jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

943 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 juil. 2015

Avignon : Thierry Thieû Niang et Vincent Dissez à l’ombre du vieil orme

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Jean-Louis Fernandez

Un geste résume l’art du danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang. Il se tient près d’un être humain, un peu derrière lui comme pour le protéger des intempéries, il déploie son bras droit et pose doucement, fraternellement, sa main droite sur l’épaule droite de l’inconnu(e). Et maintenant voici que sa main gauche soutient le bras gauche de celui ou celle qui, apaisé(e) par cette délicatesse, confiant, ferme les yeux, abandonne toute défense, tout repli sur soi. Alors commence une marche, une danse, un voyage à deux où celui qui a les yeux ouverts guide l’autre, lequel, dans l’obscurité de ses yeux clos, se laissant guider, sent son corps, sans doute, comme jamais.

 Etre guidé, les yeux fermés

Ce moment traverse Le Grand Vivant, spectacle créé à l’espace 1789 de Saint-Ouen et, ces jours-ci, à l’affiche des rencontres d’été de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. J’ai vu Le Grand Vivant le mois dernier à la Charité-sur-Loire dans le cadre du festival Format raisins, au premier étage d’un prieuré restauré avec soin, juste ce qu’il faut. Le matin même, dans la cour du Cloître, Thierry Thieû Niang dansait avec des élèves d’un établissement spécialisé comme l’on dit, accueillant des enfants qui ont du mal à affronter la vie, laquelle leur en fait voir. Il avait travaillé avec eux très peu de jours, mais une heure avec lui vaut mille jours. Marcher, se croiser, s’inventer des jeux, aller ensemble, réinvestir des gestes de la vie. Ils se sont très vite compris, épaulés.

Une femme, proviseur de l’établissement spécialisé, se confondit en remerciements après avoir vu la prestation, simple et forte, de ses pensionnaires. Juste avant la fin, ces enfants habituellement « assistés » avaient renversé les rôles. Thierry avait demandé à chacun de guider un spectateur en lui demandant de fermer les yeux, de poser une main sur une épaule, de soutenir l’autre bras, et de le guider ainsi dans la cour du cloître quadrillée ici de gazon, là de gravier, à l’écoute des sensations de son corps.

Thierry Thieû Niang est celui qui pose sa main sur votre épaule et vous dit sans rien dire : viens, allons. Sa danse naît du mouvement vers l’autre. Souvent même, le mouvement se résume à se tenir debout à écouter, regarder. Sa seule présence suffit, son regard calmement intense, la sidérante légèreté de son être-là. Sa façon de se tenir sur ses deux pieds, droit mais sans raideur, souple toujours, pieds nus ou en tennis, ouvre la rencontre avec l’autre, les autres. Toutes les chorégraphies de Thierry Thieû Niang, tous les ateliers qu’il multiplie sont brodés avec le fil du mot rencontre.

La scène est pour lui moins un espace voué au spectacle qu’un lieu de partage. Que ce soit avec Patrice Chéreau dont il fut très proche ou les personnes âgées de l’espace 1789 à Saint-Ouen, que ce soit avec le danseur Eric Lamoureux (comme l’an dernier à Avignon, tôt le matin), la chanteuse Camille, l’écrivain Maylis de Kerangal ou avec l’actrice Anne Alvaro qui, venue à la Charité voir Le Grand Vivant eut ce juste mot : « c’est loyal ».      

 Du soin à apporter aux vivants

Assis par terre au milieu du cercle ou du rectangle que forment les spectateurs, tous proches, Thierry Thieû Niang écoute Vincent Dissez dire un texte de Patrick Autréaux. Dissez est l’un des comédiens qui faisait partie du groupe T’chan’G de Didier-Georges Gabily et qui, depuis sa disparition, mène une carrière ponctuée d’exigences. Patrick Autréaux est un ancien psychiatre urgentiste qui jette un regard sombre sur les

© Jean-Louis Fernandez

milieux hospitaliers et qui, malade à son tour, sut trouver dans l’écriture un moyen d’aller plus loin dans l’approche de la maladie, de la mort et du soin à apporter aux vivants. En témoignent des récits, La Vallée des larmes et Soigner publiés chez Gallimard, et récemment son premier roman Les Irréguliers.

Le Grand Vivant (à paraître chez Verdier) revient sur la personnalité de son grand-père déjà évoquée dans Soigner, mais autrement. Il le suit « au bord de la mort », un vieil orme lui tient lieu de frère et de double. Le corbeau noir de la fiction vient picorer son cœur. Un vent soufflé par l’écrivain aspire l’acteur qui lit le texte et bientôt inspire le danseur. Le grand-père meurt. « Il est mort. Je m’adresse à lui quand un cauchemar me réveille encore. Est-ce que parler protège de la peur ? », se demande Patrick Autréaux. Bonne question que dansent ensemble Vincent Dissez et Thierry Thieû Niang. La présence des morts et leur souvenir aident ceux qui restent à vivre dans « le dépotoir des voix ».

Les feuilles du texte s’effeuillent, jonchent le sol. Arrive cette fausse fin du texte : « Le pire, c’est quand on cherche un visage derrière ce qu’on voit, et qu’on ne le trouve pas. Le pire, c’est quand une feuille, un arbre ne sont que feuille ou arbre, quand le mangeur de rêves n’est qu’une chimère. Le pire, c’est quand il n’y a rien entre tout, pas même un regard vide. Le pire, c’est quand le lien invisible nous a abandonnés. Alors on se heurte à l’isolement des choses, à l’indifférence qu’elles ont pour nous. Alors on tombe. »

Peu de temps après, à l’ombre du vieil orme, Thierry Thieû Niang et Vincent Dissez, debout, saluent.

Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, du 20 au 23 juillet à 16h, 04 90 15 24 24.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre