Rions un peu: trente et un universitaires fous du rire signent un sérieux pavé

Après nous avoir fait rire, sourire, se gausser chaque jour en commentant l’actualité à leur façon durant des décennies, Plantu au Monde et Willem à Libération viennent de passer la main. Au même moment, sous la direction de Matthieu Letourneux et Alain Vaillant, paraît « L’Empire du rire, XIXe-XXIe siècle » aux éditions du CNRS. 1000 pages, une somme de 1260 grammes.

Disons-le tout de suite, on ne rit pas à toutes les pages (heureusement que l’ouvrage est abondamment illustré) de ce colossal ouvrage, L’Empire du rire, où l’on apprend cependant une foultitude de choses. Regrettons que le nom de Plantu n’ait droit qu’à deux occurrences, la première pour honorer la petite souris qui accompagnait ses dessins à la une du Monde et la seconde pour souligner qu’il poursuivait « la tradition de la caricature dans la presse quotidienne » laquelle, minutieusement étudiée, prit son essor au XIXe siècle. Quant au grand Willem, il n’est cité qu’une seule fois, et brièvement, comme collaborateur régulier de Charlie Hebdo et sans qu’il soit fait mention de son dessin quotidien dans Libération, rendez-vous prisé des lecteurs jusqu’à ces derniers jours, et, soit dit en passant, sa collaboration survécut au tourniquet des propriétaires et rédacteurs en chef du journal.

Aristote, Balzac, Baudelaire (auteur de L’Essence du rire), Bergson (bien sûr), Francis Blanche et Coluche (il va sans dire) – pour nous en tenir aux trois premières lettres de l’alphabet – sont, eux, des stars, abondamment citées par les trente et un universitaires réunis autour de deux professeurs de littérature française à l’université de Nanterre, pour composer cet ouvrage tendance « c'est l'histoire d'un mec » (deux fois plus d’hommes que de femmes). Les quatre premiers auteurs stars suscités le sont pour avoir écrit sur le rire, les deux derniers pour nous avoir fait rire tant et plus.

De quand date l’abyssale blague « Comment vas-tu, yau de poêle ? - Et toile à matelas ? » ? Personne ne le sait précisément. Mais elle a été propulsée dans le bac à sable de l’éternité par l’almanach Vermot qui, souligne Alain Vaillant, « à partir de 1886 a apporté chaque année à ses lecteurs, la quintessence de la blague française ». Si la France occupe l’essentiel de l’ouvrage, il est fait quelques excursions en terres anglo-saxonnes, de brèves mentions d’humoristes des pays limitrophes, mais rien de rien en provenance d’Asie, du Moyen-Orient ou de la Russie où Poutine a baillonné de formidables caricaturistes. Rions, mais rions hexagonal : cette blague du « yau de poêle » à la vie dure est effectivement intraduisible. « En un sens, plus le jeu de mots est minimaliste, plus la dimension participative et fusionnelle du rire est perceptible, poursuit Vaillant. C’est la raison profonde de l’étrange fascination de tous, même des esprits les plus policés, pour le « rire bête », les jeux de mots éculés et les blagues de mauvais goût ». Ouf. Au XVIIIe siècle, le marquis de Bièvre connut un franc succès dans les salons en parlant de la « Comtesse Tation » et du « Père Pignan », blague qui ne fonctionne qu’à l’écrit et en français alors que le rire est aujourd’hui le plus souvent visuel, oral et volontiers cosmopolite, de Bruxelles à Bab el Oued.

Qu’est-ce que le rire ? « Une intellection biface lapidaire d’une communication évaluée : réussite ou échec » nous dit, sans rire, l’un des auteurs. Quant à l’abominable usage des « rires enregistrés », c’est la « ponctuation déictique sémantiquement orientée : il vient, après une réplique, un gag, un geste, signifier le contenu comique de ce qui a été proposé ». Monsieur Jourdain en reste baba. On peut aussi penser que, forçant le moment de rire, tout rire enregistré ne fait que le ruiner.

