Corazon, le cheval de Lætitia Dosch, ne salue pas

Lætitia Dosch et Corazon sont nus. Elle, la femme. Lui, le cheval. S’ensuit une belle et mystérieuse histoire d’amour. Elle, l’électrique volubile ; lui, le placide silencieux. Jusque-là, tout va bien. C’est après que cela se gâte.

Scène de "Hate" © Dorothée Thebert Filliger Scène de "Hate" © Dorothée Thebert Filliger
On entre dans la salle où se donne Hate, le nouveau spectacle de Lætitia Dosch comme dans une salle où va se donner un spectacle de Claude Régy : à pas comptés, en étranglant le moindre chuchotement. On nous a distribué une feuille avant d’entrer où il est écrit qu’il ne faudra pas faire de bruit, ni applaudir dans le noir qui signifiera la fin du spectacle. Une feuille signée Corazon. C’est le nom d’un cheval. Comme Régy, Corazon déteste les téléphones portables, les gens qui toussent ou soupirent, voire jacassent intempestivement. Ils idolâtrent l’intensité du silence, meilleure façon pour le spectateur d’être à l’écoute.

Un animal qui parle et même écrit, ce n’est pas commun mais ce n’est pas nouveau. Tous ceux qui ont été biberonnés aux fables de La Fontaine et aux albums du père Castor savent que les animaux parlent et les dits animaux n’ont pas attendu La Fontaine pour prendre la parole. Maintenant que nous voilà assis, on oublie tout ça. Corazon est là. Est-ce qu’il nous regarde ? Nous observe ? On ne sait trop jamais où ça lorgne, un canasson.

Beau début

Avec sa masse blanche, ses quatre pattes, sa belle crinière, sa queue finement peignée et ses yeux globuleux, il en impose, le Corazon. A peine visible, un fil cernant la scène sur les quatre côtés délimite le périmètre où il peut se mouvoir. Pour l’heure, il ne bouge pas, il est droit sur ses pattes (lesquelles, pourvues de sabots, n’ont pas besoin de bottes). Une présence aussi forte qu’énigmatique.

Lætitia Dosch arrive côté jardin, ôte son peignoir, passe sous le fil, foule le sol sombre terreux. Elle s’avance vers Corazon, nue, portant à la ceinture une épée en bois de gamin et une banane remplie non d’euros mais de carottes coupées en rondelles. Elle regarde Corazon, un frémissement du poil semble dire qu’il a remarqué sa venue. Ça n’a pas l’air de lui déplaire. Beau début.

Lætitia Dosch nous parle, ou plutôt, elle nous apostrophe. Calais, les femmes, la solitude, la baise, la congélation de ses ovocytes en Espagne, le rap français, les émigrés. La trentaine bien tassée, elle en a des choses à dire. Parfois elle saisit Corazon par la petite cordelette qui lui tient lieu de mors et elle l’entraîne dans son road and words trip. Elle a beau s’égosiller, sauter en l’air, mouliner des bras, Corazon reste calme, impérialement calme. Autant dire que ces deux-là font la paire.

Cheval parlant

Plus d’une fois, Corazon approche ses grosses lèvres de celles de Lætitia Dosch et il s’embrassent. C’est pas torride, c’est tendre. Bientôt, elle lui déclare sa flamme. Elle l’aime, son Corazon. Elle veut un enfant de lui. Il y aura aussi ce moment, plus tard, où, jambes écartées, ayant posé des rondelles de carotte juste au-dessus de sa touffe, elle lui proposera de venir lui lécher la chatte. Corazon répondra, outré semble-t-il, maugréant. Tout de même, Lætitia, tu n’en fais pas trop ? lui dit-il en substance.

Non, la Dosch n’en fait jamais trop mais elle se trompe en faisant (avec sa propre voix) parler son cheval. Et plus d’une fois, puisque cela devient une conversation. Au moment même où le spectacle s’installait dans le mystère de ce duo impossible et improbable, patatras, tout s’écroule. Lætitia Dosch cède à la facilité. Son cheval parle, au mieux on se poile une fois mais c’est vite énervant comme la répétition des rires enregistrés à la télé.

Il y a quelque temps sur la scène de l’Olympia, l’humoriste Alex Lutz utilisait ce même procédé comme me le signalait à la sortie de Hate un ami qui ne rate aucune manifestation ayant trait aux chevaux. Il usait de la même corde : son cheval parlait. Et puis il y a ces autres moments un peu forcés où Lætitia Dosch, ayant suivi de leçons de dressage, fait, par exemple, mettre pattes à terre à Corazon en lui tapotant intensément le dessous des flancs. Bon prince, car bien dressé, il obéit. Mais à quoi bon ? Autant aller chez Bouglionne au cirque d’hiver. Le spectacle a perdu en mystère. Il s’est normalisé. Tout ce que Lætitia Dosch déteste, elle, la rebelle qui n’a pas froid aux yeux, aux orteils, au cervelet, aux nibards et à la foufoune. A la fin, elle salue. Le cheval, lui, ne salue pas. Il s’en va.

Hate au Théâtre Nanterre Amandiers dans le cadre du Festival d’automne, les mar, mer, ven 20h30, jeu 19h30, sam 20h, dim 16h, jusqu’au 23 sept. (Le spectacle a été créé au Théâtre de Vidy-Lausanne la saison dernière puis est venu au Printemps des comédiens à Montpellier). Suite de la tournée :

Actoral Marseille les 26 et 27 sept ; TNB de Rennes du 16 au 20 oct ; festival NEXT à la Rose des vents, métropole de Lille les 30 nov et 1er déc ; Bonlieu, scène nationale d’Annecy du 16 au 18 janv ; TPR à la Chaux-de-Fonds les 15 et 16 fév ; CDN d’Angers les 7 et 8 mars ; Sortie ouest à Béziers du 13 au 16 mars ; Scène nationale de Montbéliard les 16 et 17 mai ; Tandem, scène nationale de Douai les 5 et 6 juin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.