jean-pierre thibaudat (avatar)

jean-pierre thibaudat

journaliste, écrivain, conseiller artistique

Abonné·e de Mediapart

1414 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 janvier 2026

jean-pierre thibaudat (avatar)

jean-pierre thibaudat

journaliste, écrivain, conseiller artistique

Abonné·e de Mediapart

Mort de Valère Novarina

Le plus grand, le plus intense, le plus inventif, le plus surprenant et le plus productif de nos auteurs contemporains, ancrés dans le théâtre, vient de mourir dans sa quatre vingt troizième année, son œuvre accomplie. Adieu Valère.

jean-pierre thibaudat (avatar)

jean-pierre thibaudat

journaliste, écrivain, conseiller artistique

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Novarina dans son atelier © dr

Madame Bouche, Bouchot, Oreille, Le professeur Ri, Lectripon, Pied, Main, Castaing et Hardy, Ada Djucke, Dorcett, Le charpentier Luigi Bogère, Menesrtrier Viviande, Valère, Santon l’ambulancier, Rachouze, le député Suzin de Rigot, Polet, Barnette, Portion du chef, Angon du Franc, Madame Sperme, Trou Vernier (et la myriade des autres trous), Jean (et les centaines d’autres Jean), Adam et ses 2786 acolytes dont Adramelech, Jambier, Japier, Jean Douleur, La limnote, la fugue, l’hypille et 1109 autres noms d’oiseaux, Louis de Funès, Le Mort, le Galoupe, L’enfant sans limites, L’avaleur pluriel, Jean du Fond, Le cycliste Dezuke, Le mangeur du même refrain, L’Ouvrier du drame, Le valet de careau, Le bonhomme de terre, Abraham sacrifiant, L’écrituriste, Raymond la matière, L’homme de Sapien, Clément Rosset, Alain Cuny, Christine Fersen, Bernard Ballet, Pierre Latour, Cafougnol, Fricant, La mangeuse OuiItal, Daniel Znik, Anne Wiazemski, Michel Baudinat, Laurence Mayor, l’effigie du bonhomme Nihil, la machine à dire voici, L’illogicien, L’enfant parturiant, L’homme rouge sang, L’enfant d’outrebref, l’Anti personne, Le Logologue, Le vivant malgré lui, Le gardien de cailloux, Le champion de jeûne, Le docteur Pleinier, La logique, La Grammaire, François des choses, Jean Dubuffet, Les amoureux parlant, L’enfant porteur de corps, Le romancier jambiste, Jean la viande, Le vivant malgré lui, Johannes Abstractus, Le promeneur d’homme, La femme aux chiffres, Le docteur de Vacuité, Le mangeur de Oui-da, L’avaleur néant, la Dévoreuse vie, Jean Polycorps, Le cancre à rebours, Le penseur viscéral, l’Animal à fond triste, L’Homme mordant ça, Le mangeur d’ombre, l’Acteur fuyant autrui, Les trois frères véloces, La femme pantagonique, le Choeur des enfants de la colère, Anastasie, Le chanteur en catastrophe, Flipote, L’homme Stuplé, La tanche évoluante, le Contrôlateur Luisant, Eurydice, Orphée le nombreux, L’homme de scène, L’homme de fin, Jean qui sonne vilain... et tant d’autres. Que les milliers d’oublié.e.s  me pardonnent.. Toutes et tous ont le regret de vous faire par de la disparition de leur géniteur que l’on savait malade et hospitalisé et qui s’en va laissant son œuvre achevée derrière lui à l’âge de 83 ans. Oui, Valère Novarina est mort, jeune octogénaire, sa disparition laisse bien des deuils :  ses actrices et acteurs fidèles, ses traductrices et traducteurs en nombre, les grandes et petites scènes de France, le Festival d’Avignon, la Comédie Française, Théâtre Ouvert, le TNP de Villeurbanne, le théâtre de la Colline, le village de Trécoux, son gîte savoyard où il écrivit tant et plus à l’écoute de ses voisins, des arbres et des animaux. Et d’abord ses lecteurs, ses spectateurs de plus en plus nombreux et de plus en plus fidèles, les amateurs de son œuvre picturale récemment exposée à la Cité de langue française de Villers Côtterets sans oublier les écoles de cours d’art dramatques où bien des élèves reçoivent sa langue cinq sur cinq. Sans oublier Christian Paccoud, le fidèle musicien de ses spectacles.

Offrons lui en guise de fraternelle épitaphe ces mots extraits de son livre Pendant la matière : « Il n’y a pas de travail plus perçant, plus actif, plus intérieur et plus aigu que l’écriture qui opère la pensée jusque dans le fond des mots dont nous sommes faits. Les mots sont en nous bien plus profonds que notre chair peu profonde. Celui qui écrit touche aux lois de la formation du réel dans l’esprit. Il entend en lui-même le monde tout entier se tisser en paroles. ».

Son œuvre étant accomplie, le drame de sa vie pouvait s’achever, la mort l’attendait.

Fils d’un architecte (dont il occupait l’ancien appartement-atelier ces dernières années après avoir laissé son légendaire atelier aux murs tapissées de feuillets manuscrites) et d’une comédienne gloire de Thonon-les-Bains, Marie Trollier, qui au piano lui joua « la chanson hongroise » (lire Une langue inconnue aux Éditions Zoé). L’enfant s’adonne très tôt à l’écriture. On le retrouve plus tard étudiant à Paris, rédigeant un mémoire sur Antonin Artaud. Il envoie ses premiers textes à son prof, Bernard Dort, et à celui qu’il admire et dont il lit tous les textes, Roland Barthes. Il les fait lire à celle qu’il épousera, l’actrice Roseliane Goldstein, ils auront deux enfants.

