« Affabulazione » : Stanislas Nordey renoue avec Pasolini, belles retrouvailles

Stanisla sNordey dans "Affabulazione" © Samuel Rubio Stanisla sNordey dans "Affabulazione" © Samuel Rubio

Après un entracte de plus de dix ans, Stanislas Nordey revient à Pier Paolo Pasolini, son auteur à la fois fétiche, premier et fondateur, avec une mise en scène d’« Affabulazione » où il tient le rôle écrasant  et troublant, celui du Père. Et ça tombe pile poil.

Lui qui fut longtemps le fils de sa mère, Véronique Nordey (dans le spectacle elle interprète le rôle de la Nécromancienne et nous fait le plaisir de reprendre un succès d’une star de la variéta italienne), la première à le former au théâtre avant son entrée au Conservatoire où il allait avoir comme professeur l’un de ses pères et futurs pairs (Jean-Pierre Vincent) ;

lui qui ne parle jamais ou presque de son père biologique (Jean-Pierre Mocky), lui qui fut un enfant turbulent du théâtre (sa rupture avec Jean-Pierre Vincent lorsque ce dernier l’avait pris comme artiste associé alors qu’il dirigeait le théâtre de Nanterre-Amandiers, puis ses années tumultueuses à la tête du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en tandem avec Valérie Lang où ils jetèrent quelques pavés dans la mare aux canards boiteux des institutions théâtrales) ;

lui, le fils prodige, qui était entré dans le métier comme un chien dans un jeu de quilles alors qu’il était encore élève au Conservatoire avec un Marivaux (« La dispute ») et plus encore « Bête de style », son premier Pasolini , est aujourd’hui, à l’aube de ses cinquante ans, à l’heure où il vient d’être nommé à la tête du Théâtre National de Strasbourg après avoir dirigé pendant neuf ans l’école du Théâtre National de Bretagne, en âge de jouer les pères.

"Ah! Au secours! Aaaaaah!"

Formé comme acteur au sein du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il y avait développé une envie, un besoin, de mettre en scène des textes aimés de son temps, l’acteur s’était  peu à peu effacé. Par la suite, il est revenu en piste (son passage par la fréquentation d’Anatoli Vassiliev n’y est pas pour rien) pour devenir un acteur de plus en plus rayonnant sans pour autant délaisser, au contraire, son appétit à monter des textes contemporains. « Affabulazione » est à la fois comme la jonction fabuleuse de cette double vie, un miroir, une mise en abime.

Nordey s’est juré de monter les six pièces de Pasolini, il en a mis en scène quatre, joué une cinquième, il avait rendez-vous avec « Affabulazione ». L’histoire d’un père face à son fils. Tout fils, tout père qui fut fils d’un père, toute mère qui a enfanté d’un fils, ne sortira pas léger comme un pétale de rose mais plutôt chiffonné comme une lettre d’amour jamais envoyée, de cette histoire en forme d’énigme à jamais irrésolue donc de mystère. La langue, belle ouvrière, fait son travail : elle descend au fond des mines, creuse des galeries, ponce des pierres précieuses, caresse le chêne de ses mots avant de les livrer au rabot.

« Affabulazione » s’ouvre par un prologue, l’« ombre » d’un des pères du théâtre occidental, Sophocle, nous parle. « Vous devez accoutumez vos oreilles » prévient l’« ombre de Sophocle » (extraordinaire Raoul Fernandez, compagnon de route de Nordey, qui signe également les costumes). On va entendre un langage « difficile pour les spectateurs d’une société en un très mauvais moment de son histoire » (la pièce a été achevée en 1970 mais ces mots restent criants d’actualité), seuls les « quelques lecteurs de poésie » le trouveront « facile». Alors nos corps de spectateurs, désormais aux aguets, se tendent vers cet homme (Nordey, le Père) que l‘on découvre, allongé sur une chaise longue comme on en voit au bord des piscines luxueuses, et qui crie « Ah !Au secours ! Aaaaaah ! ».

