Avignon Off : la consécration du roi Abdel Ier

Avec un communicatif goût du récit et une rondouillarde générosité mêlant petites histoires de la vie et chansons, Abdelwaheb Sefsaf, acteur-auteur-conteur-chanteur oriental né en France et s’étant formé à l’école de théâtre de Saint-Etienne, raconte et chante « Si loin, si proche », l’épopée d’une famille algérienne dans la France des années 70 entre Saint-Etienne et le bled. Quel voyage !

scène de "Si loin si proche" © Renaud Vezin scène de "Si loin si proche" © Renaud Vezin
Tout est rond chez Abdelwaheb Sefsaf. Sa bouille, son crâne au cheveu ras, son ventre (façonné par « une cuisine qui combine à part égale le sucre, la semoule, le beurre et l’huile »), ses phrases, sa façon de parler, et tout en rondeurs aussi est sa façon de chanter-danser. Son nouveau spectacle Si loin, si proche est, disons-le sans attendre, une merveille. Et constitue la meilleure réponse au mauvais coup du maire de Roanne, Yves Nicolin (UMP) qui, à peine élu, avait envoyé deux policiers au domicile d’Abdelwaheb Sefsaf porter un pli lui signifiant, sans raison, son licenciement immédiat de la tête du théâtre de la ville qu’il venait de diriger avec succès de 2012 à 2014.

A dix dans une estafette

Parti d’Algérie avec sa jeune femme, le père d’Abdelwaheb Sefsaf était venu travailler dans les mines à Saint-Etienne. Naissance après naissance, tout le monde, y compris la grand-mère, s’entasse dans une pièce « sans eau courante ni toilette », un nouveau logis leur apportera l’eau courante « pas tous les jours » et des toilettes « sur le palier ». Le père quitte la mine suite à un accident, il finira par vendre des fruits et légumes sur les marchés. Au quatrième enfant, la mère a enfin le droit de sortir dans les rues.

Dans les années 70, lorsque le président Giscard d’Estaing prône (largement) et finance (modestement) une politique du retour, la famille décide de revenir au pays, au bled, pour y construire une grande maison. Algériens devenus Stéphanois, ils n’habiteront jamais cette maison. L’un de leurs fils, Wahid, né en France, s’installe en Algérie. Toute la famille fait le voyage pour son mariage et apporter le djhez, en français la dot, (ce voyage de trois mille kilomètres à dix dans une estafette constitue le grand moment épique du spectacle) mais le mariage est un échec, le fils revient en France. Pas simple de « revenir » dans un pays où l’on n’est pas né ou que l’on a quitté depuis trop longtemps.

Cette chronique somme toute banale, Abdelwaheb Sefsaf en fait une truculente épopée en la tressant par le filtre de ses souvenirs d’enfance avec de craquantes anecdotes, des tas de petits faits ordinaires qui deviennent extraordinaires par la magie de son dit nourri de langue de Victor Hugo et celle de Shéhérazade. Abdelwaheb Sefsaf rassemble ses langues dans un bouquet fleuri et odorant où se côtoient le français des romanciers appris à l’école, celui des Algériens de France qui l’ont appris sur le tas, la langue arabe, la seule que pratiquent sa mère et sa grand-mère, sans compter les accents et le charme qui en découle.

La maison future donne un sens à la vie et justifie les inconvénients et les sacrifices du présent à vivre éternellement dans du « provisoire » avec « une ardeur à la bricole qui n’a d’égale que son improbable sens de l’esthétique ». Chez « l’immigré algérien des années 70-80 », poursuit Abdelwaheb Sefsaf, « le moche est une abstraction. Si c’est solide, c’est beau, car la solidité est une beauté suffisante. »

Nomade in France

C’est un regard d’une immense tendresse que le fils porte sur son père qui avait installé un portrait du président Boumédiene dans la cuisine et, sa vie durant, ne cessa de répéter : « Cette maison, c’est pas pour moi, c’est pour vous. » Il en va tout autant pour la mère qui avait la main leste mais gardait le martinet pour les grosses bêtises : « Pour mériter une enfance sans martinet, il aurait fallu une enfance sans enfance » confesse Abdelwaheb avec gourmandise.

Chaque avancée du récit, volontairement non chronologique, est ponctuée par une chanson, écrite (le plus souvent en arabe) et chantée par Abdelwaheb Sefsaf, composée et accompagnée par de vieux complices (Georges Baux et Nestor Kéa) avec lesquels Abdelwaheb a formé le groupe Aligator en 2015. Ajoutons le nom de Souad Sefsaf, la décoratrice, et celui d’une autre amie, Marion Guerrero, qui cosigne la mise en scène avec celui que tout le monde appelle Abdel.

Ancien élève de l’école de théâtre de Saint-Etienne, Abdelwaheb Sefsaf a mené une carrière théâtrale marquée par un long compagnonnage avec Jacques Nichet auprès de qui il rencontre Georges Baux. En 1999, il fonde et dirige le groupe musical Dezoriental, souvent primé et qui a connu une belle carrière avant sa dissolution. En 2010, Abdel fonde la Compagnie Nomade in France dont Si loin, si proche est le troisième spectacle, mi-musical, mi-théâtral comme les précédents (Fantasia Orchestra, Medina Mérika). Un spectacle qui est au carrefour de ses vies, entre la France et l’Algérie, la musique et le théâtre, l’histoire de sa famille et sa façon de broder des histoires.

Le Off d’Avignon, au 11 Gilgamesh Belleville à 16h10 jusqu’au 27 juillet (sf le 18). Du 18 au 23 décembre à la Maison des Métallos. Puis tournée en 2019 : Tarare, Saint-Etienne, Privas, Goussainville, Oyonnax...

Le texte de la pièce est publié aux éditions Lansman, 42 p., 10€.

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