Pascal Rambert et le fantôme de la reconstitution

Pascal Rambert a joué sa pièce « Clôture de l’amour » au Panta-théâtre à Caen et il a ensuite écrit « Reconstitution » pour Véro Dahuron et Guy Delamotte qui dirigent ce lieu depuis vingt-cinq ans. Que reste-t-il de l’amour longtemps après une longue séparation ? Quel rapport entre l’amour et le vieillissement ? Rambert répond : le théâtre.

Scène de "Reconstitution" © ©Tristan Jeanne-Valès Scène de "Reconstitution" © ©Tristan Jeanne-Valès
C’est une pièce nouvelle de Pascal Rambert dont la genèse, romanesque, vaut d’être contée. A Caen, le Panta-théâtre est un lieu où l’on se nourrit de pièces nouvelles, d’adaptations de textes aimés. Une aventure fondée et codirigée depuis 1991 par Guy Delamotte, metteur en scène, et Véro Dahuron, comédienne à qui il arrive de passer à la mise en scène. Ces dernières années, Guy a mis en scène Véro dans des pièces de Serge Valletti, Anna Hilling et Daniel Veronese. Un couple qui perdure dans le travail.

Du rêve à la reconstitution

Ils ont vu Clôture de l’amour en région parisienne, la pièce de Pascal Rambert la plus intense, très vite devenue un classique contemporain, traduite dans une multitude de langues et mise en scène par l’auteur un peu partout dans le monde. « Un spectacle qui dit tout de nous, de notre passion du théâtre, de l’amour, de la séparation avec les mots qu’on envoie comme un boomerang pour faire mal à l’autre mais aussi lui dire tout notre amour », écrit Véro Dahuron.

Le spectacle vient au Panta-théâtre, joué par Audrey Bonnet et Pascal Rambert lui-même (le rôle ayant été créé par Stanislas Nordey). Ils font connaissance, sympathisent. Et le 9 novembre 2015 à 16h58, Véro Dahuron envoie un mail à Rambert sans s’encombrer de majuscules, de points et de virgules : « bonjour pascal ce petit mot pour te remercier de la très belle dédicace que tu as écrite au Mexique et donnée à notre fils tristan ! cela nous a terriblement touchés ! je voudrais te dire mon rêve car depuis mon accident je reviens aux choses vraiment essentielles et mon rêve ce serait que tu nous écrives un texte ! Voilà c’est dit je t’embrasse fort on attend avec impatience votre venue vero et guy du panta ». Rambert répond à 17h20 : « mais bien sûr vous êtes tous les deux tellement bien. On va le faire. Des baisers ». Un an et demi plus tard, la pièce est écrite, c’est Reconstitution, écrite pour eux, et pour qu’ils la jouent, bien que Guy ne soit pas acteur. La pièce a été créée au Panta-théâtre le 19 mars dernier dans une mise en scène de Pascal Rambert.

Les deux personnages s’appellent Véronique et Guy. Ils se sont aimés, ils ont eu une fille ensemble, Véronique a eu un cancer du sein, Guy l’a quittée pour une autre, il est prof, elle on ne sait pas trop. On ne sait pas pourquoi leur fille qui travaille dans des villes d’Asie centrale ne parle plus à sa mère. On ne sait pas pourquoi (on le saura plus ou moins à la toute fin) ils ont décidé de se retrouver dans le but de reconstituer la scène de leur première rencontre, de leur coup de foudre réciproque il y a un tas d’années de cela. Ces mystères et ces non-dits sont un des charmes de la pièce.

Un copain « qui travaille dans le théâtre » a prêté à Guy le matos nécessaire pour cette reconstitution ; tasseaux, bâche, perceuse, et tiens prends aussi cette machine à fumée on ne sait jamais. Véronique a apporté un tuyau d’arrosage car elle se souvient qu’il a plu, à un moment. Toute la pièce conduit à cette scène de la reconstitution qui ressemble au théâtre que l’on fait quand on est enfant avec trois bouts de ficelles (et c’ est attendrissant de la même façon). Après cette scène, cela sera très vite la fin dont on ne dira rien.

L’ombre portée et les corps d’après

Clôture de l’amour est comme l’ombre portée de Reconstitution. Au moment de rejouer leur première rencontre, les deux personnages portent les vêtements qu’ils portaient alors et dans lesquels ils sont à l’étroit ; leur corps ayant forci avec le temps. Des vêtements semblables en tous points à ceux que portaient les deux acteurs lors de la création de Clôture de l’amour.

Que reste-t-il d’un amour fou longtemps après sa clôture ? C’est le sujet de Reconstitution. C’est un sujet qui fait peur. Rambert en a peur comme il a peur du vieillissement. Alors il ruse en faisant ce qu’il sait faire : du théâtre. Il invente des jeux, des dispositifs.

Sauf que le théâtre est un art qui puise sa force dans le présent de la représentation ; ce qui se passe là devant nous, c’est ce qui faisait la tension de Clôture de l’amour. Or dans cette nouvelle pièce qui se souvient de l’autre, nous sommes plus d’une fois à contre-temps. Bien des scènes ouvrent les cartons plein de souvenirs. Ainsi Véronique et Guy tiennent-ils entre les mains des photos (que l’on ne voit pas) où ils posent jeunes et nus sur une terrasse, et dissertent sur le temps de leur bonheur. Théâtralement, c’est faible et aussi chiant et prévisible que lorsque des amis vous montrent leur photos de vacances : la mer d’un bleu à tomber, le plateau de fruits de mer gigantesque, le guide qui nous a fait voir des coins incroyables. Seuls les corps des acteurs (plis, rides, mollesses) traitent du vieillissement, le vrai sujet refoulé de Reconstitution.

Par ailleurs, la pièce souffre d’un déséquilibre. C’est l’actrice Véro qui a commandé une pièce à l’auteur de Clôture de l’amour et c’est Véronique qui mène la danse dans la pièce. C’est elle qui décide de tout, c’est elle qui ordonne, c’est elle qui ne s’est pas vraiment remise de leur rupture. Guy est plus spectateur, obéissant, fuyant un possible affrontement. C’est elle qui souffre (c’est lui qui est parti) et Guy souffre de la voir souffrir. Il ne sera moteur qu’au moment de la reconstitution où Guy se souvient du metteur en scène Guy Delamotte.

Vers la fin, le docteur ès tirades Rambert retrouve ses fondamentaux et écrit une longue adresse comme il aime le faire dans la surabondance et la redondance (ici, sublime ; là, frôlant le ridicule), un magnifique cadeau pour Véro Dahuron, l’actrice qui n’a plus vingt ans depuis longtemps et qui revient de loin : « tu te souviens comment on faisait l’amour ? / tu te souviens ? / pourquoi on fait l’amour ? / pourquoi on faisait l’amour nous ? Pourquoi les êtres humains font l’amour / ça correspond à quoi d’après toi le fait de faire l’amour ? » etc. Guy est assis en face de Véronique, il ne dit rien. Il est ébloui. Il (qui ? Guy ou Delamotte?) redevient un instant amoureux. De la femme ? De l’actrice ? La pièce se délecte de ces ambiguïtés bien plus intéressantes que l’artifice de la reconstitution.

Reconstitution, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 23 mai.

Le texte de la pièce est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, 80 p., 13€.

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