Théâtre : mort de l’éternel éruptif Robert Abirached

Auteur généreux et curieux, professeur des plus émérites, critique de théâtre aux beaux emportements, directeur du théâtre fougueux au ministère de la culture dans les années Lang, Robert Abirached qui vient de disparaître à 90 ans, était un amoureux du théâtre, merveilleusement éruptif.

C’était dans les années 80, la direction du théâtre et des spectacles au sein du ministère de la culture était alors logée rue Saint Dominique. Et son directeur était le bondissant et bouillonnant Robert Abirached, nommé par Lang. Cet homme à vif avait fait partie du cercle rapproché des Lang au festival de Nancy en tant que bon convive, critique dramatique nerveux au Nouvel Observateur (quand Guy Dumur n’occupait pas toute la place) et à la radio. Au Festival, il fut aussi un conseiller plus ou moins occulte et une tête chercheuse de spectacles à l’étranger. Abirached connaissait bien le théâtre, Lang le connaissant bien. Devenu ministre il allait s'en souvenir

Professeur agrégé sorti de la rue d’Ulm, enseignant à Caen, Robert Abirached avait donné de lui -même et usé de sa faconde orientale pour qu’y soit créé un institut d’études théâtrales. Il supervisa la parution des Mémoires de Casanova dans la Pléiade, s’essaya au roman et à l’écriture dramatique, dans les débats  du festivals son bagout faisait mouche. Pour Jack Lang à son arrivée rue de Valois, aucun doute, pour ce qui est du théâtre, son ami est l’homme de la situation. Abirached  restera au poste de directeur de la DTS t (direction du Théâtre et des Spectacles) jusqu’en 1988 et sera partie prenante de bien des nominations et transformations.

Chaque année en début de saison,  »Abi » - tout le monde l’appelait ainsi - tenait une conférence de presse. Le rituel était toujours le même. Le directeur du théâtre et des spectacles flanqué ou pas de conseillers, arrivait un dossier sous le bras , cravaté, peigné, presque calme. Il serrait quelues mains, et ça commençait. Un monologue sans notes autant qu’il m’en souvienne, appelant à la rescousse son dossier pour mieux en accentuer le désordre. Sans attendre, sa voix s’échauffait, son débit devenait saccadé, le nœud de cravate était depuis longtemps largement desserré, à l’heure des questions, la voix virait à une sorte de bégaiement swing. Il finissait débraillé, les cheveux en fouillis, Abi, debout, postillonnait d’enthousiasme et bravait l’adversité. C’était au temps où la création (Abi) défiait en duel l’animation (Dominique Wallon), cela devait finir par un divorce et une confusion.

Avec un budget de la,culture considérablement augmenté la première année, chaque département se vit conforté et Abi sut accompagner de grandes aventures  comme celle de Vitez à Chaillot et elle de Strehler à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. En 1988 s’ouvre le Théâtre de la Colline sur les ruines du TEP déplacé ailleurs, on voit croître chaque année le nombre de compagnies subventionnées gérées en « centrale « (dites « hors commissions »)  avec des contrats de trois ans, on réinvente l’aide au projet, on met en place des comités d’experts, on crée le centre national des arts du cirque à Chalon sur Marne, l’école nationale supérieure des arts de la marionnette à Charleville Mézières , le Festival des francophones à Limoges, etc . Bref le bureau Abirached ne désemplit pas et l’homme de petite taille se démène comme un diablotin, ne reste pas en place.

A la fin du premier septennat de Mitterrand, Robert Abirached quitte la rue Saint Dominique, laissant derrière lui des dossiers en instance comme celui des rapports entre le théâtre et l’école qu’il voulait transformer de fonds en comble, il s’en tint à une amorce. Il retrouve l’enseignement du théâtre (à l’université de Louvain la Neuve, au Conservatoire, à l’université de Nanterre). Et puis il écrit. Il a toujours écrit. Un magnifique essai La crise du personnage dans le théâtre moderne (Grasset, 1963, republié en Poche Tel Gallimard) ouvrage souvent pillé, rarement cité.Il pilote un important ouvrage collectif en quatre volumes sur La décentralisation théâtrale (Actes sud Papiers, 1992-1995). Revenant sur ses années passées dans le chaudron du Ministère de la culture, il publie Le théâtre et le prince 1981-1991 (Plon) ouvrage enrichi d’un second volume par la suite. Citons, à toutes fins utiles, quelques phrases de sa conclusion :

« « ..L’État, gardien de l’ordre par définition et par métier, est invité, dès le moment où il s’intéresse aux arts, à favoriser l’expression du désordre qu’ils fomentent et à prêter la main à l'installation d’une sorte de contre-pouvoir à l’intérieur du sien. Il n’y a rien à faire pour sortir de ce cercle : ou le Prince, persuadé d’œuvrer en vue de sa propre gloire, cherche la complicité des artistes pour manier leurs œuvres comme des objets rassurants (…) ; ou, par la seule raison qu’il exerce son pouvoir en démocratie, il estime qu’il lui appartient, dans la plus parfaite gratuité, de venir en renfort aux contradicteurs de la rationalité qu’il représente. ».

On ne compte plus le nombre d’ ouvrages préfacés par Abi, de conférences données de par le monde. Je me souviens de ce jour où, à Nijni-Novgorod, au bord de la Volga, il fomenta la jonction entre des jeunes compagnies françaises et le théâtre indépendant russe alors naissant.

Robert Abirached est mort ce 15 juillet, sans doute désolé de voir le pays de sa naissance (1930) et de sa jeunesse, le Liban, incapable de sortir du merdier dans lequel il est depuis longtemps plongé. A la fin de cette somme qu’est La crise du personnage dans le théâtre moderne , Abirached s’interroge sur ce que deviendra la notion de personnage après Bob Wilson et quelques autres. Ce qui est sûr c’est que Robert Abirached fut « Abi », un drôle de personnage qu’il conviendra d’applaudir comme il sied aux gens du spectacle, à l’heure où s’éloignera son cercueil.

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