Scène de "Des territoires(Nous sifflerons la Marseillaise)" © Victor Tonelli Scène de "Des territoires(Nous sifflerons la Marseillaise)" © Victor Tonelli
Aucune pièce, me semble-t-il, n’avait mis au centre de son dispositif un pavillon témoin. C’est ce que fait Baptiste Amann en écrivant Des territoires, pièce sous-titrée, de façon trop ambivalente pour une pièce qui ne l’est pas, « Nous sifflerons La Marseillaise ».

Au pied d’un futur lotissement de logements sociaux, le pavillon témoin comme son nom l’indique témoigne d’un avenir possible ou fantasmé. Quand les logements sont construits, le pavillon témoin est vidé. Abandonné, il devient un terrain de jeu et d’aventures pour les gamins alentour. C’est ce qui est arrivé à Myn et à ses trois frères Benjamin, Samuel et Hafiz. Jusqu’au jour où ils apprennent que ceux qui ont racheté leur terrain de jeu et décidé, après aménagement, d’habiter l’ex-pavillon témoin, ce sont leurs parents qui se sont endettés pour vingt ans. Les années passent.

Facéties et fantasmes

On ne verra jamais ces parents. Ils meurent après ce préambule, mystérieusement, ensemble et dans leur lit ; un auteur n’a pas besoin d’autorisation pour estourbir deux destins en un trait de plume. Ce qui intéresse Baptiste Amann, ce n’est pas la relation parents/enfants mais comment les enfants, devenus plus ou moins grands, livrés à eux-mêmes par la double disparition, doivent faire, ensemble et/ou individuellement avec ce que les parents leur laissent.

Cela commence concrètement par l’épreuve imposée de l’enterrement à organiser : le choix du cercueil, la préparation du repas pour les invités, puis, le plus vite possible, la vente de la maison et, on l’imagine, la dispersion de tout ou partie de la fratrie. Nous n’en sommes pas là mais dans un temps présent chaviré où toute se mêle, la mort et le foot. C’est un moment de bascule, d’incertitude, de débordement et donc de dévoilement que cerne cette pièce qui, après une première version créée en 2016, a été retravaillée, approfondie.

Des territoires se ramifie dans plusieurs directions. L’un des frères, suite à un accident de la route dont il est responsable, a vu mourir sa petite amie et est réduit à l’état de débile, comme s’il était victime d’une violente marche arrière. Un autre des frères, Hafiz, n’en est pas un, mais a été recueilli adopté bébé, confié à la famille par son père algérien qui semblait être un homme important du FLN, détail qui est peut-être un fantasme du fils.

Tombe commune

Autre paramètre qui va prendre de l’importance : en vue de la vente du pavillon, des experts venus inspecter la maison et son jardin et, en remuant la terre de ce dernier, ont découvert des ossements humains. Tout est suspendu. Après étude, les os se révèlent être miracle de la science et de l’art dramatique conjugués ceux du révolutionnaire Condorcet qui, après avoir été guillotiné, a été enterré on ne savait où. Cette découverte bloque la vente de la maison mais permet à la pièce une dérive, un emballement final assez étonnant.

Sur le plan narratif, Baptiste Amann joue sur plusieurs registres qui se relaient dans la pièce. D’abord et en priorité, avec une belle vivacité langagière et dramatique, des scènes dialoguées de colère, d’engueulades, de rivalités et de frittages entre les deux frères valides, entre la sœur et et le frère aîné sur les décisions à prendre (ce qui va de l’achat de pizza, d’une route à prendre, au choix du bois du cercueil), entre chacun des trois et le frère handicapé, source de tourment permanent. Ensuite, une succession de monologues plus ou moins adressés au public où les personnages dévoilent une part plus intime c’est particulièrement réussi avec le personnage de Lyn, évoquant au tout début de la pièce son rêve de voir mourir ses parents et plus tard confessant son attirance-répulsion pour Moussa, le pizzaiolo. Une vie de quartier se dessine ainsi par petites touches ; un copain d’enfance de l’un des frères est devenu salafiste, c’est dit comme ça en passant. Enfin, l’auteur-compositeur metteur en scène Amann opte pour un éclairage décalé, celui d’une partition musicale et chantée. Bref : une structure à la fois forte et ouverte, preuve d’une précoce maturité.

C’est à l’ERAC (l’école de Cannes) où il était élève après une jeunesse avignonnaise, que Baptiste Amann a conçu une trilogie dont Des territoires constitue le premier volet, avec à chaque fois une confrontation à un moment de l’Histoire (derrière, la question implicite : « quelle révolution connaîtra le XXIe siècle ? ») : Condorcet et la Révolution pour le premier volet, la Commune (Louise Michel, Courbet, Elisée Reclus, etc.) pour le second, qui sera créé au prochain festival Actoral.

L’auteur a très vite été repéré par Théâtre ouvert qui a publié Des territoires dans sa collection Tapuscrit. Baptiste Amann a écrit plusieurs pièces pour Rémy Barché à la Comédie de Reims, il fait aussi partie du précieux IRMAR (Institut de recherches menant à rien) et a fondé une plateforme de production avec Victor Lenoble, Solal Bouloudnine et Olivier Veillon. Les deux derniers font partie de la distribution, rejoints par Samuel Réhault et Lyn Thibault. Dirigés et mis en scène par l’auteur, lui-même acteur (ce qui sert l’oralité de son écriture), les acteurs sont à l’évidence partie prenante de l’aventure et ont nourri l’écriture très personnelle de Baptiste Amann, une écriture sur le qui-vive, qui n’assène pas de vérités mais explore des inquiétudes, des incompréhensions, des complexités d’être.

Avec la complicité de Théâtre Ouvert, le spectacle est présenté pour quelques jours au Centquatre où Baptiste Amann est artiste résident.

Centquatre, 20h30, dim 17h, jusqu’au 24 mai.

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