Vincent Dissez illumine Jean-Luc Lagarce et réciproquement

Le metteur en scène Sylvain Maurice retrouve l’acteur Vincent Dissez en associant deux récits de Jean-Luc Lagarce, « L’Apprentissage » et « Le Voyage à La Haye » sous le titre lagarcien « Un jour, je reviendrai ». Magnifique. Mais ça veut dire quoi « magnifique » ?

Scène de "Un jour je reviendrai" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Un jour je reviendrai" © Christophe Raynaud de Lage
Vincent Dissez arrive sur le plateau presque en loucedé, à la dérobade, il n’« entre » pas en scène, il s’y glisse comme le boxeur avant le combat vient faire quelques pas sur le ring pour le sentir sous ses pieds – ceux de l’acteur sont nus, je le remarquerai un peu plus tard. Il s’est avancé, il sait que nous sommes là mais il ne nous regarde pas. Il arpente le ring de lumière qu’est le plateau nu, pas la moindre chaise, rien. Il fait quelques pas, marque son territoire. Comme tous les grands acteurs, Dissez est un animal. L’air, il ne le respire pas, il le flaire.

L’accord absolu

Alors Vincent Dissez enlève son t-shirt. Le torse de l’acteur est nu. Aucun costume derrière lequel se cacher, aucun masque sinon celui de son corps nu qu’il prête à l’auteur dont il va dire les mots racontant comme une seconde naissance après une opération, ouvrant les yeux sur le monde. Il est seul, le torse nu, il ne nous regarde pas, même quand il regarde vers nous. Que regarde-t-il ? A-t-il des visions ? Ses yeux font des chassés croisés à droite, à gauche. Que cherche-t-il ? Le moment juste ? Visualise-t-il les mots qu’il s’apprête à nous dire ? Car il va parler, on le sait et lui aussi, le sait. On est là pour cela. L’entendre, le voir nous apporter sur le plateau – c’est le cas de le dire – deux textes de Jean-Luc Lagarce, L’Apprentissage puis Le Voyage à La Haye. Ce ne sont pas des pièces ni des monologues et surtout pas des prétextes pour je ne sais quel « seul en scène », mais des récits à la première personne, que le metteur en scène Sylvain Maurice a réuni sous le tire lagarcien Un jour, je reviendrai, quatre mots empruntés à l’un des deux textes et valant tout autant pour l’autre.

Deux doigts de la main gauche de Vincent Dissez viennent frôler ses lèvres. Une caresse ? Un tic ? Une façon d’appeler les mots à venir au parloir de la bouche ? C’est le moment magique où le silence alourdit l’air du théâtre, ce sas abyssal qui précède le moment où l’acteur va parler. Le jour d’après, en tapant ces mots sur mon ordinateur, le geste des deux doigts me fait penser vaguement à celui de l’acteur Humphrey Bogart passant son pouce sur sa lèvre inférieure dans une sorte de crispation du visage. Mais je m’égare, cela n’a rien à voir, restons concentrés sur le souvenir de cette représentation qui m’a laissé sidéré, comme si les mots des deux récits de Lagarce trouvaient là dans le corps et la voix de Vincent Dissez leur accord absolu, comme on dit d’une personne musicienne qu’elle a l’oreille absolue.

C’est alors que l'acteur dit ces premiers mots de L’Apprentissage d’une magnifique ambiguïté : « Celui qui raconte. » Qui parle ? Lui, le narrateur, est-il ce « celui » ? Ou bien « A. » dont le narrateur va vite parler et qui lui racontera comme il s’est éveillé après ce que l’on devine avoir été une opération, A. qui veille sur lui, lit des livres à son chevet. Mais non, « celui qui raconte », c’est Lagarce, qu’est-ce que tu vas chercher ! Mais c’est aussi et d’abord l’acteur, « celui qui raconte », non, tu ne crois pas ? argue un autre, en moi.

 « L’idée toute simple »

L’acteur Dissez ne s’attarde pas, ne laisse pas s’installer le trouble de ces premiers mots, il enchaîne : « Il y a plusieurs jours déjà que je suis là – plus tard‚ on me raconte – il y a plusieurs jours déjà que je suis là lorsque j’ouvre les yeux. » Après l’incise du « plus tard, on me raconte », la reprise de « il y a plusieurs jours déjà que je suis là » n’est pas une répétition mais bel et bien une reprise (comme disent les musiciens et les couturières), on est entrés sans attendre au cœur du mouvement de l’écriture propre à Lagarce, dans les plis intimes de sa respiration, de son roulis où l’humour, toujours sous-jacent, est le voisin de palier des larmes. Dissez nous tient, il nous guide, nous entraîne.

