Milo Rau : Eschyle envoyé spécial à Mossoul

La trilogie d’Eschyle « L’Orestie » où est évoquée la destruction de Troie, avait rendez-vous avec Mossoul, grande ville irakienne libérée, largement détruite. Avec la complicité du cinéma, le directeur du NTGent Milo Rau organise la rencontre entre Eschyle et la ville irakienne dans « Oreste à Mossoul » où les acteurs sont aussi des personnes et inversement. Impressionnant.

Scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock Scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock
Quand on entre dans la salle du NTGent, le modeste décor est là, planté, les acteurs vont et viennent calmement, regardent parfois du côté de la salle qui se remplit peu à peu. Certains prennent place sur les deux bancs noirs disposés sur le côté droit de la scène ; l’un devant une penderie à roulettes portant quelques habits, l’autre devant une petite baraque sommaire avec une grande baie vitrée.

L’acteur est aussi un homme

Tout à l’heure derrière la baie vitrée, Clytemnestre et son amant Egisthe inviteront à dîner Agamemnon de retour victorieux de Troie après dix ans d’absence, flanqué de la captive Cassandre. Clytemnestre n’a pas pardonné à son mari Agamemnon d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie pour que les dieux lèvent le vent qui gonfla les voiles emmenant ses soldats vers Troie. Elle le lui dira et redira face à la caméra qui filme la scène projetée sur un grand écran. Avant le dessert, elle l’assassinera et trucidera Cassandre. Sur l’écran, on reverra ces mêmes cadavres filmés à Mossoul devant un chœur (de jeunes acteurs irakiens).

Sur le côté gauche, à l’avant-scène, une table avec un piano électronique et des consoles portatives son et lumière. Une femme pianote depuis le début un air doux, enveloppant et apaisant (musique de Saskia Venegas Aernouts). Du même côté, au fond de la scène, une autre petite baraque aux fenêtres plus étroites. C’est là que, tout à l’heure, une caméra filmera les regards hagards d’Egisthe et Clytemnestre réveillés en pleine nuit par les coups portés sur les murs de la baraque et les cris proférés par Oreste, le fils de Clytemnestre et d’Agamemnon. Venu venger son père, il assassinera sa mère et son beau-père. Sur l’écran, la scène se reproduira presque à l’identique devant l’académie des Beaux-Arts dévastée de Mossoul, sous le regard du même chœur de jeunes acteurs irakiens.

Pour l’heure, on ne sait rien de ces détails, même ceux qui connaissent cette vieille histoire. Le public est maintenant installé, la lumière se renverse et un homme s’avance au centre du plateau. C’est Johan Leysen, l’un de nos grands acteurs européens. Il est en habits de tous les jours (comme ses camarades), il nous parle de lui. L’acteur est aussi un homme, une vie. Avant de devenir acteur, enfant il rêvait de devenir archéologue. Il s’était passionné pour Schliemann, celui qui croyait avoir découvert Troie et la tombe d’Agammemnon (rôle que Leyen va bientôt endosser), jusqu’à ce qu’il soit prouvé que Schliemann avait tout faux. Ce qui n’enlève rien à la beauté de son geste, suggère Leysen. Sa voix est simple, sonore, proche, d’une juste vibration.

La balle et la cordelette

De Schliemann, l’acteur passe logiquement à la guerre de Troie, à cet engrenage de la violence que raconte Eschyle dans L’Orestie. De là, il passe à Mossoul en Irak où, avec quelques acteurs du NTGent, il a accompagné Milo Rau ; dans cette ville en partie anéantie comme le fut Troie, pour un spectacle qui allait s’appeler Oreste à Mossoul. Tout s’enroule. Quand Leysen parle des soldats tués à la chaîne d’une balle dans la nuque et des femmes longuement étranglées, on ne sait trop s’il parle de L’Orestie ou de la violence de l’Etat islamique qui a régné sur Mossoul et en avait fait son califat.

