Julien K. Villa et son double

Julien Villa écrit et met en scène avec la complicité de ses acteurs « Philip K. ou La Fille aux cheveux noirs ». Une plongée en apnée enivrante dans l’œuvre et les vies parallèles de l’auteur américain de science-fiction, Philip K. Dick, devenu un personnage fictif incarné par Villa lui-même.

Julien Villa dans "Philip K ou la fille aux cheveux noirs" © Ph Lebruman Julien Villa dans "Philip K ou la fille aux cheveux noirs" © Ph Lebruman
Amateurs d’histoire limpide et de logique pépère, passez votre chemin. Fous de poésie urbaine, de Kafka-land, de mondes parallèles et de doubles en tout genre, vous êtes ici chez vous. Lecteurs assidus de Philip K. Dick, vous jubilerez en faisant une belle cueillette de références discrètes et de clins d’œil plus ou moins cachés.

Je est un double

De plus, le spectacle se double – c’est le mot-clef de l’histoire qui n’en est pas une mais plusieurs – d’un livre qui se lit par les deux bouts, avec deux titres donc. D’un côté le script des dialogues (certains ont été coupés au montage, semble-t-il) du spectacle Philip K. ou La Fille aux cheveux noirs, de l’autre Jane K. sous-titré « sous-texte et cosmogonie de Philip K. ou La Fille aux cheveux noirs ». Cette seconde partie complète excellemment la première.

Donc deux possibilités vous sont offertes. Soit vous arrivez en avance à la Cartoucherie et, sous les arbres devant le Théâtre de l’Aquarium, vous lisez Jane K. avant de voir le spectacle. Soit vous voyez le spectacle et en rentrant à la maison comme vous n’aurez pas envie de dormir – c’est un spectacle qui vous excite les papilles de imaginaire et, en passant, vous fait douter de tout, même de votre existence et, or donc, retarde le sommeil, vous vous calez dans un coin et vous ouvrez Jane K. qui commence par une chanson-gag : « Je suis le K. de Joseph et de Franz / le K de K.ichotte. K.alilée. K.rusoé / Le K. Baal / Le K-le-ment » Etc. Entendez : Je ne suis pas Philip K. Dick mais son clone-clown. Le flirt entre les deux est incessant.

Plus loin, vous pourrez lire une ode à Richard Nixon écrite par Julien for Philip K. et ses avatars. C’est bien sûr Philip qui parle et l’ode se termine par ces mots : « Adieu, car maintenant les larmes giclent sur les touches de ma machine à écrire et recevoir les postillons de mon amertume en plein visage m’est insupportable. » Impayable poète, ce Philip !

Procès et processus

Hormis sa fixette sur Nixon dont les sbires lui auraient volé un manuscrit (ce qui est peut-être arrivé dans la « vraie vie » de Dick avec Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? à l’origine du film Blade runner de Ridley Scott), le Philip K. de Villa est un gars tourmenté, entre autres par les jeunes femmes, les androïdes qui pourraient bien être plus humains que les humains. Il vit dans un monde tenu par le FBI et ça le hante. D’ailleurs, sa vie n’est que hantises, à commencer par celle de Jane sa sœur jumelle qui, faute de lait maternel, mourra après quelques semaines (autre point commun avec Dick). Son fantôme passe dans le spectacle. On peut comprendre que Philip K. se nourrisse d’amphétamines et qu’il lui arrive de parler de lui à la troisième personne.

A ses côtés : sa mère, Dorothy, un admirateur, un camé, un ami, un vétéran du Viet-nam ; plus tard viendront d’autres personnages. Deux acteurs et deux actrices jouent deux rôles, lesquels semblent se dédoubler. Citons-les tous : Vincent Arot, Laurent Barbot, Benoît Carré, Nicolas Giret-Famin, Lou Wenzel, Noémie Zurletti et, bien sûr, Julien Villa.

Sous le titre Le Procès de Philip K., une esquisse prometteuse de ce spectacle avait été présentée il y a deux ans dans un sous-sol de Montreuil. Depuis, Vincent Arot et Julien Villa ont reçu une bourse de l’Institut français pour séjourner deux mois aux Etats-Unis. C’est là-bas, in situ, qu’a été écrite une partie du spectacle avec l’apport, emporté dans ses valises virtuelles, de l’énorme travail d’improvisation engrangé au fil du travail avec les acteurs. Et le titre a été changé pour devenir Philip K. ou La Fille aux cheveux noirs, éloignant la référence à Kafka même si ce dernier demeure un conseiller technique du spectacle.

Le tour de force revient à ce qu’en racontant la vie, par-ci par là vérifiable mais vigoureusement réinventée, d’un certain Philip K., Julien Villa réussit à recréer l’atmosphère cisaillée des romans de Philip K. Dick et à donner une fascinante image fantasmée de ce dernier.

Théâtre de l’Aquarium, du mar au sam 20h30, dim 16h30, jusqu’au 1er oct. Le double texte est publié aux éditions : esse que, 10€.

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