Le théâtre aime caresser les mots d’Annie Ernaux

Au Centre dramatique national de Béthune, Cécile Backès met en scène « Mémoire de fille » et promène dans les Hauts-de-France « L’Autre Fille », texte qu’interprète également Marianne Basler sur une petite scène parisienne. Des moments de théâtre intenses qui portent haut la voix d’Annie Ernaux.

Le Palace, façade, CND de Béthune © Luc Boeggly Le Palace, façade, CND de Béthune © Luc Boeggly
Depuis le coude du hall étroit jusqu’au bar et à la machine à jeux vidéo mise à la disposition du public, ils sont agglutinés par grappes. La plupart se sont assis par terre, ont fait cercle par affinités sans doute, bouffent un sandwich, parlent, rigolent, certains vont, un temps, cloper dehors. Ils sont à l’aise, comme chez eux. Ils sont chez eux dans ce théâtre nommé le Palace, un nom rêveur et modianesque, comme celui des cinémas des petites villes autrefois (l’Eden, le Crystal...). Le Palace abrite le Centre dramatique national des Hauts-de-France de Béthune. Le hall a été joliment repeint, mais l’acoustique est épouvantable, les jeunes lycéens s’en foutent, ils se sentent bien. Nous aussi. On est loin des piailleries hystériques et des petits rires nerveux qui accompagnent souvent les « représentations scolaires » non préparées où les élèves sont du bétail destiné à faire monter le taux de fréquentation de l’établissement.

Des spectateurs actifs

Rien de tel. Venus du lycée Robot de Saint-Omer, du lycée Val de Lys d’Estaires et du lycée Blaringhem de Béthune (à deux pas du CDN), ils sont là depuis le matin. Ils sont visité le théâtre de fond en comble – coulisses, locaux techniques, bureaux –, on leur a expliqué le travail des uns et des autres. Ils ont aussi discuté avec les acteurs du spectacle qu’ils doivent voir en fin de journée, Mémoire de fille. Ils ont enfin parlé avec Cécile Backès, metteuse en scène du spectacle et directrice du CDN. Ils se souviendront de cette « journée en immersion » à la Comédie de Béthune. Ils reviendront. Peut-être.

Cécile Backès a été nommée à la tête de ce CDN à partir d’un projet qu’elle résume en trois mots : « Ecritures, jeunesse, territoires ». Son nouveau spectacle Mémoire de fille d’après le livre éponyme d’Annie Arnaux, associé à un second spectacle d’après un autre texte d’Annie Ernaux, L’Autre Fille, traversent ces trois mots.

L’Autre Fille et son dispositif où le public se tient sur les quatre côtés cernant l’actrice (Cécile Gérard) est donné dans les villages du Nord pourvus ou pas d’une salle des fêtes ou d’une salle polyvalente même manquant de moyens techniques. Le spectacle est autonome en son et lumière, le montage du dispositif se fait dans la journée. Lors de la préparation du spectacle, chaque vendredi, un groupe de sept spectateurs asssistait aux répétitions et discutait avec l’équipe.

Je n’ai pas vu ce spectacle mais j’ai vu le même texte interprété par la comédienne Marianne Balser sous le regard amical de Jean-Philippe Puymartin, sur l’une des deux scènes du Théâtre des Déchargeurs. Un dispositif simple : une table, celle de l’écrivain avec feuilles de papiers, stylo bille, dictionnaire mille fois ouvert, lunettes. Le corps et la voix de l’actrice font lever les mots du livre à la scène. Les yeux comme hallucinés de visions, l’actrice aguerrie nous entraîne avec elle dans la quête de la sœur morte deux ans et demi avant qu’Annie ne soit née. Elle n’apprendra son existence qu’à l’âge de dix ans. Sans elle, sans l’absence, sans le dôme de la sœur aînée fantasmée, aurait-elle écrit ? Annie Duchesne serait-elle devenue Annie Ernaux ? Un questionnement sans fond, sans fin. Tout récit de vie est une reconstruction.

Mémoire de fille avec son décor frontal se donne sur la scène du Palace, la salle du CDN de Béthune. Le soir où j’ai vu le spectacle, dix-sept spectateurs faisaient partie du dispositif « les chantiers de création », consistant à associer un groupe de spectateurs à la future création à travers des rendez-vous avec l’équipe du spectacle au fil des répétitions.

Côté pile et côté face

Des lycéens ciblés aux spectateurs motivés, ce ne sont là que deux exemples des nombreuses passerelles que le CDN de Béthune effectue vers la population du « territoire », régulièrement en partenariat avec d’autres établissements culturels comme le Louvre-Lens, par exemple. La plaquette de saison s’ouvre de deux façons : côté pile, on y détaille les créations et accueils de la saison ; côté face, on y déploie les nombreuses initiatives proposées sous le slogan « partageons le théâtre ». La face visible d’un côté et la face plus discrète de l’autre, celle que les critiques de théâtre ne voient pas, le plus souvent, car ce n’est pas là leur occupation première, celle que les cabinets ministériels ne connaissent que par des statistiques, des chiffres qui ne veulent rien dire. Tous les CDN n’ont pas l’exemplarité en la matière de celui de Béthune mais ce dernier est loin d’être le seul à pratiquer ce « maillage du territoire » sans la ramener.

