laurélie Riffault dans Jeanne Dark © Soraya Hocine laurélie Riffault dans Jeanne Dark © Soraya Hocine

Ecrite en 1930,  alors que l’extrême-droite allemande montait dans les urnes et que la crise gagnait du terrain, la pièce de BrechtSainte Jeanne des abattoirs fricote avec notre actualité. Jeanne Dark circule dans un monde complexe qu’elle cherche à comprendre et nous aussi. Le prologue du spectacle qui ne figure pas dans la pièce est un tour de chauffe. On  y voit des ouvriers d’aujourd’hui regarder des images d’un vieux film muet d’actualité en noir et blanc, et sans le son.

Que montrent ces images ? Une foule qui va et vient, un drapeau, des gens qui courent, c’est assez confus, haché.  Est-ce une manifestation ? Ce drapeau est-il bien rouge ? Cet homme porte-t-il une arme ? Pas facile d’interpréter le monde à travers des images (qui plus est, sautillantes), d’autant que, comme dit l’adage au cœur de la pièce, les apparences sont trompeuses.

Viande animale, viande ouvrière

On le constate dès la première scène de la pièce de Brecht écrite en collaboration avec Elisabeth Hauptmann (et d’après une pièce de cette dernière). Nous sommes à Chicago, Mauler, le roi de la viande, reçoit une lettre de ses amis boursicoteurs new-yorkais : le marché est saturé, il faut sortir de là. Que fait le malin Mauler ? Il joue la comédie, celle de l’homme qui n’a jamais bien supporté la vue du sang, ces yeux de bœuf qui vous regardent à l’heure du trépas.

Cridle, industriel de la viande et vieille connaissance de Mauler à qui ce dernier veut vendre son affaire « à un prix d’ami », se méfie (les affaires sont les affaires et les amis en affaire sont de faux amis). En revanche, il est prêt à faire tandem avec Mauler pour faire tomber Lenox, l’affairiste de la  conserve « qui pourrit le marché en cassant les prix ». Des ententes entre grands groupes aux tromperies sur la marchandise, en passant par les lobbies, les lois du capitalisme et leurs méfaits ont le cuir si dur qu’ils semblent là pour l’éternité, comme une fatalité.

En face, les victimes. Les ouvriers des abattoirs dont on décide la fermeture (temporaire, le temps d’acheter de nouvelles machines qui réduiront le nombre de postes de travail et de tuer quelques concurrents) comme aujourd’hui on délocalise, on concentre, on dégraisse. Mais aussi des éleveurs acculés. Des chômeurs en puissance, donc. Rage au ventre, humour et violence. Eternelle trinité ouvrière.

Les abattoirs, de Chicago à Marvejols

L’une des lignes de force de la mise en scène de Marie Lamachère, c’est d’ancrer dans notre réel les abattoirs et de montrer ceux qui y travaillent. Des vidéos d’ouvriers au travail dans les abattoirs de Marvejols rythment le spectacle et viennent s’y fondre sur un tulle. Une ouvrière solitaire filmée dehors, avec son corps emmitouflé et ses bottes blanches, semble l’héritière de celle qui donne son titre à la pièce Sainte Jeanne des abattoirs. Le spectacle donne également une épaisseur contemporaine au personnage du petit éleveur, lui aussi victime. « Vous nous avez poussé à faire du bœuf / En faisant monter les prix, / et on se retrouve avec nos bœufs / Dont personne ne veut. », dit-il. Notre actualité clignote à tout bout de champ.

Aux antipodes de ce monde bien réel et en partie imprévisible (certains des répliques et gestes des ouvrierssemblent improvisées),voici Jeanne Dark, l’une des héroïnes les plus attachantes de Brecht. Elle tombe du ciel, si l’on peut dire. Elle tombera tout court. C’est un personnage de conte qui tombe dans la réalité comme on tombe sur un os ou dans un trou. Elle veut comprendre, elle pose des questions. C’est l’autre ligne de force de la mise en scène et le fil de la pièce.

Sainte Jeanne des abattoirs est comme un exercice accéléré de prise de conscience par Jeanne Dark. Pas seulement de la rouerie des patrons, de leurs combines sur le dos de la classe ouvrière avec la complicité de cadres serviles, et de leur façon de cacher les accidents du travail, mais aussi de l’égoïsme d’une partie de la classe ouvrière en période de chômage, des crève-la-dalle, des pères de famille sous le coup de traites à payer, prêts à tout pour avoir une place et prêts à perdre tout honneur pour manger. 

Ainsi ce moment, peut-être ce que la jeune Dark verra de plus immédiatement sombre et noir dans sa courte vie : une femme dont le mari a disparu se doute bien qu’il a été victime d’un accident du travail (happé par la machine, son corpshaché menu se mêlera à celui de la viande de bœuf dans des boîtes de corned beef), elle veut la vérité. Quand le bras droit du directeur lui propos d’acheter son silence contre quelques semaines de nourriture à la cantine de l’usine, elle accepte, oublie ses questions. Jusqu’à ce qu’elle voie un homme porter la veste pourrie de sondéfunt mari. « Tu m’as montré la méchanceté des pauvres, Mauler, / Et moi je te montre la pauvreté des pauvres », dira Jeanne.

« Des visages si effroyables de misère »

Grandeur et misère de Jeanne Dark dont la prise de conscience et l’engagement ne vont pas sans naïveté, bévues et ratés. Elle y laissera ses illusions, sa foi et jusqu’à sa vie. Elle apprendra beaucoup en peu de temps. Elle vient de l’ombre, cherche la lumière. « Avancez, vous qui êtes harassés et chargés, avancez dans la lumière du jour. N’ayez pas honte. » Mauler craint ce qu’il voit derrière elle, « des visages si effroyables de misère, celle qui justement précède la colère ».

