami de nuit, ils se sont retrouvés sans se concerter, sans se donner le mot. C’était l’heure, ils étaient là. Non pour commémorer un « cher disparu », mais pour évoquer, partager et transmettre l’héritage humain que leur a légué Gabily en matière de jeu et de direction d’acteurs. C’était l’espérance première de ces trois jours et elle fut ô combien atteinte.

Un acte de naissance

Elles sont venues en ordre dispersé mais en force, ces nouvelles générations d’acteurs, de metteurs en scène et de lecteurs qui ont découvert Gabily en le lisant. Sans avoir vécu le choc frontal que fut celui de leurs aînés découvrant d’un coup un auteur de forte houle, une nouvelle façon de faire danser la langue française en puisant dans les vieux fonds, un metteur en scène puissant doublé d’un directeur d’acteurs peu orthodoxe, et ainsi de suite. Ce fut le point clef de ces rencontres : on vit le flambeau être passé à ces jeunes compagnies qui entrent dans l’œuvre de Gabily comme dans un champ de fouilles où l’on pioche longtemps avant d’entrevoir, parmi les ossements, un trésor.

C’est le cas de la horde (ses fondateurs préfèrent ce mot à celui de compagnie ou de collectif) Nous n’irons pas plus loin. Des acteurs sortis du cours Florent (une des actrices est depuis entrée à l’école du TNS) qui écrivent collectivement une « Not(r)e (d’)intention » : « Pour nous, Violences, Corps et Tentations [la première partie de la pièce], en janvier 2015, constitue un acte de naissance. Acte démesuré, volontairement excessif. Nous pensons alors avoir la jeunesse et la fougue nécessaire pour défendre une telle entreprise. C’est un POINT DE DEPART (comme un acte POLITIQUE (?) Affirmer que la défense du POÉTIQUE est politique), le début d’un travail de défense des langues CONTEMPORAINES exigeantes et puissantes. ». La horde a créé la seconde partie, Violences, Corps et Demeures, en mai dernier. Elle voudrait présenter le tout. Mais où ? Aucune porte ne s’est ouverte jusqu’à ce jour.

Cet acte de Violences, mis en scène par Simon-Elie Galibert et Charlotte Guennoc, remonté à la hâte, a ouvert ces trois jours supervisés par Jean-François Sivadier, samedi dernier à 14h, précédé comme chaque matin d’un atelier gratuit de quatre heures mené par des acteurs du groupe T’chanG ! qui s’y sont relayés (Virginie Lacroix, Serge Tranvouez, Christian Esnay, Catherine Baugué) ouvert à tous et gratuit. Caroline Logion qui, à Bruxelles, a mis en scène Enfonçures et Harangue. Berceuse en était.

 A. La catastrophe est partout

A 16h, ce fut la proposition autour de Thésée, première époque de Gibier du temps (l’autre « grande » par son ampleur pièce de Gabily) par la compagnie Kobal’t sous la direction de Mathieu Boisliveau. A 17h30, Garance Dor et Valentina Fago, deux actrices qui avaient fait un stage en 1996 avec Gabily au Théâtre de Nanterre et en avaient gardé les traces écrites, le restituèrent avec amour et humour. Sur un coin de table, Gabily avait écrit un de des dialogues entre A et B dont il était friand lors de ses ateliers. Il leur dicta le texte, puis donna un temps pour l’apprendre et un autre pour le travailler avant de le présenter. Elle racontèrent tout ça puis elles dictèrent le texte à leur tour au public. Début :

 « A. La catastrophe est partout.

 B. Oui. Cet homme a traversé la Mer rouge. Ou c’est le contraire.

 A. Quoi (un temps). Personne dehors. Mais je dis la catastrophe est partout. Je le sens. C’est quoi cette histoire de Mer rouge ?

 B. L’Histoire, la Traversée. Le Peuple. La confiance en le seul Dieu.

 A. Oui, ça t’arrange, l’énigme ? Toujours avec moi les paroles énigmatiques. Lève-toi. »

 La collusion entre le passé lointain et le présent sur un lit d’énigmes : du pur Gabily.

Théâtre-roman

Sur le coup de 18h, il y eut la première partie d’un ingénieux moment titré Je ne raconterai pas forcément pourquoi je suis descendu dans la cave du Père Lachaise. Des entretiens avec les différents membres du groupe T’chanG !, recueillis et retranscrits, sont dits par des jeunes acteurs réunis autour de Nicolas Bouchaud sans que l’on ne sache l'identité de celui dont on tient les propos. Si bien que ces paroles font chœur (notion centrale dans la geste gabilyenne), nous racontant collectivement LA rencontre avec Gabily puis sa façon forcenée de travailler et de faire travailler les acteurs tant et plus.

A 20h, Nadia Vonderheyden dirigea la lecture de Scarron, une pièce inédite de jeunesse de Gabily où il fait preuve d’une ahurissante érudition. Pièce complexe, pleine de tiroirs, jamais publiée et jamais montée. Enfin, vers 23h, la première promotion de l’école du Théâtre national de Bretagne qui allait constituer la compagnie Les Lucioles, est venue raconter, avec extraits filmés à l’appui, un travail de stage effectué avec Gabily en décembre 1992 - janvier 1993 au sein de l’école sur les Juifves de Garnier (tragédie de 1583). Une phrase de la pièce, « Combien les royautés sont choses passagères », est devenue, pour eux, comme un mot de passe et de reconnaissance.

