Jean-François Millet, le peintre du labeur, l’ami français

Admiré par Van Gogh, détesté par Baudelaire, Jean-François Millet n’est pas seulement le peintre de « L’Angélus », il est d’abord celui du travail. Une belle rétrospective au Palais des Beaux Arts de Lille le prouve et une exposition conjointe explore l’influence considérable du « maître de Barbizon » outre-Atlantique.

L"homme à la houe © The J. Pauk Getty museum L"homme à la houe © The J. Pauk Getty museum
Les deux grosses mains de l’homme s’appuient en se croisant sur le manche pas très droit d’une houe. L’homme a les jambées écartées, droites, un peu penchées, à ses pieds d’épais et longs sabots. Le dos courbé entraîne le corps vers l’avant, l’appui, le sol. Sans la houe, cela serait donc la chute ? Peut-être. Pas sûr, car l’homme matérialise comme jamais l’expression : oui, il est vraiment « attaché à sa terre », il fait corps avec elle jusqu’à ses mains et son visage : terreux.

Un paysan, tous les paysans

L’homme aux yeux enfoncés regarde devant lui, au loin ; seul luit légèrement son nez à la fois saillant et massif. Sa bouche est à demi ouverte. Il souffle, peut-être. Le ciel est gris sans être sombre. L’homme s’est arrêté entre deux coups de houe, entre deux « han » accompagnant l’effort. Sur le sol, le métal du tranchant de la houe est à nu, au repos lui aussi, près d’une rigole se faufilant dans la terre brune et assez sèche, fraîchement creusée. C’est là son labeur.

Derrière lui, au loin, dans un champ récemment moissonné, une minuscule silhouette, vêtue de clair, une femme sans doute, brûle des restes de paille, des mauvaises herbes, on ne sait, veille sur les feux. La fumée monte, droite, pas de vent. La force de l’homme est pour un instant, un court instant, au repos, on devine que la houe n’a aucun mal à fendre la terre entre les mains d’un tel colosse. D’un géant.

Jean-François Millet a peint L’Homme à la houe en 1860-1862. Le tableau a été présenté au Salon de 1863. Dans Le Courrier du dimanche du 12 juillet 1863, Jules-Antoine Castagnary, regardant ce tableau avec les lunettes que lui avait offertes le curé de sa paroisse, voit « la forme d’une couronne d’épines » dans « quelques ronces desséchées » que l’homme à la houe a jeté à deux pas, lesquelles, argue-t-il, « dénoncent tout bas le sort réservé à ce Christ lamentable du labour éternel. C’est beau, c’est grand, c’est religieux. » J’ai cherché la couronne d’épines, je ne l’ai pas trouvée, le Christ non plus. Ce que j’ai vu, c’est un homme obtus, suspendant un instant son harassant labeur. Un paysan au travail, non identifiable. Le même homme, ses pères et frères, depuis des générations, des siècles.

Le peintre du travail

Et c’est ce que l’on voit aujourd’hui d’abord dans les tableaux de Millet réunis comme cela n’avait pas été le cas depuis 1975 en France au Palais des Beaux Arts de Lille sous le double commissariat de Chantal Goergel et Annie Scottez-De Wambrechies. Millet peint les paysans (et quelques ouvriers) mais il ne les peint pas au repos. Millet peint les hommes et les femmes au travail. Dès 1846, avec l’extraordinaire déséquilibre dans l’effort de deux hommes sous l’œil d’une pierre qui ressemble à un oiseau de proie : Terrassiers occupés aux éboulements de Montmartre.

Viendront au fil des années Un vanneur, Des bêcheurs, Les Scieurs de bois, Des glaneuses, Des botteleurs de foin, etc. Qu’ils soient au travail, s’y rendent (Le Départ pour le travail, 1851-1853) ou en reviennent, ils sont accompagnés de leurs outils. Inséparables. C’est aussi le cas avec La Famille du paysan (1871-1872) où le père, la mère et entre eux l’enfant semblent exceptionnellement poser devant le peintre comme devant un photographe, sauf que leurs visages sont comme des masques. L’homme tient une pelle, la femme un pieu et deux volailles.

Millet peint aussi volontiers les moments de la journée, en particulier le repas (bouillie, becquée des petits), le bain dans la rivière de la bergère, le tricot, le pain que l’on enfourne, l’eau du puits, la laine que l’on carde, le porc que l’on tue. L’autre travail, quotidien lui aussi. Jamais ou presque il ne peint le repos nocturne, le dimanche, la sieste, exceptée La Bergère dormant à l’ombre d’un buisson de chênes.

L'Angélus © Musée d'Orsay, RMN-Grans Palais/ Patrice Schmidt L'Angélus © Musée d'Orsay, RMN-Grans Palais/ Patrice Schmidt
L’Angélus est un moment de suspension : à l’église que l’on voit au loin la cloche vient de sonner, le jour tombe, l’homme de trois quarts face et la femme de profil interrompent leur récolte de pommes de terre pour prier. La bêche est plantée dans la terre, à côté la brouette attend, entre eux le panier à demi plein. Mélancolie du soir, comme dit le poète. Suspens d’éternité et gestes ancestraux.