Petite partie de l'orchestre des "Chapeaux noirs" © Soraya Hocine Petite partie de l'orchestre des "Chapeaux noirs" © Soraya Hocine

Avant de mourir, celle qui, il y a quatre matins, ne jurait que par la consolation de Dieu, proclamera : « la violence est l’unique recours quand règne la violence ». Qu’est-ce qui est le plus violent : une entreprise dont la pression sur ses employés les pousse au suicide ou un cadre à la chemise déchirée lors d’une séquestration ? Juste avant, avec la même force, Jeanne, la fille de Dieu, a brocardé avec une pareille hargne tout recours à Dieu dans les classes populaires : « C’est pourquoi celui qui dit en bas / Qu’il y a un Dieu / Toujours lisible / Mais qui peut malgré tout vous aider / il faut lui fracasser la tête contre le pavé / jusqu’à ce qu’il en en crève. » Dieu  n’est pas du côté des humbles mais est un régulateur (charité, etc.) d’un monde dirigé et manipulé par ceux d’en haut, laisse-t-elle entendre. Dangereux. On aura vite fait d’étouffer la voix de cette révolutionnaire en herbe, de cette Rosa Luxembourg d’un jour.

Jeanne vient de ce monde des fous de Dieu ou des bénis-oui-oui que sont « les chapeaux noirs » de la pièce. Non sans raison, la plupart des metteurs en scène les associent à des soldats de l’Armée du salut,en uniformes tristes, fredonnant des chants religieux d’une voix fluette en faisant la quête ou en distribuant de la soupe chaude, l’hiver, sous la neige, comme on le voit dans les films de Chaplin. C’est sans doute le modèle de Brecht, mais Marie Lamachère en fait, avec raison, un band, une fanfare populaire, une force de frappe sonore, rythmée (on pense au groupe Jolie Môme, le drapeau rouge en moins), la musique aide à mieux se faire entendre. Ce contrepoint musical, c’est la troisième ligne de force d’une mise en scène on ne peut plus réfléchie.

Scènes croisées de Lozère

Je gardais de cette pièce, au vu de quelques mises en scène, le souvenir d’une dramaturgie un peu datée. Je l’avais lue initialement dans la traduction de Gilbert Badia (avec la collaboration de Claude Duchet) parue dans le tome IX du Théâtre complet de Brecht à L’Arche au début des années 60. Une traduction devenue, elle aussi, datée, forcément. Le spectacle s’appuie sur la traduction plus récente, plus nerveuse, plus incisive et plus rythmée de Pierre Deshusses (toujours à L’Arche). Brecht écrivait pour une troupe et c’est aussi ce qui innerve ce spectacle : un esprit de troupe.

Marie Lamachère est entourée d’une équipe, soudée. Sa compagnie « //Interstices »  le nom laisse poindre son origine universitaire a été fondée à Montpellier. Elle est « conventionnée » depuis 2012 par la DRACet la Région Languedoc Roussillon. Depuis peu, après avoir été en résidence au Blanc-Mesnil (et donc virée en même temps que l’équipe du théâtre par inique décision municipale), elle est associée aux Scènes croisées de Lozère (d’où le choix des abattoirs de Marvejols) jusqu’en 2017 et au Théâtre du Beauvaisis jusqu’en 2018. Un beau parcours qui passe par Heiner Müller, Walter Benjamin, Rimbaud et Dostoïevski avant d’éclater avec Woyzeck de Büchner en 2010, spectacle qui allait tourner trois ans et venir au théâtre de l’Echangeur (lire ici).

Depuis 2006, la compagnie //Interstices et le Théâtre de la Valse, basé à Orléans, se sont associés pour des projets communs, c’est le cas de Sainte Jeanne des abattoirs. Un spectacle qui engage 13 acteurs sur le plateau et ose une imposante scénographie (Delphine Brouard) articulant bien la thématique du haut et du bas à l’œuvre dans la pièce. On est nourris et bien nourris, 3h15 durant, sans mollir.

Michaël Hallouin (Mauler), Damien Valero (le major des chapeaux noirs) et Laurélie Riffault (Jeanne Dark) comptent parmi les acteurs permanents de la troupe. Ils étaient dans le Woyzeck et participaient aux sept Beckett récemment montés par Marie Lamachère. Impeccables, efficaces, comme les autres membres de la troupe. Dans le rôle de Jeanne Dark, Laurélie Riffault, la Marie de Woyzeck, déploie un rare talent pour montrer toutes les facettes de l’héroïne à la fois plébéienne, tragique et christique. On la suit. Elle nous guide dans les dédales de la pièce et la construction du spectacle. Quand çacafouille un peu, quand ça se goinfre de mots, quand ça crie, elle apparaît avec sa voix douce sortie des entrailles de la terre. C’est notre boussole. Tous la malmènent. On a peur pour elle. Et, quand elle meurt, c’est un peu de nous qui meurt avec elle.

On aurait pu penser qu’une telle création, mettant incroyablement les mains dans le cambouis de notre époque, aurait attiré l’attention des programmateurs, en particulier ceux qui affichent leur intérêt pour l’actualité. Pour l’instant, il n’en est presque rien. Créé à la MC2 Grenoble, le spectacle ne va presque pas tourner. Dark is dark. Derniers mots de Jeanne : « Et seuls les humains peuvent aider les humains / Dans un monde humain. » Y a du boulot en perspective. 

MC2 Grenoble, dernière ce soir à 20h30.

Théâtre de l’Echangeurde Bagnolet, du 2 et 4 avril 20h30, dim 3 avril 17h,

Alès, Le Cratère, les 14 et 15 avril,

Théâtre de Mende, Scènes croisées de Lozère, le 18 mai.

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