Bientôt, sur l’écran disposé au-dessus des deux cabanes apparaît filmée une femme voilée de noir, on ne voit que ses yeux. Une voix sur le plateau (ou une voix off du film, ou les deux ?) lui demande si elle veut bien tenir le rôle d’Iphigénie dans L’Orestie, elle dit oui. La caméra recule, apparaît Agamemnon (Leysen ayant passé sur son jean une chasuble colorée que l’on imagine sortie d’une panière d’un tournage de péplum). Il tire avec ses mains sur une cordelette, étranglant ainsi longuement Iphigénie dont les râles eux-mêmes s’étranglent. Le théâtre est là, sa facticité affirmée, et pourtant… Le silence est dense dans la grande salle du NTGent en ce soir de première. La même scène reviendra filmée sous un autre angle et, la scène achevée, le plan étant en boîte, tout se relâchera et on verra un coin du visage souriant de la jeune actrice irakienne Baraa Ali. Dans d’autres scènes, des propos tenus sur l’écran en arabe à Mossoul sont doublés par un acteur sur le plateau de Gand dans une traduction plus que simultanée, superposée. Un ping-pong on ne peut plus opérant.

scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock
C’est un jeu de miroirs, d’interfaces, d’allers-retours, de balancements entre Eschyle et Mossoul, entre la Ninive antique et la grande ville d’aujourd’hui qui comptait trois millions d’habitants avant les saignées, les exécutions et les bombardements (américains), entre la scène de Gand où se déroule Oreste à Mossoul et les scènes filmées en Irak. C’est parfois troublant, d’autant que certaines scènes sont aussi filmées en direct sur la scène de Gand (en particulier celles citées plus haut dans les deux cabanes). L’histoire se déplie en virevoltant sur elle-même pour mieux faire valser la danse souvent macabre du temps d’hier et d’aujourd’hui. C’est vertigineux.

De Ninive à Mossoul

Habituellement, un metteur en scène choisit une pièce d’un des grands Grecs et la monte parce que la pièce lui parle, parce ce que, à ses yeux, elle fait écho au monde d’aujourd’hui, parce qu’elle a des choses à nous dire. Bernard Sobel mettant en scène Les Bacchantes par exemple (lire ici). Milo Rau renverse la donne. C’est la Mossoul aujourd’hui, sortant à peine du désastre et des années de violence inouïe qui à travers des acteurs irakiens et européens cohabitant dans cette ville meurtrie et pansant ses plaies, convoque Eschyle, correspondant de guerre et militant de la paix à ses heures, et l’envoie en reportage, en immersion.

Milo Rau était venu en Irak une première fois en 2016 avec l’un des acteurs kurde d’Empire, Mossoul était alors occupé par les djihadistes. Il est venu dans Mossoul libérée une première fois en novembre dernier avec une équipe restreinte, puis une seconde fois en mars avec son équipe et quelques acteurs européens et syriens (vivant à l’étranger), ainsi Susana Abdul Majid (Cassandre) dont la famille est originaire de Mossoul qui se plaît à nous dire que Ninive (donc Mossoul) était déjà une grande ville un paquet de siècles avant Athènes.

C’est sur place à Mossoul qu’ont été « trouvés » (des rencontres, non un casting) un orchestre, un joueur de oud (Suleik Salim Al-Khabbaz qui racontera comment il devait cacher son instrument sous l’Etat islamique qui interdisait la musique), le photographe Khalid Rawi (le veilleur) qui a photographié (au téléobjectif pour ne pas se faire repérer) sa ville de plus en plus détruite, mais aussi les exécutions, et ce au péril de sa vie (il était interdit de photographier).

