Avignon : l'artiste Pierre Meunier explore l’écriture de l’autiste Babouillec

Pierre Meunier a fait du théâtre avec des tas de pierres, des ressorts, des poulies, des pneus, des chambres à air, des bobines électriques en confrontant ces matériaux avec ses propres mots et son imaginaire. Pour « Forbidden di sporgersi », Meunier et sa fine équipe partent d’une matière compacte, énigmatique, stridente, les textes de Babouillec, « autiste sans paroles ».

 © christophe Raynaud de Lage © christophe Raynaud de Lage

Comment raconter ce qui ne se raconte pas ? Comment représenter ce qui déjoue toute représentation ? Pierre Meunier a fait du théâtre avec des tas de pierres, des ressorts, des poulies, des pneus, des chambres à air, des bobines électriques en confrontant ces matériaux avec ses propres mots et son imaginaire. Pour Forbidden di sporgersi, Meunier et sa fine équipe partent d’une matière compacte, énigmatique, stridente, les textes de Babouillec, « autiste sans paroles ». Ils l’accompagnent, avec des matériaux de toute sorte, des moteurs, des vis sans fin et une guitare électrique. Etonnant et décapant. Une opération de théâtre à crâne ouvert.

 « Je suis née un jour de neige... »

Pierre Meunier a rencontré Hélène Nicolas (née en 1985), dite Babouillec, à l’espace Kiêthon, un centre pour jeunes autistes près de Rennes, fondé par la mère de la jeune femme. Babouillec n’a pas accès à la parole, et ses insuffisances motrices ne lui permettaient pas d’écrire jusqu’à ce qu’elle y parvienne à l’aide d’un alphabet fait de lettres cartonnées.

« Je suis née un jour de neige, d’une mère qui se marre tout le temps. Je me suis dit, ça caille, mais ça a l’air cool la vie. Et j’ai enchaîné les galères », écrit-elle dans Raison et Acte dans la douleur du Silence, un « monologue intérieur ». Le spectacle est né d’un autre texte, Algorithme éponyme, sous-titré « texte poétique ». La formule chère aux chemins de fer européens « Forbidden di sporgersi » (interdit de se pencher...) y intervient plusieurs fois et tout de suite après il est question d’un tunnel dont « on pourrait apercevoir le bout ».  

Babouillec parle aussi à plusieurs reprises d’un fil d’Ariane ou encore d’un boulet dans un sous-chapitre titré « les limites te façonnent » : « Je suis arrivée dans ce jeu de quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans limites. Les oreilles stand by à la jacasserie humaine, les mains et pieds sens dessus dessous, les yeux dans les yeux de moi-même. Modèle dispersé, gracieusement mis au monde par besoin de casser la mécanique culturelle. » 

Pierre Meunier qui a « conçu et imaginé » le spectacle avec Marguerite Bordat laisse tomber dans le spectacle quelques pans de cette écriture, comme des météorites tombant dans un champ, brûlantes de leur histoire. Parfois, Babouillec appelle ça des nyctalopes. « Seront-ils marginalisés dans les limites de la forme hexagonale, pourront-ils accéder à la forme ovale ou devront-ils inventer la forme du rien sans limites avec la géométrie fondée ? », s’interroge-elle.

 Une fabrication collective

Les énigmes, les lueurs, les fulgurances dont fourmille cette écriture, Meunier (poète de la matière) et Bordat (scénographe) ne cherchent pas à les résoudre, ni à les figurer, ni à les illustrer mais à en approcher le mouvement, la densité, à constituer un chantier scénique à l’« opaque

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lettrage » qui les constitue, à dire concrètement le cheminement de la lecture inspirante qu’ils en firent avec les autres complices au fil d’une « fabrication collective ».

Tandis que Jean-François Pauvros bricole des sons à sa guitare électrique dictés par l’humeur de ses improvisations, en blouses blanches tachées de labeur d’ingénieur en électromécanique, de laborantin à pipettes ou d’inventeur de prototypes venteux, Pierre Meunier, le fidèle Frédéric Kunze et la véloce et légère circassienne Satchie Noro n’ont de cesse de déplacer des planches en plastique qui savent courber l’échine et tomber en silence comme des feuilles, de déployer des appareils aux tubulures complexes, d’expérimenter des réactions chimiques de liquides ouvrant sur des planètes inconnues, de se battre avec des câbles en acier longs comme plusieurs intestins, de déployer des rubans de chantier bicolores comme des serpentins, d’accumuler les machines à faire du vent tel un superbe orchestre de ventilateurs, de mettre en route des moteurs de toutes sortes et de finir par un concert de ces matériaux actifs et ludiques comme le sont les grandes sculptures-machines de Jean Tinguely, Pierre Meunier établissant un pont entre Tinguely et Babouillec. Laissons à l’auto-proclamée « Babouillec, autiste sans parole », le dernier mot :  

« Nous survivons par l’instinct de survie, seul l’acte d’aimer nous sépare du vide. Acte dans l’absolu. Nourri en profondeur de l’acte de résonance, fluide, limpide, dérivant, énigmatique, le nihilisme révolté flirtant avec ses contre-vérités moléculaires. La décharge hormonale. »

Forbidden di sporgersi, Festival d’Avignon à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, 18h, jusqu’au 24 juillet. Le spectacle sera en tournée les deux prochaines saisons.

Algorithme éponyme de Babouillec, Editions Christophe Chomant, 64 p., 12,50€. Chez le même éditeur, Raison et Acte dans la douleur du Silence, 58 p., 12,50€ (http://chr-chomant-editeur.42stores.com/).

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