Oriol Broggi et Joan Garriga enchantent « Bodas de sangre » de Federico Garcia Lorca

Plus long festival de France (un mois pile), le Printemps des comédiens invite comme chaque année les jeunes élèves de l’école de Montpellier et a programmé les premières françaises de spectacles étrangers, dont un inoubliable spectacle venu de Catalogne.

Scène de "Bodas de sangre" © Marie Clauzade Scène de "Bodas de sangre" © Marie Clauzade
Comme à son habitude, le Printemps des comédiens accueille les travaux des élèves de l’Ecole nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier à laquelle Ariel Garcia Valdes a donné son ampleur et qui est aujourd’hui dirigée par Gildas Milin. La promotion sortante présente quatre spectacles avec quatre metteurs en scène, la promotion entrée en septembre dernier travaille avec Eric Didry sur des récits comme ce metteur en scène aime à le faire. J’ai vu ce dernier spectacle simplement intitulé Récits où chaque actrice et acteur à travers des mini récits puisés dans sa vie (enfance et balbutiement amoureux et/ou professionnels) en disait long sur le rapport que chacun entretient avec le théâtre. Une promotion prometteuse.

Rien à attendre en revanche du spectacle Macbettu, un spectacle en sarde mis en scène par Alessandri Serra et librement inspiré de Shakespeare. Rien à attendre car tout y est attendu et se résume à une collection de « belles images » où l’acteur est un pantin qui doit évoluer dans un cadre. Un spectacle conçu et fabriqué pour tourner dans les festivals européens. Alors il tourne.

Rien de tel avec la compagnie la Perla 29 et son metteur en scène Oriol Broggi. Venus de Barcelone où ils animent un théâtre dans un lieu « gothique », ils n’étaient jamais venus en France avant d’être à l’affiche du Printemps des comédiens (avec la complicité amicale de Borja Sitja qui dirige à Perpignan le Théâtre de l’Archipel). Ils y viennent avec la pièce la plus connue de Federico Garcia Lorca, Bodas de sangre (Noces de sang), dont ils livrent une version âpre et rêveuse, puisant dans les sources populaires, poétiques et musicales (flamenco) comme aimait à le faire Lorca lui-même. Un envoûtant lamento, une âpre romance de chants écrits (en catalan), composés et chantés à en pleurer par Joan Garriga qui met également en musique les poésies (en espagnol) de Lorca qui obsèdent la pièce. Une façon sensible d’accompagner l’histoire dont on sait d’entrée de jeu que l’issue ne pourra être autre que tragique, en épongeant les larmes avant qu’elles n’adviennent.

L'orchestre de "Bodas de sangre" © Marie Clauzade L'orchestre de "Bodas de sangre" © Marie Clauzade
A Barcelone, le spectacle est présenté de façon bifrontale, ce n’est pas le cas au domaine d’O sur le vaste plateau de la salle Jean-Claude Carrière (président à vie du Printemps des comédiens) où les six comédiens jouant tous les rôles évoluent avec aisance parmi les ombres sous le regard des musiciens gardés par deux squelettes, juchés avec eux sur un praticable. Les femmes (veuve, mère, servante, épouse ou fiancée) vêtues de noir, n’ont autre nom que celui de leur fonction. Les hommes aussi, à l’exception de Leonardo qui, bien que marié, père d’un enfant et bientôt d’un second, ne supporte pas que son ancienne fiancée en épouse un autre, qui plus est appartenant à une famille ennemie, deux fois endeuillée par les coups de couteaux des siens. Dès la première scène, il est question de couteau dans cette pièce où tout n’est que menaces, où tout semble pouvoir vaciller à chaque instant tel ce cheval, ange noir et démon, qui passe et repasse sur scène comme dans le texte et dont sa cavalière retient la nervosité. Alors, continuellement, la poésie chantée calme le jeu en nous enchantant, clamant que la passion est aussi indomptable qu’un cheval sauvage.

« Endors-toi, mon rosier ; / car le cheval s’est mis à pleurer, / les pattes blessées, / la crinière glacée, / dans le fond des yeux / un poignard en argent. / Ils descendaient au ruisseau. / Aïe, comme ils y descendaient ! / Le sang y coulait / bien plus vite que l’eau », chante Lorca en espagnol par la voix voilée de nuit de Joan Garriga. « Il y a une lune de sang / un cercle de lumière lunaire / à coté de la rivière / deux feuilles prêtes à tuer / Il y a un chemin de fil de fer / Cheval, tu ne peux pas passer / A côté de la rivière. / L’un s’enfuit, l’autre va tuer / Il y a un berceau qui a faim / L’enfant se met à pleurer / à chaque côté de la rivière / deux feuilles de mort à la fois », complète le lamento de mots écrits en catalan par Joan Garriga lui-même. L’espagnol de l’un « Giraba, / giraba la rueda / y el agua pasaba, / porque llega la boda, / que se apartem la ramas / y la luna se adorne / por su blanca barnanda » fait la noce avec le catalan de l’autre : « On va el fil de les mirades / dels amants dins la tempesta, / On va la fe incorruptible / que existim en la contesta ? ».

Oriol Broggi avait commencé par mettre en scène Molière. Ces dernières années, il a plusieurs fois vogué dans les flots d’écriture de Wajdi Mouawad, il s’apprête à affronter la jungle de Gilgamesh. Lorca est sa première expédition en langue espagnole. Et sa collaboration avec Joan Garriga pour Bodas de sangre, un coup de génie.

Le spectacle est à l’affiche du Teatre Biblioteca de Catalunya à Barcelone jusqu’au 28 juillet.

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