Festival d’Avignon : Et les émigrés, les réfugiés dans tout ça ?

Les émigrés et réfugiés traversent cette année nombre de spectacles du Festival. C’est le cas de celui de Katie Mitchell avec Jean Genet, de celui de Guy Cassiers et Maud Le Pladec avec Elfriede Jelinek. Deux spectacles venus des Toneelhuis, les maisons de théâtre de nos voisins des Flandres et des Pays-Bas. L’un rate sa cible, l’autre l’atteint.

scène de "Grensgeval(borderline)" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Grensgeval(borderline)" © Christophe Raynaud de Lage
De toutes les pièces de Jean Genet, Les Bonnes est très certainement celle qui compte le plus de mises en scène de par le monde. Ses trois rôles – les deux bonnes Solange et Claire, et celui de Madame – limitent les frais de production d’autant que le décor décrit par l’auteur n’est nullement imposant et nullement obligatoire, comme il l’explique dans « Comment jouer Les Bonnes ». Enfin le théâtre y est roi, avec le jeu de rôles qui traverse la pièce, il déploie ses ruses et ses miroirs. Dans les années 60, à l’heure du Tiers-Monde et de la décolonisation, Jean-Marie Serreau avait monté la pièce avec deux actrices noires dans les rôles des bonnes. Dans les années 90, le metteur en scène Alain Ollivier commençait son spectacle en effectuant lui-même une lecture intégrale du texte « Comment jouer Les Bonnes ». Deux versions marquantes parmi d’autres.

Deux bonnes polonaises

L’artiste britannique Katie Mitchell a joué la pièce quand elle était étudiante (elle ne sait plus si c’était Solange ou Claire). Elle y revient pour la quatrième fois, dans une production du Toneelgroep d’Amsterdam, ville où le spectacle a été créé en décembre 2016. Katie Mitchell dit avoir voulu explorer « la relation entre patrons et employés de maison immigrés sous-payés » dans l’Europe d’aujourd’hui qui exploite plus ses immigrés qu’elle ne les respecte.

Dans sa version, les deux excellentes actrices néerlandaises Marieke Heebink (Claire) et Chris Nietvelt (Solange) sont censées être des immigrées polonaises. Cela n’apparaît pas très clairement. Le polonais, langue natale des ces personnages émigrés, n’intervenant que très peu dans leur long tête-à-tête, les actrices sont plus à leur aise dans le néerlandais, leur langue natale. Il n’est pas inutile de citer ces propos célèbres de Genet extraits de « Comment jouer Les Bonnes » : « Une chose doit être écrite : il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu’il existe un syndicat des gens de maison. Cela ne nous regarde pas. »

Avec raison, compte tenu de ses intentions, Katie Mitchell transpose la pièce dans le monde d’aujourd’hui, à Amsterdam. Avant d’investir la chambre de Madame, d’utiliser son maquillage, ses sous-vêtements, ses belles robes et ses perruques, Solange (ou Claire?) photographie tout cela avec son smartphone pour tout remettre en place une fois la « cérémonie » achevée (le meurtre de Madame avec un long couteau en complément d’un étranglement).

Katie Mitchell dit également vouloir aussi examiner à travers cette pièce « le point de vue masculin et la question du genre ». C’est une question qui lui importe et on la comprend. C’est pourquoi Madame est jouée par un homme, l’acteur Tomas Cammaert, qui s’habille en femme. Pourquoi pas.

« Le bourreau me berce »

La traduction en néerlandais de Marcel Otten est fidèle, hormis quelques détails : le tilleul de la tisane devient de la camomille et les dix cachets de somnifères qu’y versent les deux bonnes escomptant faire avaler le breuvage à Madame n’est plus du Gardénal mais de l’Amytal. Broutilles. En revanche, Katie Mitchell procède à une longue coupe et à un ajout.

Scène de "Les bonnes" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Les bonnes" © Christophe Raynaud de Lage
La coupe est celle du long monologue de Solange vers la fin de la pièce où elle voit Madame morte, « étendue sur le linoléum, étranglée par les gants de vaisselle » où elle devient « Mademoiselle Solange Lemercier », « l’égale de Madame » et « marche la tête haute », puis « l’étrangleuse », celle qui a étranglé sa sœur, et la voici maintenant qui s’adresse à « Monsieur l’inspecteur » et pour finir se voit aux portes de la guillotine : « le bourreau me berce. On m’acclame. Je suis pâle et je vais mourir ». Extraordinaire monologue. Katie Mitchell ne s’explique pas sur cette coupe, mais on peut penser qu’elle a souhaité un équilibre entre les deux sœurs.