Novarina écrit mais peine à être publié hormis dans des revues. Jean Pierre Sarrazac, bon prof, excellent essayiste, ose, le premier, monter l’un des premiers textes de Valère, L’atelier Volant. Nous sommes en 1973 dans un théâtre sombre à Issy les Moulineaux si ma mémoire est bonne. Une catastrophe. Sarrazac est un bon lecteur mais un piètre metteur en scène. Cependant, à travers l’écriture de Valère, on voit tout de suite en lui un auteur qui sort des normes théâtrales habituelles. Marcel Maréchal lui commande un Falstafe, Christian Bourgois publie ses premiers textes comme Le babil des classes dangereuses. Se constitue une premier cercle informel de lecteurs comme les rédacteurs de la revue TXT qui le soutiennent. Via le peintre Jean Dubuffet (belle correspondance entre les deux) il fait la connaissance de P.O.L qui devient son éditeur attitré (et le restera après la mort accidentelle de son créateur) à partir du Drame de la vie en janvier 1984, « un poème comique » qui s’achève par l’énoncé des 2587 personnages qui entrent et sortent de scène et que, lors d’un non stop mémorable, Valère dessinera un à un perché sur un haut tabouret à La Rochelle.

Deux ans plus tard, Alain Crombecque -qui dirige le festival d’Avignon- l’invite à monter ce texte où il réunit des actrices et des acteurs dont la plupart deviendront des novariniens attitrés comme Laurence Mayor, Michel Baudinat, Anne Wiazemski. La réception est bigarrée. Deux ans auparavant à Théâtre Ouvert, André Marcon avait fait triompher Le monologue Adramelech, (une suite de dialogues avec le soleil, dieu, un facteur, etc). L’acteur récidivera en 1986 aux Bouffes du nord avec le fameux Discours aux animaux, un tube que l’acteur n’en finira pas de reprendre au fil des années après un succès toujours grandissant. Lorsque j’étais à Libération je me souviens avoir titré « 86, l’année Novarina », Valère nous avait fait l’amitié de publier des extraits de son texte Pour De Funès, alors inédit, un très grand texte sur l’art de l’acteur. 

En 1995, Claude Buchvald met en scène Vous qui habitez le temps au Lavoir moderne parisien et Novarina met en scène La chair de l’homme au Festival d’Avignon. Puis en 1998 Claude Buchvald met en scène L’opérette imaginaire au Théâtre de la Bastille, c’est un succès populaire oserons nous dire, le spectacle sera souvent repris (entre autres aux Bouffes du Nord) et Novarina en signera une sidérante version hongroise dans un pays cher à sa mère.   

D’année en année se succéderont des textes (une quarantaine de livres), certains appelant le théâtre comme Je suis, L’homme hors de lui (avec l’acteur novarinien Dominique Pinon), l’Origine rouge, Le repas, Le jeu des ombres, le retour de l’Atelier volant (je cite dans le désordre) d’autres pas  (idem) comme La quatrième personne du singulier, Pendant la matière (« Les mots sont en nous bien plus profonds  que notre chair peu profonde. Celui qui écrit touche aux lois de la formation du réel dans l’esprit, il entend en lui-même le monde tout entier se tisser en paroles »), L’envers de l’esprit où l’on peut lire : « J’écris en aveugle, sans jamais voir la scène, sans l’imaginer. Les textes au début sont clos sur eux-mêmes, incompréhensibles, en matière inerte, en morse rythmique ; puis l’espace se lève, des figures apparaissent. »  

En 2019, au théâtre de la Colline Novarina crée son texte L’animal imaginaire avec l’acteur novarinien patenté Manuel Le lièvre mais aussi les fidèles Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Dominique Parent, Julie Kpéré et Valérie Vinci. En 2022  Jean Bellorini monte au TNP Le jeu des ombres, un texte que le metteur en scène lui a commandé. L’année suivante Novarina met en scène au Théâtre de la Colline puis au TNP Les personnages de la pensée avec une distribution mêlant des novariniens patentés et des néophytes. J’écrivais alors ici même : « Bref on baigne en Novarinie. On s’esclaffe, on roucoule, on sourit, on s’étonne, on s’attendrit devant un castelet de fortune ou un tabouret auquel manque un pied, on note avec plaisir que les toiles de Novarina désormais ne jouent plus les marioles en montrant leurs muscles mais se glissent sur le plateau comme des oiseaux, s’attardent sans s’imposer. » La pièce s’achève hautement en redonnant vie à ces mots de L’ animal imaginaire : « La parole ne nomme pas, elle appelle. C’est un coup d’éclair, une foudre : les mots n’évoquent pas, ils tranchent, fendent le rocher. Le langage n’a rien à décrire puisqu’il commence : il n’y a rien qui soit plus au secret de la matière, plus proche de la vie profonde de la nature que le mystère verbal. Le monde est un langage, notre parole s’en souvient. Tu nous a donné la parole pour t’entendre »  dit l’Ecrituriste. Le « Seigneur » dont parle Novarina en a vu d’autres. Moins savants et moins drôles. Sacré Novarina ! ».

Récemment, à l’occasion de la parution d’un Dictionnaire Novarina auquel il avait malicieusement participé, Valère avait exposé quelques uns de ses extraordinaires dessins de personnages dans une  galerie parisienne. Et puis...

Laissons-lui les derniers mots : 

« Nous finirons un jour muets à force de communiquer. Nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais  parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin de l’histoire, nous deviendrons des animaux : dressés par les images et hébétés par l’échange de tout, avec la vente pour destin, réduits en bêtes de transit, redevenus les mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans paroles »

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.