Vous avez dit « chef-d’œuvre » ?

Commandé par un peintre américain qui ne vint jamais le chercher, le tableau connut bien des aventures et fut rapidement considéré comme « le chef-d’œuvre de Millet ». Par qui ? Octave Mirbeau a son idée là-dessus : « Pourquoi L’Angélus est-il le chef-d’œuvre de Millet ? On ne le sait pas, on ne le saura probablement jamais. Quelqu’un que cela ne regardait pas, et dont on n’a pas retenu le nom, a déclaré un jour comme il eût déclaré n’importe quoi, que L’Angélus était le chef-d’œuvre de Millet. Il n’en a pas fallu davantage pour que L’Angélus, immédiatement, soit un chef-d’œuvre, et même pour qu’il soit le chef-d’œuvre de Millet. » « La preuve, continue-t-il, on entend les cloches. » « Il y a là, ironise-t-il encore, une évidence supérieure. »

Ajoutons que ce tableau-là fut sans doute l’une des premières œuvres à se décliner en produits dérivés, depuis les calendriers des postes d’hier jusqu’aux BD et mangas d’aujourd’hui et on peut même penser que derrière l’affiche fameuse de la campagne de François Mitterrand se cachait le clocher de L’Angélus plus que celui de Méséglise. Dali n’allait pas passer à côté d’une telle œuvre populaire, il s’en régala. Cependant personne n’a semblé avoir eu l’idée de voir dans la position de L’Homme à la houe, le geste du golfeur au moment de frapper sa balle.

Ramené dans le giron français par le fortuné Alfred Chauchard qui racheta L’Angélus lors d’une ultime vente en coiffant les Américains sur le fil, le tableau est aujourd’hui au Musée d’Orsay. Et présentement au beau musée des Beaux Arts de Lille (qui possède La Becquée). Mais la plupart des tableaux exposés viennent de l’étranger et particulièrement des Etats-Unis. C’est le cas de L’Homme à la houe, venu du Paul Getty Museum à Los Angeles.

Whitman et Polanski, milletistes

Sous le titre « Millet USA », la seconde partie de l’exposition traite de l’influence considérable et de l’impact de Millet dans la culture américaine. Cette partie, très originale, est l’œuvre du commissaire Régis Cotentin qui signe de passionnants textes dans le catalogue. A travers les tableaux de Millet, les migrants blancs venus d’Europe se souviennent de leurs origines campagnardes et se projettent dans ces toiles aux visages comme floutés (pas d’individu chez Millet, mais des tâches assignées ; la bergère est toutes les bergères). Chacun donc peut s’y reconnaître. Régis Cotentin parle de « réminiscence collective ». Emerson, Thoreau ou Whitman en seront les premiers porte-parole. Whitman allant jusqu’à dire de son recueil Feuilles d’herbe (1855) qu’il est du « Millet sous une autre forme ».

Tenjet calone, 1910, photo de Lewis Wickes  Hines © Library of congress, prints & photographs division, Washington DC Tenjet calone, 1910, photo de Lewis Wickes Hines © Library of congress, prints & photographs division, Washington DC

Beaucoup de peintres et de photographes viendront passer de longs moments auprès du « maître de Barbizon », à commencer par Edward W. Wheelwright (avec qui se construit une grande amitié). Bien des toiles, comme L’Homme à la houe (très vite acquise par un Américain), sont vues comme des protestations contre l’inhumanité infligée à l’homme et font alliance avec les approches sociales de photographes comme Lewis Wickes Hines (1874-1940), Dorothea Lange (1895-1965) ou Arthur Rothstein (1815-1985). Plus intéressant encore, le lien profond entre la peinture d’Edward Hopper et celle de Millet. Venu à Paris pendant plusieurs années au début du XXe siècle, Hopper copie Millet. Il réalise ainsi plusieurs études à partir de L’Homme à la houe et d’autres tableaux. Certaines de ces études sont exposées à Lille, c’est saisissant.

Et puis il y a le cinéma, de David W. Griffith à Terrence Malick (Les Moissons du ciel) en passant par Tess de Roman Polanski. Ce dernier écrit  au commissaire de l’exposition : « J’ai passé une partie de mon enfance à la campagne, une campagne polonaise où rien n’avait changé depuis des siècles. Des années plus tard, j’ai retrouvé cette réalité immuable, presque éternelle sur les toiles de Jean-François Millet. Tess, qui s’en inspire constamment cherche à ressusciter ces paysages et ces hommes qui autrefois les habitaient. »

La peinture de Millet est une peinture habitée. D’où la belle ironie du street-artiste Banksy qui ouvre l’exposition « Millet-USA ». On y voit le tableau Des glaneuses (aussi célèbre que L’Angélus) rebaptisé « Agence pour l’emploi ». Une des glaneuses est sortie du tableau (reste sa place vide) ; assise au bord du cadre de la toile, la femme fume une cigarette. Une glaneuse noire.

Exposition au Palais des Beaux Arts de Lille jusqu’au 22 janvier. Catalogue : 35 euros.

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