Marie Payen, une femme traversée

Habituellement, une actrice apprend un texte. Marie Payen l’écrit à haute voix devant nous à l’écoute des voix qui la traversent, celle de tous les rejetés, de tous les exclus du monde, celle des émigrés qu’elle côtoie dans les camps et ailleurs. Sa voix, son corps mêlent leurs langues à la sienne dans un intense « langage-peau ». Premier des cinq "Soli" du CDN d'orléans.

Sur la scène, dans un coin, un tas chiffonné fait du matériau de ces étranges couvertures d’aujourd’hui dites de survie que l’on jette sur les épaules des rescapés, des accidentés. Le tas brille et bruisse comme un feu de joie, une balise de détresse.

A l’écoute de tout

Alors l’actrice s’avance vers nous, le haut du corps dénudé en partie recouvert d’un long ruban de matière synthétique transparente, un voile qui traîne derrière elle comme la traîne d’une robe de mariée. Ses yeux sont lourdement maquillés, comme l’étaient les statues grecques avant que le temps ne les délave. Elle nous prévient : ce qu’elle va dire n’a pas été préalablement écrit, l’écriture de sa parole va advenir là, devant nous. Créée, lâchée et envolée à l’instant. Elle ne prononce pas le mot improvisation, avec raison : la parole, le corps, le « langage-peau » comme elle le nomme, de Marie Payen sont à l’écoute de tout ce qu’elle trimbale en elle et avec elle. Des malles de mots entendus, des panières de visages, des valises d éclats de rires et de larmes. Mais aussi des sons de radio, des photos et des titres de journaux.

Elle ne joue pas un rôle bien que, après nous avoir brièvement parlé, elle se coiffe d’une couronne de théâtre, miss Europe, reine d’une tragédie antique, déesse Europe. Elle ressemble à une chamane, non, elle est une chamane avec ses yeux comme renversés, ses vibrations qu’elle nous lance comme autant de bouées où s’accrocher. C’est une femme, un enfant vagit en elle, la voix naissante monte en elle, et c’est d’elle qu’elle accouche, une voix informe, puis d’autres, plus sourdes ou plus grumeleuses. Des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser. Et ces mots se mêlent au creusement de sa langue maternelle, aux remontées de textes des rôles qu’elle a pu jouer, Phèdre ou Médée. La scène oscille entre le naufrage et le caravansérail. A côté d’elle, un musicien (Jean-Damien Ratel) pianote d’autres sons enregistrés, saillies et brisures de langues. Cela brasse en elle, cela brasse en nous. Elle est traversée de langues non apprises mais qu’elle a captées auprès de tous ces ailleurs dans des camps, des squats.

Une épopée du dire

Il y a quelques années au Théâtre de Vanves, dans Je brûle, Marie Payen avait « improvisé » une première traversée à la recherche d’un père qu’elle n’a pas eu le temps de connaître, inventant sa mémoire avec, entre les mains, un amas de bandes magnétiques, un écheveau inextricable qui lui servait de point d’appui comme le tas brillant de ce nouvel opus intitulé Perdre le nord qui va encore plus loin dans la recherche d’un théâtre primitif ou premier, ce qu’elle nomme « une épopée du dire ». Ni « seule en scène », ni « performance », ni « témoignage ». Marie Payen fraye le chemin solitaire, noueux et débridé, nullement narcissique mais au contraire ouvert aux sons du monde, implicitement dédié aux êtres devenus errants, aux empêchés, aux brisés, aux émigrés qui l’ont nourrie. Perdre le nord est un tribut.

Quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle n’était pas la seule, elle y a retrouvé des femmes comme l’actrice et metteuse en scène Carole Thibaut et bien d’autres. Elle y est retournée encore et encore, elle a fait ce qu’elle a pu, elle a beaucoup donné, elle a beaucoup reçu. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues. Sa proche collaboratrice, la Libanaise Leila Adham lui a apporté l’arabe. De tout cela, elle a fait ce qu’elle appelle « une pâte » qu’elle lève chaque fois qu’elle écrit Perdre le nord. Non un spectacle mais une offrande.

Créé au CDN de Normandie-Rouen, après avoir tourné dans les villages de « la Comédie itinérante » de Valence, Perdre le nord s’est donné un soir au Théâtre de la Tête noire (scène conventionnée pour les écritures contemporaines) à Orléans en ouverture des « Soli » proposés par le CDN d’Orléans-Centre-Val de Loire. Perdre le Nord sera à l’affiche du Théâtre de Vanves à la rentrée.

Suite des "Soli" , après la Recherche  (Proust) par Yves-Noël Genod hier soir; ven et sam à 19h, dim à 16h  Savoir enfin qui nous buvons  par  Sébastien Barrier; ven et sam à 19h Pourama Pourama par Gurshad Shaheman; sam à 17h  2 ou 3 choses que je sais de vous par Marion Sieffert , tous au Théâtre d'Orléans.

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