Le Printemps des comédiens fête ses 30 printemps, de Montpellier à… Béziers

La vie des festivals est fragile. Cela tient à peu de choses : un changement politique, un nouveau directeur ou de nouvelles lois. A la tête du « Printemps des comédiens », le capitaine Jean Varéla sait mener sa barque, maintenant un cap où l’excellence et l‘ambiance font la paire.

 

Scène de "On achève bien les anges" © Hugo Marty Scène de "On achève bien les anges" © Hugo Marty

Aux portes de Montpellier, le domaine d’O est un vaste et rare ensemble composé de pinèdes, d’un grand cyprès orgueilleux et solitaire, de bosquets chatoyants, de chemins caillouteux gardés par des haies de buis ou d’épineux, d’une belle demeure ancestrale (le château d’O), de carrés verdoyants, d’allées cavalières. S’y sont adjoints, au fil des dernières décennies, des chapiteaux, des théâtres, les uns au sud du domaine, les autres au nord, dont le plus récent, tout de rouge vêtu, l’imposant théâtre Jean-Claude Carrière, lequel semble le président à vie du Printemps des comédiens, un festival qui fête ses trente ans.

Le triomphe de l’amour

Le domaine avait été récupéré par le département dans les années 1920. Longtemps il n’en fit pas grand chose, laissant y prospérer quelques fantasmes. Certains appelaient le château qui en occupe le centre, « la maison des fadas ». En 1986, les lois de décentralisation libèrent les collectivités de l’Etat, en particulier les départements. Un espace s’ouvre. Un festival va naître. Comment ? Comme souvent, de l’alliance de l’artistique et du politique, d’une volonté partagée. Daniel Bedos qui organisait un petit festival à Pézenas propose à Gérard Saumade, président (PS) du Conseil général de l’Hérault, de créer un grand festival dans le domaine d’O. Ainsi naît le Printemps des comédiens en 1986,« contre l’avis du vice-président chargé de la Culture et avec des budgets du tourisme la première année », se souvient, en souriant, Jean Varéla, l’actuel directeur.

Très vite, c’est un succès. Le festival comble un vide. Le maire de droit divin de Montpellier, Georges Frêche, ne porte pas vraiment le théâtre en son cœur : le CDN n’est pas au centre-ville mais à sa périphérie. Le bouillonnant maire préfère la musique (le Festival de Radio France, un édifice édifiant, etc.) et la danse (un festival de première bourre, toujours en forme). Au pays des socialistes, les divisions sont reines. Le département de l’Hérault qui, comme beaucoup d’autres, souffre d’un manque de visibilité urbaine, voit dans le Domaine d’O une façon d’être visible à Montpellier. Calcul politique ? Pas seulement. Saumade est un homme qui« a des humanités, il connaît le théâtre », se souvient Varéla. « On m’a raconté qu’il avait demandé à Jacques Nichet (qui dirigeait alors le CDN appelé alors le Théâtre des Treize vents) de venir au domaine et devant le château il lui avait dit : ce n’est pas Molière qu’il faut monter ici, c’est Marivaux. Et il avait raison, le château du domaine, c’est l’élégance du XVIIIe siècle. » Et Nichet monta avec brio un Triomphe de l’amour.

Jean Varéla entre en scène

Jean Varéla, qui fut acteur et en a gardé le goût de convaincre son auditoire, a fait ses preuves dans la région en dirigeant avec succès plusieurs lieux. Le département fait appel à lui en 2006 pour diriger le domaine de Bayssan aux portes de Béziers fort d’un beau projet. Pour diverses raisons, les choses se précipitent, le département achète dans l’urgence un chapiteau, c’est le début de l’aventure de Sortie Ouest dont Varéla est l’activiste et inventif directeur au grand dam du maire de Béziers, Robert Ménard, qui n’en veut pas.

