Simon Stone écrit et met en scène « Les Trois Meufs »

Le metteur en scène australien Simon Stone qui avait « dialogué » avec Sénèque et plongé en apnée dans l’œuvre d’Ibsen réécrit entièrement « Les Trois Sœurs » de Tchekhov tout en utilisant son aura et son titre, alors qu’il n’a écrit qu’une pièce sans style, sans nerfs, qu’il aurait dû intituler, pour rester dans la tonalité de son écriture, « Les Trois Meufs ».

Rien, il ne reste rien de Tchekhov, pas un mot, dans Les Trois Sœurs actuellement à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Le titre de la pièce du dramaturge russe occupe une large place sur les affiches et sur la première page du programme distribué aux spectateurs. Tchekhov est vendeur. Le nom de l’auteur de la pièce à laquelle on assiste, Simon Stone, l’est infiniment moins. Rien de plus normal, c’est un jeune auteur peu connu pour l’instant. Alors on assiste à un tour de passe passe ni vu ni connu j’t’embrouille, à un détournement de fond et de forme : la pièce garde le titre Les Trois Sœurs mais jette Tchekhov aux chiottes.

« Viser une radicalité du même ordre »

La magnificence déconcertante du phrasé quotidien tout en glissades et en à-côtés de l'écrivain russe, l’ambivalence de ses personnages, tout cela part en fumée. Dans le programme, Simon Stone parle très bien de Tchekhov : « Même les personnages qui en surface ont un effet négatif sur les autres ont droit à certains moments à la pitié, à l’empathie et même à l’amour », dit-il. C’est on ne peut plus juste. D’autres propos frisent le ridicule : « Mon nouvel ancrage, c’est le temps », prétend-il comme si ce n’était pas l’ancrage même de Tchekhov. Il croit inventer l’eau chaude en situant sa pièce « pendant les vacances » (l’été, Noël..), exactement ce que fait Tchekhov dans Oncle Vania ou La Cerisaie. Passons. Il est dommage qu’il ne s’explique nullement sur son écriture – c’est tout de même lui l’auteur – il préfère parler de celle de Tchekhov disant, à juste titre encore, que l’écrivain russe a « montré combien il peut être magnifique et absurde de voir des gens occupés en scène à parler de choses quotidiennes », que c’est ce qui fait que « son œuvre est révolutionnaire ». Il ajoute : « Notre production doit viser à une radicalité du même ordre » et dit encore vouloir « provoquer le même choc chez le public d’aujourd’hui » que celui de Tchekhov en son temps. On est loin du compte.

Pour ce que j’ai pu en juger – car je suis parti à l’entracte préférant aller dîner avec une vieille amie pas vue depuis longtemps et aussi dépitée que moi –, sa pièce est accablante de faiblesse, les rapports entre ses personnages diaphanes, ses trois sœurs (mêmes prénoms que dans Tchekhov) et les autres personnages (aux noms souvent inventés) souvent inconsistants ou monolithiques. A l’exception d’André, le frère des trois sœurs (un joueur qui perd tout comme dans la pièce de Tchekhov, mais aussi un drogué chez Stone), auquel Eric Caravaca donne une certaine épaisseur. La scénographie tournante reprend le principe de la maison de son spectacle Ibsen Huis vu au dernier Festival d’Avignon (lire ici). Ce dispositif fonctionnait parfaitement, en accord avec le propos du spectacle ; ici, cela frise parfois le ridicule, comme cette scène de baise entre André et Natacha, ou cette dernière se déculottant et s’asseyant sur la cuvette des WC, des images qui passent aussi vaines que furtives comme presque tout le reste.

« Des pièces contemporaines et rien d’autre ! »

Simon Stone cite cette phrase de Tchekhov (extraite d’une lettre à l’actrice Olga Knipper) : « Je suis d’avis que votre théâtre ne doit monter que des pièces contemporaines et rien d’autres ! Vous devez traiter de la vie contemporaine, celle-là même que vit l’intelligentsia et qui ne trouve pas d’expression dans les autres théâtres. » Tchekhov fait référence au théâtre où se produit Olga Knipper, lequel est à l’époque pour Moscou ce qu’est aujourd’hui pour Paris le Théâtre de l’Odéon. Si le directeur de l’Odéon va prochainement monter Macbeth (il ne semble pas s’orienter vers une réécriture intégrale), la saison 17-18 est pour moitié contemporaine avec des productions comme Saïgon de Caroline Guiela Nguyen ou Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem.

Doit-on classer « Les Trois Meufs » de Simon Stone (artiste associé à l’Odéon), pardon : Les Trois Sœurs d’après Tchekhov dans cette catégorie ? Hélas, oui. Car la pièce est complètement signée Simon Stone. Il entend parler de la vie comme elle va et de la vacuité des choses aujourd’hui comme Tchekhov l’a fait en son temps, mais son phrasé d’aujourd’hui manque de corps, il sombre très vite dans la facilité langagière des « va te faire enculer » et autre « sucer la bite du capitalisme », bref, dans une langue plate qui tourne à vide. Une écriture relou.

Oui, il faut monter des pièces contemporaines. Il y a des auteurs pour ça, ils existent et non des moindres, des poètes de la scène, des défricheurs, des inventeurs de langues, de formes. Mais on les monte peu. Ils font peur. Les Trois Sœurs, c’est bonnard, c’est rassurant. Par honnêteté, on aurait pu appeler ça « Les Trois Meufs », non ? Vous n’y pensez pas.

Quand Vincent Macaigne prend appui sur La cerisaie dans son film Pour le réconfort, il ne s’abrite pas derrière Tchekhov, il fait du Macaigne et c’est formidable, quand Chritiane Jatahy puise dans Les Trois Sœurs pour What if they went to moscow?, elle a l'élégance de ne pas reprendre le titre de la pièce. Quand Didier-Georges Gabily écrit sa première pièce, Violences, il est question de trois sœurs, Olgue, Macke, Irne, dont on parle dans la première partie de la pièce et qui sont sur scène dans la seconde. Le clin d’œil à Tchekhov est évident, mais il est fraternel, discret. C’est n’est pas un paravent, un argument publicitaire, un cache-misère comme chez Simon Stone. Violences est une putain de pièce ; « Les Trois Meufs », un pet de nonne.

« Les Trois Meufs » alias Les Trois Sœurs de Simon Stone, au Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 22 décembre. Puis en tournée :

TNP de Villeurbanne, du 8 au 17 janvier ;

Teatro Stabile, Turin, du 23 au 26 janv ;

DeSingel, Anvers, du 1er au 3 fév ;

Le Quai, Angers, les 16 et 17 fév.

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