L’humour de Nadejda Teffi dans la tourmente de la Révolution russe

Dans « Souvenirs » enfin traduit, Nadejda Teffi raconte la folle épopée qui, de Moscou à Odessa et jusqu’à un bateau, la conduira en 1919 à un exil sans retour. Aussi noir que drôle.

Auteur de romans, de nouvelles (lire ici) et de chansons très populaires dans la Russie d’avant la Révolution, Nadejda Teffi (un nom de plume) fut aussi une journaliste qui signait des chroniques alertes et humoristiques dans le quotidien libéral La Parole russe (800 000 exemplaires). Alors qu’elle avait accueilli avec un certain enthousiasme la Révolution de février 17, elle fut beaucoup plus circonspecte lors de la prise du pouvoir en octobre par les bolcheviks qu’elle n’aimait guère, à commencer par Lénine. Et lorsque les bolcheviks interdirent La Parole russe, elle songea sinon à l’exil du moins à s’éloigner. La rencontre avec un « imprésario bigleux d’Odessa » nommé Gouskine scella l’affaire. Il promit de lui organiser des soirées littéraires à Kiev et à Odessa.

Une pelisse de loutre

C’est le début d’un long périple qui la conduira dans ces villes et pour finir à Novorossiirsk où elle s’embarquera sur un navire qui devait sceller un exil qu’elle crut longtemps non définitif. Dix ans après ce départ devenu sans retour, elle se décide à écrire Souvenirs, le récit de cette folle équipée durant les heures les plus folles de la Révolution russe entre l’automne 1918 et et la fin 1919.

Nullement nostalgique, pathétique ou larmoyant, c’est un récit au rythme haletant, souvent truculent, constamment humoristique comme tout ce qu’écrit Teffi, où l’horreur (dénonciations, exécutions sommaires, rumeurs affolantes) et son regard constamment caustique font bon ménage. Un témoignage chaleureux et impitoyable sur cette société russe blanche fuyant l’avancée des bolcheviks. A Paris, Teffi deviendra l’une des grandes figures de cette émigration-là.

Sur la route de Kiev, portant une pelisse de loutre qui allait se râper au fur et à mesure du voyage en compagnie d’un écrivain et d’actrices embarqués eux aussi par l’imprésario bedonnant, sa notoriété sert Teffi mais lui crée aussi des obligations. Dans un bourg perdu, « un commissaire aux affaires culturelles exige d’elle une soirée littéraire devant « le prolétariat local » avant de la laisser repartir avec ses compagnons avec de nouveaux laissez-passer, le commissaire qui leur en avait fourni au départ de Moscou ayant entretemps été exécuté par les bolcheviks.

Les pages consacrées au séjour à Odessa sont les plus délirantes, tout le monde semble s’être donné rendez-vous dans ce port de la Crimée. Teffi croise ainsi le poète Maximilien Volochine « une épaisse barbe coupée au carré, un flot de boucles en bataille surmonté d’un béret rond, un long imperméable qui flottait au vent, des pantalons courts et des guêtres. » Elle le montre déclamant ses vers dans des administrations pour faire ouvrir des portes ou faire libérer des gens emprisonnés. Teffi se moque gentiment. Quel contraste avec le portrait du même Volochine que brosse Marina Tsvetaeva dans son livre De vie à vie traduit par André Markowicz et si bien édité par les éditions Clémence Hiver. Rien d’étonnant : il n’y a pas plus opposées que Teffi et Tsvetaeva.

« Vous vous êtes déjà fait onduler ? »

La rumeur court que les troupes françaises ont quitté Odessa, que les bolcheviks sont aux portes de la ville. Chacun songe à partir. Teffi croise une connaissance qui sort de chez le coiffeur. Dialogue :

« - Une horreur ! j’ai attendu trois heures. Tous les salons sont combles... Vous vous êtes déjà fait onduler ?

- Non, répondis-je déconcertée.

- Voyons ! A quoi pensez-vous donc ? Si les bolcheviks attaquent, il va falloir s’enfuir. Qu’allez-vous donc faire ? Comment prendre la fuite sans être coiffée ! »

La scène va marquer Teffi, elle y reviendra 70 pages plus loin. Et ajoutera : « Il me semble que pendant la destruction de Pompéi quelques edelweiss arrivèrent à se faire à la hâte une pédicurie. »
Humour jamais à court de Teffi qui n’hésite pas à se moquer d’elle-même à l’occasion. Trois lignes avant la fin de ses étonnants Souvenirs, elle se laisse aller. Elle se tient sur le pont d’un navire qui voit le quai rapetisser, elle s’est jurée de ne pas se retourner, mais elle cède, elle regarde la terre russe « s’éloigner doucement, tout doucement ». Peut-être espère-t-elle encore revenir un jour. Quand elle écrit ces derniers mots, dix ans plus tard, elle sait qu’elle ne reviendra pas. Nadejda Teffi est morte à Paris en 1952 et son corps repose au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-bois.

Nadejda Teffi, Souvenirs, traduit du russe par Mahaut de Cordon-Prache, Editions des Syrtes, 288 p., 19€.

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