En 2010, après 24 ans de service, Daniel Bedos s’en va. Jean Varéla est appelé à la direction du Printemps des comédiens. « Je monte une première édition de transition et je suis confirmé. » Que faire de l’héritage ?Le poursuivre ? L’infléchir ? Rompre ? « Daniel Bedos avait quasiment abandonné les rives du théâtre public, il est allé vers les nouveaux cirques puis vers les cultures du monde avec chaque année, comme socle, une déambulation à 18h qui mettait à l’honneur l’une de ces cultures. Cela avait du succès. Très vite, je me suis dit qu’il fallait revenir au théâtre pour lui donner une place qu’il n’a jamais eue à Montpellier. Amener au domaine d’O l’excellence et présenter un état des lieux du théâtre. Faire en sorte que le festival soit lié à la ville, qu’il soit un outil que personne ne pourra attaquer. Cela passe par l’exigence artistique et le souci de la faire partager au plus grand nombre. »

Et c’est ce qui s’est passé. Astucieusement, Varéla reprend l’idée de la déambulation qui ouvre les festivités. C’était le cas lors de sa première édition avec Les Règles du savoir-vivre de Jean-Luc Lagarce quand le regretté Richard Mitou  nous promenait dans tout le domaine entouré d’une troupe composée des élèves de l’école de Montpellier mise en place par Ariel Garcia Valdès. C’est le cas cette année avec Yoann Bourgeois qui, en plusieurs stations, avec la complicité de Marie Fonte, présente Tentatives d’approches d’un point de suspension.

La composition d’un tableau

Astucieusement encore, Varéla n’a pas biffé la ligne des nouveaux cirques, pour preuve cette année, le cirque Poussière et BoO, l’étonnante installation des 386 bambous du Cirk Vist tutoyant le ciel. Comme un peintre, Jean Varéla procède par touches, équilibre et mouvement des lignes. Battlefield par Peter Brook d’un côté, de l’autre Timon/Titus du collectif Os’O (Varéla n’avait pas vu leur spectacle mais il en

Jean Varéla © pierre Yves Jean Varéla © pierre Yves
avait entendu causer et une conservation avec le collectif l’a convaincu). Georges Lavaudant aussi, avec un texte du trop méconnu Stanislas Rodanski. Le Don Juan de Molière par la bande à Sivadier mais aussi Myrhhra, première étape prometteuse d’une pièce et d’un spectacle de Guillaume Vincent à partir des Métamorphoses d’Ovide qui sera créé l’an prochain au Printemps des comédiens.

Varéla déroule également le fil quelques fidélités comme Michèle Anne de Mey, Joco Van Dormael et le collectif Kiss & Cry avec Cold Blood ou le Théâtre de la complicité de Simon Mc Burney qui vient de présenter (première en France) son nouveau spectacle The Encounter (La Rencontre) qui prend à rebrousse-poil son public habitué à voir les merveilles de ce faiseur d’images. Cette fois, l’anglais se vautre dans une histoire qui fleure bon le peace and love des années 70 mais il le fait sans autre décorum que sa parole assortie d’un intense travail sonore, un régal pour les techniciens. A l’opposé, on peut assister à de simples lectures comme celle de la nouvelle pièce de David Léon. Et ainsi de suite.

Pas de thématiques, pas de cases à remplir, mais des intuitions, des pas de côté, des coups de cœurs et des prises de risque. C’est en considérant l’ensemble a posteriori que Varéla y lit des filiations, y décèle des histoires sous-jacentes. Et ce sont ces histoires qu’il raconte aux spectateurs potentiels en allant, chaque année, dès le mois de février, chez les gens (des « relais » rassembleurs). Des dizaines de rencontres, des milliers de personnes sensibilisées et charmées. Le conteur né qu’il est, l’acteur qu’il est demeuré, sont à la manœuvre. Varéla ne vend pas un programme, il caresse l’esprit d'une composition florale, en fait partager les parfums secrets.

