« Le dur désir de durer » du Théâtre Dromesko : un spectacle qui passe...

Avec « Le dur désir de durer » sous-titré « Après-demain, demain sera hier », Igor, Lily et toute la bande du Théâtre Dromesko signent un nouveau spectacle. Un spectacle qui passe comme une caravane, un enterrement, une fanfare, une procession, une file indienne de réfugiés. Le marabout Charles, mascotte maison, est bien sûr de la fête, drôlement grave et gravement drôle.

Scène de "Le dur désir de durer" © Fanny Gonin Scène de "Le dur désir de durer" © Fanny Gonin

On longe le mur d’une maison en bois. Pas le bois lisse et comme abstrait des maisons écolos, mais le bois rugueux, veiné de pluie et de cagnard, le bois des planches oubliées au grenier, lentement séchées par le temps et ravivées par l’humidité des souvenirs, le bois des parquets de bals d’antan, des isbas de toujours, des cabanons, le bois des baraques. Celui, en 1995, de la première baraque du Théâtre Dromesko, La Baraque, cantine musicale, avec soupe et attractions prévues et imprévues.

 Comme le temps passe

Cette Baraque, cantine musicale allait se promener ici et là au fil des années, revenant comme un refrain. La porte était toujours ouverte aux artistes-amis de passage venus de Géorgie ou de Mauvis, on y lapait comme des chats la divine soupe, on buvait des coups au bar dressé dans un coin de la baraque, Emmanuel de Véricourt avait lâchait la direction du Théâtre national de Bretagne pour venir servir des verres dans ces années où le temps prenait le temps de s’attarder au coin de ces soirées où le spectacle commençait sans jamais commencer en s’immisçant entre les verres et les conversations, et finissait sans finir avec l’accordéon d’Igor, le tenancier de la maison Dromesko, avec la gorge douée pour le rire et le chant en langue étrangère de Lily, la tenancière.

Je pensais à tout cela en longeant le mur de la baraque en bois, poussant le bouchon de la réminiscence vécue ou réinventée jusqu’à ces bourrasques lointaines du cirque Aligre, puis celle du cirque Zingaro, et puis après la séparation avec Bartabas, la splendeur que fut La Volière Dromesko, grande tente avec arbre plantée devant le lac de Lausanne et accueillie par Matthias Langhoff qui venait de confier les clefs du Théâtre de Vidy à René Gonzalès.

Devant la porte, au moment où une jeune fille me souriait en déchirant le billet, jetant un coup d’œil à l’intérieur, j’ai reconnu la maison : celle du dernier spectacle, Le jour du grand jour (lire ici). La baraque augmentée de deux absides tenant lieu de coulisses, pour le public deux gradins qui se font face et, entre les deux gradins, une rue, un spectacle qui passe.

 On prend les mêmes et on...

Le nouvel opus a pour titre Le dur désir de durer, emprunté à Eluard qui lui même l’avait chipé à Breton, et en sous-titre « Après-demain, demain sera hier » faisant écho à Le jour du grand jour dont il reprend le flambeau, le taf, et les deux rideaux bordant la rue faits de lanières qui se collent aux habits comme des cheveux et s’entortillent autour des corps comme des serpents. On retrouve les mêmes acteurs-danseurs-chanteurs-musiciens (outre Igor et Lily qui signent la conception, la mise en scène et la scénographie, Guillaume Durieux qui signe les textes, Zina Gonin-Lavina, Florent Hamon, Revaz Matchabeli, Manuel Perraudin, Violetta Todo-Gonzalez, Jeanne Vallauri). Et tout commence par la musique de la semaine sainte de Séville qui accompagnait le défilé des mariés, final inoubliable du précédent spectacle.

Cette fois, c’est la vierge naine de Séville qui entre en scène, trônant sur son catafalque avec son petit mégaphone couleur or, éblouissant début suivi d’une danse étrange, les porteurs du catafalque se révèlent être des individus sans tête, sans bras mais pourvus d’une multitude de jambes, habillés de noir comme les manipulateurs du bunraku et levant les gambettes comme les adeptes de la danse aquatique. Le spectacle ne fait que passer d’un côté, de l’autre, il est comme chacun de nous, de passage. L’invisible et impalpable mort rôde derrière les rideaux de lanières, attirant tout vers elle comme un aimant ; on n’en finit pas de passer de l’autre côté du miroir, Cocteau apprécierait.