C’est aussi dans ce dernier voyage, à quelques semaines de la première au TNG, que Milo Rau et son équipe ont rencontré Khitam Idris Gamil. Elle n’est pas actrice, elle travaille au département de l’éducation. Son mari a été tué par les soldats du djihad pour avoir refusé de payer taxe sur taxe, elle-même a travaillé six mois avec les tueurs de son mari, le temps de mettre ses filles en sécurité. Aujourd’hui, elle visite les camps des deux côtés, elle et ses filles sont des volontaires de la Croix Rouge. C’est cette femme d’une grande droiture, d’une grande croyance et d’une belle pondération qui, à la fin de L’Orestie, tient le rôle d’Athena et préside le tribunal qui doit ou pas acquitter Oreste et mettre ainsi fin au cycle de violence et de vengeance. Oreste est acquitté. Les Dieux acquiescent, la démocratie naissante exulte. Mais Athéna à Mossoul préside aussi un second tribunal : doit-on pardonner aux soldats de l’Etat islamique ou les condamner à mort ? Le tribunal (les jeunes Irakiens du chœur) refuse le pardon mais ne veut pas non plus qu’on les exécute.

Ainsi va Oreste à Mossoul en une cascade de chassés-croisés et d’éclairages réciproques.

Allemand, arabe, anglais

Une scène a divisé les Irakiens de Mossoul, celle du baiser entre Oreste et son ami Pylade. Une scène filmée nous entraîne au sommet d’un immeuble d’où les homosexuels étaient poussés dans le vide sous l’Etat islamique. On ne pousse plus personne mais afficher son homosexualité ne va pas de soi en Irak. Et encore moins voir deux hommes s’embrasser dans un lieu public. La scène filmée à Mossoul est réitérée sur la scène du NTGent. Et il est fait mention de la discussion qui a eu lieu autour du baiser entre deux hommes et la désapprobation de certains Irakiens (dont l’actrice jouant Athéna) à propos de cette scène. Affirmant le making of du spectacle en son sein, Milo Rau se prévaut de toute manipulation ou distorsions. Il expose, met en relations. Plus il affirme le théâtre, plus il nous donne à appréhender ce qui l’excède. L’Orestie est une caisse de résonance.

Scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock Scène de "Oreste à Mossoul" © Fred Debrock
Tout ce qui précède montre qu’il est juste que Milo Rau signe seul la « direction » du spectacle ou, si l’on veut, la mise en scène, et que son précieux collaborateur Stefan Bläske en assure seul la dramaturgie. Il est encore plus justifié que le texte soit signé « Milo Rau & l’ensemble ».

Précisons encore que ce spectacle répond en tous points (dix en tout) du Manifeste qui a accompagné l’entrée de Milo Rau à la direction du NTGent (lire ici). Point 6 : « Au moins deux langues doivent être parlées sur scène » : il y en a trois : allemand, arabe, anglais. Point 7 : « Au moins deux des acteurs ne sont pas des professionnels » : ils sont plus nombreux. Point 8 : « Le volume du décor ne doit pas dépasser vingt mètres cubes » : c’est un peu juste, mais cela devrait tenir. Point 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle ». C’est le cas d’Oreste à Mossoul ; une « pré-première » a eu lieu à Mossoul le 27 mars dernier, jour mondial du théâtre. Et il en va de même pour les autres points.

Milo Rau aurait souhaité que tous les Irakiens ayant participé au spectacle soient présents à Gand. Cela n’a pas été possible pour des raisons d’autorisations, de visas, etc. Puisse un jour ce spectacle être donné à Mossoul dans l’un des cinq théâtres de la ville aujourd’hui détruits et que l’on espère voir reconstruits. Le calicot en langue arabe portant le titre du spectacle est déjà prêt : il orne la façade du NTGent.

Au NTGent, les 19, 25, 27, 28 et 30 avril et les 1er, 2, 4, 7 mai.

Kammerspiele de Bochum (Allemagne), du 17 au 19, du 22 au 24, le 26 et du 28 au 30 mai.

Au Festwochen de Vienne (Autriche), du 6 au 8 juin.

Première française à l’Hippodrome de Douai les 12 et 13 juin.

En septembre au Théâtre de Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’Automne (dates à préciser).
A la Maison de la Danse (Lyon), du 23 au 26 octobre. Au Théâtre Vidy à Lausanne du 4 au 7 décembre.

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