Bien des pages dissertent sur le rire collectif et ses avatars, d’autres sur le rire solitaire qui n’est pas le même si on lit une BD ou si l’on détaille une caricature de Daumier seul dans sa chambre ou assis avec d’autres dans le wagon d’un train. D’autres pages, nombreuses également, racontent les fluctuations de la censure en la matière. Plusieurs auteurs citent l’interdiction (par le ministre de l’Intérieur) dont avait fait l’objet L’hebdo Hara-kiri après sa une consacrée à la mort du général de Gaulle : « Bal tragique à Colombey : un mort », interdiction qui allait aussi sec donner naissance à un nouveau titre, Charlie Hebdo lequel allait, des années plus tard, connaître, lui, une vraie tragédie.

Peut-on rire de tout ? Les paramètres de permissivité varient avec le temps. Lorsque Charles Philipon dessine Louis-Philippe en forme de poire, on le condamne (en 1832), pour « outrage à la personne du roi » mais quand on associe François Hollande à un Flanby, rien ne se passe. Quant aux fameuses pommes de Jacques Chirac, comme il en est l’auteur, il ne pouvait guère arrêter les rires et les moqueries que cela entraîna, au demeurant ce relâchement des bajoues servira sa popularité plus que cela ne lui nuira. Effets pervers de la caricature. Tout comme le « Chirac supermenteur » des Guignols de l’info de la grande époque de Canal Plus avant que Bolloré et sa cisaille ne viennent réduire à néant « l’esprit Canal ».

L’ouvrage passe méthodiquement en revue « les catégories du risible », du comique au burlesque en passant par le ludique, la satire, la parodie, l’ironie, l’humour, la mystification, le non sense et le grotesque, notions aux frontières souvent poreuses. D’autres chapitres abordent le rire par les différents arts, du roman au cinéma en passant par le théâtre, la chanson, le music-hall, la musique. Une ultime partie est vouée à la culture médiatique : le rire à la radio (on rapproche Guillaume Meurice de Vladimir Jankélévitch, mazette !), à la télévision, le rire sur Internet, etc.

Rien n’a mis à terre la force de la caricature au fil des décennies. En février 1898, Le Figaro publiait deux dessins de Caran d’Ache (Emmanuel Poiré) sous le titre : « Un dîner de famille ». Dans le premier, une famille bourgeoise commençait un dîner et le patriarche disait : « Surtout ! Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! » Le second dessin montrait la même scène familiale avec des chaises renversées, la table en désordre, les corps enchevêtrés, un homme étranglant une femme. Et cette légende : « ...ils en ont parlé »

La bande dessinée allait bientôt ajouter son grain de sel. Ainsi Les Schtroumpfs de Peyo dans les années 60, œuvre appréciée par Umberto Eco. L’ouvrage cite ce discours schtroumpfissime adressé au peuple : « Demain vous schtroumpferez aux urnes pour schtroumpfer celui qui sera votre Schtroumpf ! Et à qui allez-vous schtroumpfer votre voix ? A un quelconque Schtroumpf qui ne schtroumpfe pas plus loin que le bout de son schtroumpf ? Non, il vous faut un schtroumpf fort sur qui vous puissiez schtroumpfer sans schtroumpfer ! Et je suis ce schtroumpf ! » C’est tout de même plus percutant, plus honnête et plus bandant que les blablas je sais tout de Gabriel Attal et autre Gérald Darmanin. L’auteur de l’article conclut : « le rire de la bande dessinée procède donc d’un rire de la perturbation, de la disruption des conventions. Peut-être justement parce que la bande dessinée est un langage transgressif, que la qualité graphique et la nature mixte de la bande dessinée en font un véhicule idéal pour dynamiter l’ordre sémiotique. » C’est dit.

L’Empire du rire, XIXe-XXIe siècle sous la direction de Matthieu Letourneux et Alain Vaillant, Éditions du CNRS, 1000p., 32 €.

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