Dans l’exposition « Soulèvements » qui vient de s’achever au jeu de Paume, Georges Didi-Huberman montrait un film terrible et tout simple : un cameraman ayant dressé sur pied sa caméra au bord d'un étroit chemin filme ceux qui passent, entrant dans le cadre à droite et en sortant à gauche, des êtres en file indienne, des gens de tous âges avec un balluchon, une valise, un sac en plastique : des réfugiés allant par les chemins. Le dur désir de durer raconte aussi cela. Des tours de passe-passe aussi bien.

Autre scène du spectacle "Le dur désir de durer" © Fanny Gonin Autre scène du spectacle "Le dur désir de durer" © Fanny Gonin

Il y aura les canailleries adolescentes de jeunes danseuses, un balayeur qui balaie, un violoncelliste géorgien assis dans une chaise roulante poussé par un poète éphémère, un homme et une femme blancs comme la mort devisant sur le sentiment d’« être au bout » comme des personnages de Beckett. Il y aura le soliloque d’un homme seul qui fait le phraseur pour conjurer la peur, il y aura un lit d’hôpital pour s’allonger un peu, se faire dorloter ou charcuter selon les jours, l’humeur et la météo des battements du cœur. C’est aussi un lit plein de gags. On passe sans escale du funeste au fendant.

Faire durer le désir

Il y aura un vent à écorner les bœufs et les vieux poteaux télégraphiques en bois de nos campagnes, un souffle d’enfer qui emporte tout sur son passage comme dans un film célèbre de Buster Keaton avec un type aussi étonné que lui. Il y aura du théâtre d’ombre, des cloches qui sonnent le glas, l’angélus, des gens pressés, trop pressés pour voir l’être esseulé qu’ils viennent de croiser.

Tout passe, tout file, seule la mort peut prendre la pose en habit de torero, aiguisant une faux où elle a gravé dans le fer d’une main adolescente les premiers mots du succès de jeunesse de François Hardy, un âge où on ne veut pas encore savoir qu’avant le final, sauf accident, il y aura le lent vieillissement du monde et des choses, la fatigue des muscles et des mots, le blanchiment des os. Usés peut-être mais debout, la relève est là, la niaque des aînés n’a pas encore dit sa dernière bêtise, dansé sa dernière farandole, en avant ! en avant !, encore et toujours aujourd’hui mieux qu’hier et moins que demain. « Il n’y a plus d’après », chantait Reggiani qui aurait aimé s’accouder au bar de la baraque où nous attend Pomponette avant et après le spectacle. Comme il est dur et doux de faire durer le désir.

 Le prince Charles

Et puis il y a Charles. Le marabout. L’insondable mystère d’un animal au cou aristocrate, aux pattes plébéiennes et aux plumes de danseuse du Lido et de calligraphe chinois. Charles, c’est la mascotte, le dramaturge de l’aventure, la star que tous les spectateurs du Théâtre Dromesko attendent. Une star avec sa caravane personnelle, sa maison avec vue sur le ciel. Une star qui ménage son entrée, laquelle se fait comme par inadvertance. Charles ouvrira son bec qui ne passe pas inaperçu ou dépliera ses ailes au moment juste car tout est toujours juste chez lui. Charles n’est plus un gamin, il a quarante ans. Rares sont les marabouts de son âge, beaucoup ont définitivement replié leurs ailes, Charles dure, perdure. Jusqu’à quand ?

Lily et Igor ont souvent dit qu’ils arrêteraient l’aventure Dromesko le jour où Charles ne serait plus là. Boutade ? Il est toujours là. Ils lui offrent un dernier(?) tour de piste  en rebattant les cartes. Le dur désir de durer sous-titré « Après demain, demain sera hier » sera-t-il le dernier spectacle du Théâtre Dromesko ? Second volet du diptyque qu’il forme avec Le jour du grand jour, ou suite et fin « suite en avant », dit Igor. Dans les années qui viennent, le Théâtre Dromesko jouera isolément ces deux spectacles ou, mieux, ensemble (comme au prochain Printemps des comédiens). Après quoi, un jour, non seulement ils ouvriront la baraque à d’autres aventures comme ils l'ont toujours fait, mais ils confieront à des plus jeunes les clefs de leur campement de la Ferme du Haut-Bois à Saint-Jacques-de-la-Lande où Le dur désir de durer vient d’être créé.

Le dur désir de durer, au campement Saint-Jacques-de-la-Lande jusqu’au 28 janvier ; Bonlieu, Annecy, du 24 au 28 mai.
Le jour du grand jour du 4 au 8 juin et Le dur désir de durer du 13 au 17 juin au Printemps des comédiens à Montpellier.

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