Jack Ralite, l’engagé enragé, rage plus que jamais

Au Studio-théâtre de la Comédie-Française, le Sociétaire Christian Gonon fait vibrer les mots, on ne peut plus actuels, de Jack Ralite, pour qui le théâtre était « le bêchage incessant du terrain humain ».

Scène de "La Pensée, la Poésie, la Politique (dialogue avec Jack Ralite)" © Christophe Raynaud de Lage, collCF Scène de "La Pensée, la Poésie, la Politique (dialogue avec Jack Ralite)" © Christophe Raynaud de Lage, collCF

Cher Jack Ralite,

On s’apprête à fêter, le 12 novembre prochain, le troisième anniversaire de ta disparition. Enfin « fêter », le verbe est bien mal choisi car le temps, ces jours-ci, n’est plus à la fête. Et puis « disparition » le mot est lui aussi mal choisi, car te revoilà. En pleine forme, incisif et persuasif, combattant. Ta parole sonne sur la scène enfouie du Théâtre studio de la Comédie-Française et cela fait du bien aux guibolles et aux neurones. On sort de là rasséréné. Tu as beau être mort, la parole est plus vivante, plus actuelle, que jamais. L’acteur Christian Gonon, Sociétaire de la Maison de Molière, donne à entendre un livre, La Pensée, la Poésie et le Politique, un dialogue entre toi et Karelle Ménine. Et pas seulement. C'est tout ton être qui vibre sur la scène accompagné par les grondements du métro au-dessus de nous êtes semble--til,, comme si le Studio-théâtre s'apparentait à une cache retrouvée de la Résistance

Ce PPP du titre résume ta vie, même si trois autres lettres, PCF ont joué un rôle crucial dans ton parcours puisque tu a adhéré « au Parti » en 1947 (tu avais 20 ans), sans jamais en démissionner. J’aurai aimé parler de cela avec toi, moi « le fils d’un exclu du Parti », mais je n’ai jamais osé, même ce jour où je t’ai vu pour la dernière fois en tête à tête, dans un petit restaurant qui t’était cher, près de la mairie d’Aubervilliers, ville dont tu avais été maire (de 1984 à 2003), ville que tu as marqué à jamais. Ce jour là, comme les autres jours, tu avais trop le souci de parler du présent, du théâtre, de citer Octavio Paz et de pester contre les frilosités du ministère de la culture, pour revenir sur ta vie, sur l’évolution du Parti. Et Christian Gonon procède de la sorte : il parle de toi au présent. Il ne raconte pas ta vie mais tes actes de paroles qui sont des actes d’amour et de foi en l’être humain à commencer par les poètes et les artistes.

Tu attaques tout de suite, dans le vif. Le ministère de la culture ? Il a «  renoncé à être le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il répond de moins en moins quand on sonne à sa porte, occupé qu’il est, en duo avec l’Élysée, à nommer, dénommer, renommer, dans tous les domaines. Il a perdu son pouvoir d’illuminer. » Combien de fois tes mots nous ont illuminés! Je me souviens de ces moments au Verger Urbain V  (lieu magique devenu un anodin lieu de passage) où tes interventions galvanisaient les festivaliers avignonnais. Et chacun repartait vaillant, avec, dans l’oreille et sur les lèvres, des mots de René Char ou Saint John Perse donnés en partage. Jusqu’au bout – les derniers temps avec une canne - tu auras été un spectateur avide, curieux. La plupart des hommes politiques viennent au théâtre pour se faire voir, toi tu venais voir des aventures artistiques et tu ne manquais pas ensuite, sans micros et sans caméras, d’aller discuter dans les loges avec les artistes. Tu n’étais pas un communicant mais un militant, un allié, un partisan.

Christian Gonon, en se glissant dans tes mots, nous rappelle ta passion pour Robespierre, pour Victor Hugo et d’abord pour un poète que tu as côtoyé, Aragon. Mais aussi Baudelaire, Prévert, Gracq et tant d’autres. Ou tes complicités avec « les deux V du théâtre français », Jean Vilar et Antoine Vitez, que tu as rassemblées dans un autre livre (Complicités avec Jean Vilar, Antoine Vitez, éditions Tirésias ). Tu n’auras jamais été Ministre de la culture en titre mais tu le fus en actes, au quotidien, à travers l’aventure des États généraux de la culture , au fil de tes discours et de tes lettres, de tes interventions au Sénat et ailleurs. Tu fus vent debout contre un Président de la République, Nicolas Sarkozy – tu le traites de «décivilisateur » - qui voulait faire des artistes des employés qui répondent à la demande et non des « inventeurs d’avenir ».

Tout au long de la soirée (belle idée de Gonon), tu commences une lettre aux différents Présidents de la République qui se sont succédé et finalement tu t’adresses au dernier, celui qui était en poste lorsque ta parole s’est tue, et qui est toujours aux affaires. Tandis qu’ils défilent sur un écran et que Gonon les dit, tes mots vivent et vibrent comme si tu les avais griffonnés à l’instant, en ces jours sombres où les théâtres et les lieux de culture sont malmenés,. Crise ou Covid, même blabla :

« On a l’impression que beaucoup d’hommes et de femmes des métiers artistiques sont traités comme s’ils étaient en trop dans la société. On nous répond "C’est la crise". La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend au contraire plus indispensable. La culture n’est pas un luxe, dont en période de disette il faudrait se débarrasser, la culture c’est l’avenir, le redressement, l’instrument de l’émancipation. C’est aussi le meilleur antidote à tous les racismes, antisémitismes, communautarismes et autres pensées régressives sur l’ homme. Mais la politique actuelle est marquée par l’idée de "donner au capital humain un traitement économique". Il y a une exacerbation d’une allégeance dévorante à l’argent. Elle CHIFFRE obsessionnellement, COMPTE autoritairement, alors que les artistes et écrivains DÉCHIFFRENT et CONTENT. Ne tolérons plus que l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit . »

Studio-théâtre de la Comédie-Française, 18.30 (durée 1h10) jusqu’au 31 octobre. Le livre La pensée, la Poésie et le Politique (dialogue avec Jack Ralite) de Karelle Ménine et Jack Ralite est publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.

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