Photos, articles, programmes couvraient les murs du théâtre © Gilles Masson Photos, articles, programmes couvraient les murs du théâtre © Gilles Masson

Et il en fut ainsi les deux autres jours. Martine Venturelli qui anime un atelier autour des textes de Gabily depuis plusieurs années se pencha avec son groupe sur Harangue. Berceuse (texte paru dans A tout va). Pascal Kirsch proposa un travail théâtral et musical sur le roman L’Au-delà (Gabily en écrivait un second au long cours lorsqu’il disparut, nous rappela son éditeur). Anne Alvaro et Pascal Bonnard lurent ce texte magnifique qu’est Dernière charrette (une imprécation calme) (que l’on peut lire aussi dans A tout va). Avec les élèves de l'ESAD, Serge Tranvouez fit une lecture de Couvre-Feux, l’un des premiers récits de Didier-Georges Gabily. Yann-Joël Collin mena une lecture intégrale de Violences à partir de sa mise en scène à l’école du TNS en 2003. Enfin, les acteurs de la création de Gibiers du temps, Première époque, Thésée se retrouvèrent presque au complet presque vingt ans après pour une lecture pleine de réminiscences. Il y eut d’autres propositions, des tables rondes, plusieurs expositions photos, des documents rares comme Le Violoncelle, un court-métrage dont Gabily fut le scénariste et l’un des acteurs. Tout se passait au Théâtre Monfort qui, avec ses deux salles, son bar très agréable et son jardin, convenait à merveille.

Tout se termina lundi soir, tard dans la nuit, par des chansons signées Gabily, chacun à l’écoute de « la petite chose magnifique qui tremblotte ».

Le plus retors des trois

Ce fut une grande et belle fête, pleine de gaîté et d’amitié, les yeux bordés de reconnaissance. Elle avait été précédée par un hommage rendu à Rennes dans la salle qui porte le nom de Didier-Georges Gabily. Frédérique Duchêne (groupe T’chanG ! et compagne de Gabily) ouvrit cette riche soirée en lisant plusieurs pages de Chimère et autres bestioles, le Théâtre du Radeau en lut d’autres, et les jeunes metteurs en scène et acteurs présents se saisirent de textes comme Corps du délit, Enfonçures, Cadavres si on veut.

Ce double hommage rendu par plusieurs générations marque probablement un tournant dans la reconnaissance de l’œuvre de Gabily.

Comme Bernard-Marie Koltès (mort en avril 1989) et Jean-Luc Lagarce (mort en septembre 1995), Didier-Georges Gabily (mort en août 1996), s’en est allé dans la fleur de l’âge. De son vivant, Koltès connut la reconnaissance grâce à Chéreau. Pour Lagarce, tout s’accéléra lorsque François Berreur, son acteur, exécuteur testamentaire et directeur des éditions Les Solitaires intempestifs (fondées par Lagarce) fit de l’année 2007, année où l’auteur aurait eu cinquante ans, une « année Lagarce » qui eut beaucoup de répercussions dans le monde entier jusqu’à aujourd’hui avec le film du Canadien Dolan qui prend appui sur l’une de ses pièces, Juste la fin du monde.

Le cas de Gabily est plus retors. Il a mis lui-même en scène ses propres pièces ce qui ne fut pas le cas de Koltès ni celui de Lagarce pour ses grandes pièces de la fin (qui ne furent pas montées de son vivant). L’ombre des mises en scène par Gabily de ses propres pièces écrites pour le groupe, allait forcément planer sur ce qu’allaient en faire les acteurs du groupe T’chanG !. Vingt ans ont passé, il y a prescription, le deuil est derrière eux. Et puis sont arrivés ceux qui ne l’ont pas connu, ceux qui le découvrent en le lisant. Ils n’ont pas vu les spectacles, et les enregistrements qui existent n’en donnent qu’une vague idée. Leur approche est plus ouverte, décomplexée tout en étant on ne peut plus respectueuse des textes.

Si Gabily est un auteur souvent travaillé dans les cours et les écoles, les projets de spectacles autour de son œuvre connaissent de multiples difficultés pour aller à leur terme et tourner. Les arguments qu’on leur oppose sont tous fallacieux. Gabily leur a répondu par avance dans son texte Cadavres si on veut, à bien des égards prophétique. Il serait opportun que les différentes instances concernées (Ministère, Régions, Sociétés de droits d’auteur, ONDA, festivals, théâtres nationaux, etc.) soutiennent la suite de cette année anniversaire Gabily augurant d’une nouvelle visibilité des œuvres. Car suite, il se doit. Car subventions, il faut. La langue française est redevable à Gabily d'avoir enrichi son trésor. On lui doit la monnaie de ses pièces. Ce double hommage en forme de fête des vingt ans de la disparition de Didier-Georges Gabily se doit de rebondir ailleurs. « Ouvre », disait souvent Gabily à ses acteurs. Il faut que son œuvre soit ouverte sur les scènes, qu’elle continue à nous gifler,  nous envoûter, nous mettre le feu au cul.

Toutes les œuvres de Didier-Georges Gabily sont publiées chez Actes sud; Actes Sud-Papiers pour les pièces. Un volume de la collection Thésaurus chez Actes Sud réunit un certain nombre d’œuvres, mais pas toutes, 796 p., 29€.

 

 

 

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