« Le Quat’Sous » : sur scène, une traversée d’Annie Ernaux

Pour sa première mise en scène, Laurence Cordier réunit trois actrices de trois générations différentes au fil d’un montage de textes extraits de trois livres d’Annie Ernaux. Paroles de fille, de femme, de mère. Ceux qui découvrent l’écrivaine la liront, ceux qui la retrouvent la reliront.

De gauche à droite Aline Le Berre, Laurence roy, Delphine Cogniard © Frédéric Desmesure De gauche à droite Aline Le Berre, Laurence roy, Delphine Cogniard © Frédéric Desmesure

Il est beau de donner pour titre à un spectacle qui est comme une offrande,« Le Quat’Sous », ce lieu de l’interdit. Le terme apparaît dès la première page du premier récit publié par Annie Ernaux, Les Armoires vides. La narratrice est sur la table de l’avorteuse qui vient de lui poser une sonde. « J’ai engueulé la vieille, qui bourrait de ouate pour faire tenir. Il ne faut pas toucher ton quat’sous, tu l’abimerais... »

Faire entendre les voix de lécriture

Je ne sais pas si ce premier livre d’Ernaux a été le premier lu par Laurence Cordier. Qu’importe l’ouvrage que l’on lit d’elle pour entrer dans son univers, on est pris, on est dedans, on n’en sort plus. Tous les livres d’Annie Ernaux se répondent, ils reviennent sur des épisodes, des êtres évoqués ailleurs. Elle a fait de sa vie un roman et, quand on lui a proposé de les réunir dans un « Quarto », elle a choisi ce titre générique : « Écrire la vie ».

« J’ai rencontré les mots d’Annie Ernaux il y a dix ans et depuis ils ne m’ont plus quittée », dit Laurence Cordier. On connaissait l’actrice, souvent vue dans les spectacles de Patrick Pineau. Et un jour son envie a été la plus forte au point de la submerger : il fallait qu’elle partage son amour des livres (et de la personne, les deux sont liés) d’Annie Ernaux avec d’autres, faire entendre cette voix (et à travers elle dautres voix) qui court sous tous ses livres. C’est ainsi que Laurence Cordier a basculé dans la mise en scène. Le Quat’Sous est le premier spectacle de sa compagnie La Course folle.

Implacable incipit

Elle y tresse les mots de trois romans autour du personnage de Denise Lesur, double transparent d’Annie Ernaux, et de sa mère : Les Armoires vides (1974), Une femme (1988) et La Honte (1997). Des trois romans, elle donne à entendre les incipit, les premières phrases, toujours foudroyantes. Début de La Honte : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. J’étais allée à la messe de midi moins le quart comme d’habitude ». Implacable. Comme l’étaient les incipit d’Henri Calet, l’auteur de La Belle Lurette. Dans son récit Les Deux Bouts, Calet écrit (initialement pour un journal) une série de portraits de gens modestes, le livre s’achève par le portrait d’un couple qu’il connaît bien ; son père et sa mère. Mais Calet est un dilettante qui aime baguenauder, Ernaux est plus abrupte, plus centrée, plus entière. Tous ses livres (ou presque) n’en font qu’un. Et le tressage du montage que propose Laurence Cordier glisse avec tact et fluidité d’un livre l’autre.

L’idée forte et fondatrice de sa mise en scène est de confier le texte, non à une seule actrice mais à trois, d’âges et de natures différents. Non pour leur confier à chacune un rôle – la plus âgée serait la mère, la seconde la jeune femme et la troisième la gamine mais pour les réunir (comme trois sœurs, trois copines, ou le trio la mère-la petite fille-la cliente) afin, par moments, de mieux les séparer (la scénographie faite de panneaux transparents sur roulettes que l’on manipule et macule y travaille).

« Là-dessous, protégée, immobile, heureuse »

Nous sommes au théâtre, c’est un jeu, la parole tourne, se régénère. La langue d’Ernaux, piquée au vif, s’anime, son humour (moins perceptible à la muette lecture) fait des étincelles, en particulier dans sa façon de marquer socialement le langage. Le gouffre entre le langage compensé, coincé et excluant de l’institution, de la bourgeoisie, de l’école (« suspendez votre vêtement à la patère ») et celui du café-épicerie des parents près d’Yvetot , là où l’on entend « le vrai langage » : « le pinard, la bidoche, se faire baiser, la vieille carne, dis bonjour ma petite besotte ».

Les trois actrices choisies, Laurence Roy, Aline Le Berre et Delphine Cogniard, jouent avec conviction et pugnacité la partition, comme un chœur de femmes dont Annie Ernaux serait l’invisible coryphée. Le montage s’ouvre sur la rencontre avec un homme puis l’avortement (sujet central de son troisième livre, L’Evénement) avant de reprendre un fil chronologique à partir de la naissance de la mère à Yvetot puis très vite le mariage, le café-épicerie Lesur à Lillebonne à 25 kilomètres d’Yvetot, la naissance de la narratrice, la copine Monette, et la concentration autour de la mère passant ses journées dans la boutique, sa fille se faufilant « sous le comptoir » écoutant les conversations de sa mère avec les clientes « et elle, là-dessous, protégée, immobile, heureuse ».

La mention récurrente du « quat’sous » rythme le récit scénique qui précipite le temps autour du couple mère-fille : la mère vieillit vite, la fille grandit vite (« elle n’a pas aimé me voir grandir »). Un homme déflore la fille, « saoule », devenue majeure. Traduit en Ernaux cela donne : « traversée pour la première fois, écartelée entre les sièges de la bagnole ». Et puis ceci pour presque finir, incipit de Une femme (la mère) : « Ma mère est morte le lundi 7 avril à la maison de retraite de l’hôpital de Pontoise ». Il faudra du temps à Annie Ernaux pour écrire dans Mémoire de fille, son dernier livre (2016) : « elle est dans la légèreté d’être déliée des yeux de sa mère ».

Difficile après ce spectacle amoureux de ne pas avoir envie d’ouvrir un livre d’Annie Ernaux et de ne pas avoir envie de suivre Laurence Cordier après cette première mise en scène, délicate comme un bouquet de fleurs des champs.

Théâtre national de Bordeaux, jusqu’au 19 novembre ;

Théâtre de Châtenay-Malabry/La Piscine les 23 et 24 novembre ;

Théâtre de Choisy-le-Roi le 29 novembre ;

Théâtre Gallia, Saintes le 2 décembre ;

puis en mars 2017 à Tours, Chambéry, Épernay...

Les livres d’Annie Ernaux sont publiés chez Gallimard (plusieurs disponibles en Folio), tout comme le Quarto Ecrire la vie.

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