Un peu plus loin, le charivari des temps, oscillant entre le passé et le présent, entre dans la danse : « On me raconte‚ c’est quelque temps plus tard‚ on me raconte mais je ne me souviens pas exactement‚ je ne me souviens pas avec exactitude‚ c’est trop le début pour que je me souvienne‚ trop le début‚ à nouveau‚ pour que je puisse avec certitude me souvenir. J’ouvrais les yeux. » Le narrateur raconte A. souvent à ses côtés, lui donnant des nouvelles du monde, il raconte la « grosse fille » qui comme d’autres employés de l’hôpital (le mot n’est jamais dit), s’adresse à lui à la troisième personne. On lui met un tuyau dans le nez, on le transporte assis dans « une chaise en métal à roulettes » dans les sous-sols pour des examens. On le trimballe comme une marchandise. Et, dans ce corps qui s’éveille une nouvelle fois à la vie sachant que la mort ne rôde jamais très loin, surgit une calme révélation : « Admettre l’idée toute simple‚ et très apaisante‚ très joyeuse‚ c’est ça que je veux dire‚ très joyeuse‚ oui‚ l’idée que je reviendrai‚ que j’aurai une autre vie après celle-là où je serai le même‚ où j’aurai plus de charme‚ où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé‚ où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent‚ machinale‚ presque dite à voix haute “Je ferai ça quand je reviendrai...” » Dissez tient cela, à bout de bouche, à bout de bras, lequel, déplié,  convoque la présence d’A.

Après l’éveil, une nouvelle naissance, le retour à la vie et la presque mort qui traversent L’Apprentissage, c’est l’adieu au monde qui innerve Le Voyage à La Haye. Vincent Dissez remet son t-shirt pour accompagner ce second récit plus factuel, plus ironique mais aussi plus mélancolique. Accompagnant à l’étranger les acteurs qu’il a mis en scène, le narrateur va ou revient dans des villes, des bars, des clubs dont il pressent qu’il ne les reverra plus.

« Vérifier le temps passé »

L’Apprentissage est un texte de commande de Roland Fichet qui souhaitait rassembler différents auteurs autour du thème de la naissance. Lagarce l’écrit en 1993, deux ans avant sa disparition, alors que les séjours à l’hôpital (sida) se font de plus en plus fréquents. Lagarce honore le contrat à sa manière. Cette commande lui donnera l’envie d’écrire d’autres récits. Le Voyage à la Haye est l’un des deux récits que François Berreur, son exécuteur littéraire, retrouvera dans ses papiers après sa mort. L’autre, c’est Le Bain. Berreur publiera les trois textes aux Solitaires intempestifs (maison d’édition qu’il a fondée avec Lagarce) sous le titre Trois récits.

Le Voyage à la Haye (comme Le Bain) part de pages du Journal (publié post mortem) que Lagarce écrivait chaque jour mais ce n’est qu’un point de départ, au demeurant, le récit est écrit plusieurs mois après les faits qu’il rapporte. Avant de rejoindre ses camarades à La Haye, Lagarce part seul à Amsterdam. « C’était une après-midi très courte‚ je ne pouvais pas faire grand-chose et je savais que je devrais juste me contenter de voir la ville‚ à peine‚ m’en souvenir‚ il était peu probable que j’y revienne jamais‚ la regarder une fois encore et ce devait être tout. C’était juste ce que j’avais décidé‚ je crois. Les adieux à cela également. Je suis allé par désœuvrement‚ peut-être‚ ce que je veux croire‚ et à cause du froid encore‚ mais juste aussi pour vérifier le temps passé‚ dans un bar‚ vers seize heures‚ The Web. C’était comme ce fut toujours et j’étais là comme un mort revenu parmi les vivants. »

Il retrouve A. et la troupe à La Haye. Le spectacle est suivi d’une soirée chez le conseiller culturel en présence de l’ambassadeur. On jubile à retrouver la description, à la fois caustique et tendre, des milieux culturels et des aléas de la vie d’une troupe en tournée qui occupent bien des pages du Journal et traverse plusieurs des pièces de Lagarce. On lui fête son anniversaire. Il a 37 ans. Il revient seul à Paris, va à l’hôpital ou il retrouve l’un de ses médecins, « le bel Antoine », avant, contre l’avis du corps médical, de retourner « travailler », c’est-à-dire répéter.

Sylvain Maurice, directeur du CDN de Sartrouville, avait déjà dirigé Vincent Dissez dans Réparer les vivants d’après le roman de Maylis de Kerangal. Ils cherchaient à se retrouver. Le metteur en scène a eu la bonne idée de réunir ces deux récits de Lagarce, le personnage d’A. faisant le lien entre L’Apprentissage et Le Voyage à La Haye.

Vincent Dissez, aujourd’hui artiste associé au Théâtre national de Strasbourg, avait participé à l’atelier de Didier-Georges Gabily avant d’entrer au Conservatoire national supérieur d’art dramatique en 1989. Plus tard, il devait être de la distribution de ce fleuve théâtral que fut l’immense pièce de Gabily, Gibiers du temps. « Je trouve L’Apprentissage absolument extraordinaire. Comme récit. Comme théâtre », avait écrit Gabily à Lagarce. Gabily devait disparaître presque un an après Lagarce. Il n’a pas pu lire Le Voyage à La Haye. Les acteurs de la trempe de Vincent Dissez ont le pouvoir étrange et « apaisant », aurait dit Jean-Luc, de faire dialoguer les morts entre eux et avec les vivants.

Un jour, je reviendrai, Théâtre de Sartrouville, du 21au 23 oct à 18h, navette au 2 avenue de la Grande-Armée près de l’Etoile, une heure trente avant le début du spectacle. Puis les 2 et 3 décembre du Théâtre de Lorient.

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