Ce monologue, elle le remplace en quelque sorte par une tirade finale qui n’est pas de Genet. Signée Katie Mitchell ? Rien n’est dit. Claire vient d’avaler la tisane, empoisonnée, elle meurt dans les bras de sa sœur. Solange décrit le défilé de tous les damnés de la terre venus à l’enterrement de Madame / Claire, portant fleurs et couronnes « plâtriers poudrés de blanc », « dame-pipi », etc. A la fin du cortège viennent « les clandestins, les naufragés, les marginaux, les mères et les enfants, les corps échoués ». Solange et Claire clament : « Nous sommes belles, sauvages, libres et joyeuses ». On voit mal Genet écrire de telles phrases. Pour le moins, il eût été préférable de préciser : Les Bonnes « d’après Jean Genet », et non « de Genet ». Ce qui n’aurait rien enlevé à la qualité des trois actrices et à la touch de Katie Mitchell.

Cependant, en matière d’émigrés, sans tourner au tour du pot, mieux vaut aller voir le spectacle Guy Cassiers et Maud Le Pladec, Grensgeval (borderline), d’après Les Suppliants d’Elfriede Jelinek. Katie Mitchell donne son spectacle à Vedène, au nord de la ville, non loin du Pontet, ville à majorité Front national ; Guy Cassiers et Maud Le Pladec présentent le leur au sud de la ville, non loin de l’aéroport.

« Ça n’existe pas »

« Vivants. Vivants. C’est le principal, nous sommes vivants, et ce n’est pas beaucoup plus qu’être en vie, après avoir quitté la sainte patrie. Pas un regard clément, ne daigne se tourner vers notre procession, mais nous dédaigner, ça ils le font. » C’est ainsi que s’ouvre le texte des Suppliants d’Elfriede Jelinek. Et il s’achève ainsi : « Que nous soit rendue une juste sentence, c’est pour quoi nous prions, que soit exaucée ma prière d’une escorte libre, d’un destin vainqueur, d’un meilleur destin, mais ça n’arrivera pas. Ça n’arrivera pas. Ça n’existe pas. Nous ne sommes même pas là. Nous sommes venus, mais nous ne sommes pas là. »

Jelinek ne parle pas au nom des réfugiés, elle les accompagne par la parole de son écriture, par le chant de ses mots. Ecrit en 2013, Les Suppliants a été publié en traduction française à L’Arche dans la collection « Scène ouverte » en septembre 2016. Le spectacle de Cassiers a été créé en mai 2017 au Toneelhuis d’Anvers qu’il dirige depuis dix ans.

En exergue, l’édition française rappelle opportunément ce que disait Heiner Müller à propos de Jelinek : « Ce qui m’intéresse dans les textes d’Elfriede Jelinek, c’est la résistance qu’ils opposent au théâtre tel qu’il est. » Et c’est aussi ce qui intéresse Guy Cassiers. Ce fut probablement déterminant dans son envie d’embarquer la chorégraphe Maud Le Pladec dans l’aventure.

Le texte : une parole diffuse, indistincte, celle d’un chœur d’anonymes. Un nous à la fois collectif et individuel. Aucune parole doloriste mais des emportements de colère, de rage, de macabre ironie où une voix personnelle semble prendre la parole : « Vous voulez nous voir disparaître. Allez, tout de suite ! Du balai. Oh dieu, qui prend pitié de nos peines ? Qui prend pitié de nous, errants et misérables, moitié animaux, moitié hommes, pas hommes du tout, rien du tout, qui prend pitié de nous ? Alors, ne voulez-vous pas tirer un lot vous aussi et avoir un peu de pitié ? Vous ne voulez pas ? Nous le comprenons très bien. »

scène de "Grensgeval(borderline)" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Grensgeval(borderline)" © Christophe Raynaud de Lage
Elfriede a téléphoné à Eschyle pour qu’il vienne la coacher. Le vieux Grec, malgré sa petite retraite que Bruxelles et le FMI trouvent trop élevée, s’est attelé à la tache, content de voir en l’Autrichienne une héritière digne. Le texte brasse bien des paroles d’exilés, lesquelles peuplent le théâtre occidental et l’histoire des peuples depuis toujours. Pas de guerre de Troie ni d’ailleurs sans son lots d’exils, de chassés. Ici et là, Jelinek s’attarde en Autriche (firmes, déclaration du gouvernement autrichien). Cassiers biffe cette dimension locale.