Deux prises de risque

Des risques, Jean Varéla en a pris deux cette année, majeurs. Le premier, c’est d’avoir reprogrammé Arlequin serviteur de deux maîtres dans la mise en scène de Giorgio Strehler qui avait ouvert le premier Printemps il y a trente ans. Le spectacle mémorable se joue encore avec le créateur du rôle-titre, Ferruccio Soleri, 84 ans (en alternance avec un plus jeune). Et si le spectacle avait mal vieilli ? Non, il est miraculeusement intact. C’est une des histoires que raconte Varéla quand il va à la rencontre des futurs spectateurs, la filiation qui va d’Arlequin à Sganarelle et pousse le bouchon jusqu’à la  Révolution française (Ça ira (1) La fin de Louis, l’impressionnant spectacle de Joël

Scène de" On achève bien les anges" © Hugo Marty Scène de" On achève bien les anges" © Hugo Marty
Pommerat est aussi au programme).

L’autre prise de risque, c’est d’avoir programmé au Printemps et sur une longue période (jusqu’au 10 juillet) le Théâtre Zingaro  avec le nouveau spectacle de Bartabas, On achève bien les anges, et d’avoir osé le faire, non pas à Montpellier mais à Béziers, à Sortie Ouest sur le domaine de Bayssan. A la barbe de l’imberbe Ménard lequel ne décolère pas contre « le bourgeois cultureux», « le pauvre petit snob méprisant » qu’est, à ses yeux aveuglés de fiel et de ressentiment, Jean Varéla. Prurit qui n'est pas pour déplaire à Barbatas, l'homme qui préfère dialoguer avec les chevaux. « Il est plus important aujourd’hui d’être à Béziers qu’au Festival d’Avignon, dans le contexte de l’entre-soi où il n’y a plus rien à prêcher. Le vrai combat est ici, dans cette aventure vers l’autre ,» a déclaré  le roi Zingaro à « Objectif Languedoc ». Pari gagné, le public vient de partout, d’abord de Béziers et alentour mais aussi de Montpellier, de Perpignan...  

« Je sens aujourd’hui que je pourrai aller vers plus de créations, de coproductions, plus de novations. On a cette année trois spectacles surtitrés et le public a suivi », affirme Jean Varéla. « J’ai peu de temps en amont avant de prendre possession du domaine car il y a d’autres festivals. Aujourd’hui, avec le théâtre Jean-Claude Carrière,je peux élargir, travailler en hiver. Accompagner les artistes et entraîner les spectateurs dans cette démarche. »

La loi française entre en scène

Sauf que… La loi française, jamais à court d’idées à complications, a consacré la naissance des métropoles. Un transfert de compétences doit s’opérer entre le département et la métropole. Au moins trois compétences. Si, au 1er janvier 2017, l’accord  n’est pas scellé, la loi donne raison à la métropole. « Ici à Montpellier, la pierre d’achoppement, c’est la culture, explique Jean Varéla. La métropole veut la récupérer et donc récupérer le domaine d’O et le département ne veut pas. Pour l’instant les discussions sont au point mort. » S’il n’y a pas d’accord,il y aura encore quatre mois de négociations sous l’égide du préfet, et s’il n’y a toujours pas d’accord, la Culture devrait revenir à la métropole, ce qui interdirait au département toute action culturelle et le festival deviendrait métropolitain. Va-t-on vers cette issue ? Et si oui, que deviendra le Printemps des comédiens ?

S’exprimant dans le journal du festival, Kléber Mesquida, le patron du Conseil départemental de l’Hérault, principal bailleur de fonds du festival (et de loin),  ne l’entend pas  de cette oreille, tandis que le maire de Montpellier, qui a la main sur la Métropole, n’en pense pas moins. « Nous avons proposé à la Métropole une structure de gouvernance commune pour le Domaine  d’O dans laquelle elle aurait évidemment sa place. Pour l’instant le président de la Métropole refuse, voulant prendre seul les rênes », rage Mesquida. Entre socialistes, du parti ou ex-parti, ce n’est pas  exactement l’entente cordiale. « Nous maintiendrons le cap », insiste, frondeur, Mesquida qui met en avant les autres domaines du conseil départemental comme celui de Bayssan à Béziers ou celui de Bessilles à Montagnac. Certains envisagent même une partition du domaine d’O ! Avec un mur des lamentations au milieu ? Des barbelés ?

Pendant ces combats de coqs et d’égos, le trentième Printemps des comédiens continue jusqu’au 10 juillet.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.