Il rêve. Il y est question d’un enfant de trois ans, d’un garçon (son père ? c’est ainsi que l’enfant l’appelle) qu’il veut le poursuivre sans avoir pu en voir le visage, il appelle « maman, aaaah ». Sa femme (Marie Cariès, très juste comme toujours, beau bloc d’humanité), lui parle comme une mère à son enfant. Il s’apaise. « J’ai compris quelque chose…mais je ne sais pas quoi » dit le Père. Le mystère est là. Il ira s’éclairant, s’épaississant.

"Pourquoi je l'aime autant?"

La  pièce avance par cercles concentriques provoqués par ce rêve premier. Il y aura des scènes comiques à la Molière (à peine reçu un prêtre est poussé dehors), une autre vaudevillesque à la Feydeau mâtiné de Shakespeare (scène où le père épie par le trou de la serrure), des scènes de famille entre le père et son fils en présence de la copine de ce dernier (Thomas Gonzalez et Anaïs Muller qui savent forger des identités loin de tous poncifs) qui rabaissent les disputes familiales de Cocteau à des bluettes, avant que le père ne retourne à ce que son épouse appelle ses « monologues ».

 « Mais qu’est-ce que je cherche, en lui ? Et en quoi ça consiste chercher ? » se demande le Père, obsédé par son fils qui lui renvoie l’image déformée de sa jeunesse comme ces miroirs tordus des parcs d’attractions. La religion, la maladie, la névrose, tour à tour entreront dans la ronde. Tension, toujours. La langue de Pasolini encore et encore (nouvelle traduction de l’indispensable Jean-Paul Manganaro) propre à dire le vacillement d’un être, et les tourbillons qu’il entraîne.

Le père était un homme riche, à la tête d’une usine dont il connaissait tous les employés, un laïc cultivé qui citait Sénèque et lisait Proust. Il aura suffi d’un rêve. Il ne sort plus, prie dieu, épie son fils, le harcèle.  « Pourquoi je l’aime autant ? Pourquoi je fais tout cela ? «  se demande-t-il encore. La nécromancienne, figure  moderne de la pythie, vient comme un divertissent qui ne résoudra rien. C’est qu’il n’y a rien à résoudre, aucune énigme. Au bout de la folie, le couteau, ce confident de la tragédie, offert puis repris au fils chéri-haï, conduira au régicide. Un autre rêve ?

 L’ombre de Sophocle qui connaît ses classiques (Œdipe) avait prévenu: tout fils est un mystère. Pasolini profite de la présence de cette ombre considérable pour définir à travers elle son «  théâtre de parole et de poésie » auquel il a par ailleurs consacré un  « Manifeste pour un nouveau théâtre », un texte qui, pour Stanislas Nordey, est comme une arme de poing.

Fils du sérail, figure pivot du théâtre du théâtre contemporain, acteur incandescent, Nordey est un metteur en scène serviteur des textes de son époque comme Roger Blin ou Jean-Marie Serreau le furent en leur temps pour Beckett ou Adamov, atteignant une maturité solaire, affirmée dans diverses épreuves.

Les décors d’Emmanuel Clolus dialoguant avec les lumières de Philippe Berthomé (les deux travaillent avec Nordey depuis « Bête de style ») offrent des chambres d’échos aux voix et aux corps des acteurs. Adossés à de grands murs aussi imposants que mobiles s’y succèdent des grandes toiles italiennes des siècles passés, posées là avant qu’on ne les emporte, comme si le décor jamais apaisé anticipait le dépeçage de la maison une fois père parti vingt ans en prison pour régicide. Le corps acéré et la voix déterminée de Stanislas Nordey portent au plus haut les affabulations du Père qui n’ont d’égal que la fabuleuse détermination de l’acteur, fils du théâtre, à en faire partager les circonvolutions.

Créé au théâtre de Vidy-Lausanne, le spectacle se donne à Rennes au Théâtre National de Bretagne, jusqu’au 21 mars

Puis il viendra à Paris, au Théâtre de la Colline, du 12 mai au 16 juin

 

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