La difficulté était de restituer ce « nous » qui en est un sans l’être tout à fait, qui oscille dans le texte de Jelinek entre le chœur et l’individu, entre elle et eux, entre les étrangers que nous sommes aux yeux des réfugiés et inversement. Cassiers apporte comme toujours une réponse dramaturgique bestiale. Un : il demande aux quatre acteurs d’apprendre tout le texte (la répartition se fera au fil des répétitions). Deux : il demande à Maud Le Pladec de travailler en bloc avec un chœur d’une quinzaine de danseurs. Trois : il dégage trois lignes de front dans la houle tumultueuse du texte dont il fait trois mouvements : le bateau (avec usage de la vidéo, technique Cassiers maîtrise formidablement l’usage), la marche à travers l’Europe, le refuge piégé dans une église. Le résultat a la beauté d’un oratorio et la force d’un bulldozer, d’une pelleteuse aux dents diaboliques dont il est souvent question dans Les Suppliants à l’heure de raser un camp de fortune, d’emporter tout sur son passage, de vouloir effacer pour mieux oublier, pour faire comme ci, pour ne pas voir.

Ce spectacle m’a fait songer à deux spectacles de Didier-Georges Gabily vus également au Festival d’Avignon mais, me semble-t-il, à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Enfonçures. Cinq rêves de théâtre en temps de guerre suivis de trois chansons à deux voix, où l’auteur évoquait la guerre du Golfe en passant par Hölderlin. Et Les Cercueils de zinc, d’après le livre éponyme de Svetlana Alexievitch, faisant référence aux cercueils des soldats soviétiques tués en Afghanistan. Forte filiation.

Vive les Toneelhuis

Entre Amsterdam et Anvers, le Festival a cette année mis a l’honneur la notion de Toneelhuis, littéralement : « maison de théâtre » en Flandres et aux Pays-Bas. A l’heure où la décentralisation théâtrale en France fête poussivement ses 70 ans, où les Centres dramatiques nationaux vivent sur des bases vieilles d’un demi-siècle, si vieilles qu’elles finissent par sentir le renfermé, à l’heure où le gouvernement Macron veut lorgner de plus en plus vers le privé et où les directives des ministères de la Culture successifs se soucient plus d’animation culturelle que de création, l’exemple d’organisation et du fonctionnement des Toneelhuis vaut le détour.

Un seul exemple. Dans un livre d’entretien qui vient de paraître, Guy Cassiers explique comment Jan Fabre, Jan Lauwers, Alain Platel, Ivo van Hove et lui ont pris sous leur aile quatre jeunes artistes pendant quatre ans, « le temps nécessaire pour expérimenter et suivre les processus de création bien différents que nous avons les uns et les autres ». Pas un enseignement mais un « compagnonnage ». « L’idée, poursuit Cassiers, c’est de créer un dialogue entre cette jeune génération et la nôtre. » C’est ce qui nous manque en France mais, il est vrai, nous manquons aussi d’artistes de la taille d’un Cassiers. Nous en sommes restés au stade infantile de la nomination comme si cela répondait à toutes les questions (en cela, le théâtre ne fait que refléter la Ve République avec sa focalisation sur l’élection présidentielle). En corollaire, parodie de dialogue et de compagnonnage, nous avons institué ces notions souvent attrape-couillons d’artiste en résidence ou d’artiste associé.

Sous ces alibis de parrainage, beaucoup de jeunes artistes sont livrés à eux-mêmes. Certains savent naviguer entre les écueils et faire leur pelote année après année, d’autres, pêché d’orgueil ou de jeunesse, se montent le bourrichon. On voit ainsi de jeunes artistes aux bases fragiles propulsés à trop grande vitesse sur le devant de la scène par l’ogre du marché et les chiens médiatiques, s’écraser sur le tarmac impitoyable d’un festival de théâtre. On a beaucoup à apprendre des maisons de théâtre de nos voisins, des Toneelhuis.

De Meiden (Les Bonnes) de Jean Genet par Katie Mitchell, 20 et 21 juillet, 15h à l’Autre scène de Vedène.

Au premier étage de la Maison Jean Vilar, Katie Mitchell présente également Five Truths (Cinq vérités), une installation vidéo où elle prend une tirade d’Ophélie dans Hamlet et la met en scène (montage vidéo) en étant à la place de Constantin Stanislavski, Antonin Artaud, Bertolt Brecht, Jerzy Grotowski et Peter Brook. Le tout est projeté simultanément. Durée : 15 minutes. De 11h à 19h30, jusqu’au 26 juillet.

Grensgeval (Borderline) de Guy Cassiers et Maud Le Pladec, d’après Les Suppliants d’Elfriede Jelinek, Parc des expositions, 18h, jusqu’au 24 juillet (sf le 21).

Guy Cassiers, entretiens avec Edwige Perrot, Actes Sud-Papiers, 88 p., 13,50€.

Les Suppliants d’Elfriede Jelinek, traduit de l’allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, L’Arche, 120 p., 14€.

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