Tout cela se rassemble et fait doublement sens lorsqu’au premier tiers de Mémoire de fille arrive le moment fatidique et que ce moment est accompagné par un intense silence des spectateurs, jeunes pour la plupart.

Scène de "mémoire de fille" © dr Scène de "mémoire de fille" © dr
Dans les premières pages de Mémoire de fille, et à vrai dire tout au long du livre, Annie Ernaux s’interroge sur le moment si longtemps retardé – un demi-siècle – où elle en viendrait à raconter la « fille de 58 ». Elle, Annie Duchesne, la très jeune fille, vierge de tout, sortant d’une école religieuse d’Yvetot et s’éloignant de l’univers parental pour aller gagner quelques sous en étant monitrice dans une colonie de vacances à S. dans l’Orne. Nous replongeant dans l’époque (De Gaulle, Dalida, Pelé, la guerre d’Algérie, etc.), Annie Ernaux raconte enfin son alter ego Annie Duchesne (son nom de jeune fille), la fille à lunettes, myope, mal dans sa peau, un peu poltronne et à contre temps qu’elle était en 1958. Mais aussi pleine d’orgueil et de désir.

La nuit du long couteau

Elle la revoit arriver à la colonie « comme une pouliche échappée de l’enclos, seule et libre pour la première fois ». Elle revoit celle qui n’avait « jamais vu ni touché un sexe d’homme » n’ayant connu qu’un flirt très anodin au printemps précédent. Elle la revoit au troisième jour de la colo d’été. C’est un samedi soir, H. le moniteur chef danse avec elle, l’embrasse, l’entraîne dans sa chambre, lui demande de se déshabiller. Elle obéit. La voici nue pour la première fois de sa vie sous le regard d’un homme. « Il force. Elle a mal. Elle dit qu’elle est vierge, comme une défense ou une explication. Elle crie. Il la houspille : “j’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules !” Elle voudrait être ailleurs mais ne part pas. » En une nuit, elle passe « du monde des adolescentes rieuses sous cape d’obscénités chuchotées à celui des hommes qui lui signifient son entrée dans le sexe pur ».

L’actrice Judith Henry qui tient magnifiquement le rôle central d’Annie Ernaux dit ces mots tandis que sur un lit s’allonge, muette « la fille de 58 » (Pauline Belle) en slip et soutien-gorge, mais c’est l’acteur qui joue le rôle de H. (Jules Churin) qui dit la phrase terrible. La salle, pour ainsi dire, suffoque de silence. Combien sur les gradins, parmi les jeunes filles qui ont l’âge d’Annie Duchesne ou presque, sont dans l’attente d’une première fois ou ont de cette dernière un souvenir cuisant ? Combien sont celles qui se reconnaissent, peu ou prou, dans Annie Duchesne ? Les jeunes lycéens ont probablement vu du porno sur leur portable, ils ne sont pas en phase avec cette fin des années 50 qui ne leur dit sans doute rien, mais le sentiment d’exclusion (du groupe et pas seulement) que ressent douloureusement la « fille de 58 », ça leur parle assurément. L’écriture d’Ernaux, portée par une mise en scène pudique (pas de sexe, pas de nudité), fait que l’on reste tenu par les mots de l’écrivaine. Et que la force de cette écriture est foudroyante.

Le spectacle épouse la marche du roman : après l’été 58, entracte, et retour dans la salle pour les deux années suivantes. L’adaptation écourte trop cette seconde partie, le temps, après « la honte » de la colo, du « mitan du désastre ». Dans le texte d’Annie Ernaux, cette partie est presque équivalente à la première. Annie Duchesne cherche à retrouver H., elle ne le reverra jamais. L’écriture l’attend au bout de son périple.

C’est Annie Ernaux et non l’autre Annie qui le constate : en 1958, Billie Holiday vient chanter à Paris. « Elle est dans un état pitoyable, ravagée par l’alcool et la drogue. » Elle remarque aussi que, la même année, Violette Leduc rencontre un homme de trente-cinq ans et note : « C’était mon premier orgasme à cinquante ans, celui qui me ramenait irrésistiblement parmi les hommes et les femmes qui jouissent l’un de l’autre. » Bouleversée par ces deux histoires, elle peut commencer à prendre congé d’Annie Duchesne. Et ce qu’elle écrit met dans le coup tous ses lecteurs et tous les spectateurs du Palace : « Etrange douceur de la consolation rétrospective d’un imaginaire qui vient réconforter la mémoire, briser la singularité et la solitude de ce qu’on a vécu par la ressemblance, plus ou moins juste, avec ce que d’autres ont vécu au même moment. »

Dans le hall du Palace, on peut lire en grand sur un mur ces mots d’Antoine Vitez : « Faire du théâtre, c’est élucider l’embrouillamini du monde. » Une phrase choisie par Cécile Backès qu’Annie Ernaux pourrait faire sienne, elle qui porte si haut l’embrouillamini du vivre.

Mémoire de fille est encore à l’affiche du Palace ce soir puis viendra au Théâtre de Sartrouville les 4 et 5 décembre.

L’Autre Fille aux Déchargeurs, 21h30, du mar au sam, jusqu’au 1er décembre.

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