Daniel Jeanneteau, coup de chœur du festival d’Avignon

Dans « Le reste, vous le connaissez par le cinéma », Martin Crimp change la perspective de la pièce d’Euripide,« Les Phéniciennes ». En faisant se côtoyer des acteurs de belle stature et un chœur de jeunes filles de Gennevilliers et alentour, le directeur du T2G, Daniel Jeanneteau, multiplie et diversifie la portée de la pièce. Et rehausse l’édition, pour l’heure moyenne, de ce Festival d’Avignon.

Scène de "Le reste vous le connaissez par le cinéma" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Le reste vous le connaissez par le cinéma" © Christophe Raynaud de Lage
Elles sont là devant nous. Elles ne se sont pas donné rendez-vous, mais la vie les a réunies, là dans ce lieu déserté et dépouillé, une salle de classe peut-être, une annexe de je ne sais quoi. Elles portent des robes, des jeans, des t-shirt, des survêtements, des habits de tous les jours. La plus petite, coiffée à la garçonne, porte un short et, en bandoulière, une gourde. Elle est l’innocence même, plus tard vers le milieu de la pièce elle donnera à boire à un type qui ne va pas très bien. Elles ne sont pas d’ici. Elles diront plus tard à Polynice qu’elles viennent de la côte phénicienne (d’où était parti Cadmos bien avant elle « à la recherche d’Europe », comme le raconte Jocaste, on y vient) et qu’elles comptent rejoindre Delphes pour y honorer leur idole, Phébus Apollon, « dieu de la Prophétie et de la Musique ». Des groupies qui s’y connaissent en toupie.

Allez les Filles

On peut, pourquoi pas, comprendre que ce sont les filles du Phénix ou qu’elles viennent de Phoenix, Arizona. Je dis n’importe quoi, je m’embrouille, elles m’embrouillent avec leurs mots de tous les jours. Elles sont là pour ça. Pour nous laver le regard et récurer nos oreilles trop habituées à ces vieilles histoires. Elles sont les agents de liaison de l’auteur Martin Crimp, un Anglais, perfide donc, qui, en réécrivant Les Phéniciennes d’Euripide, place ces « Filles » au centre du jeu de sa pièce au titre à la fois explicite et obscur : Le reste, vous le connaissez par le cinéma. Plusieurs fois, il sera questions de la belle Silviana Mangano, la Jocaste d’Œdipe roi de Pier Paolo Pasolini. Et aussi, brièvement, de Jason et les Argonautes, un film de Don Chaley.

Elles sont là devant nous. Elles ne vont pas vraiment quitter le plateau. Elles veillent au grain. Elles savent ce qu’il faut dire, ce qui va se passer puisque cela s’est passé il y a des milliers d’années, on les a bassinées en classe avec des cours d’Histoire nationale, elles ont ça dans leurs gènes. Elles aident les autres, du beau monde (Œdipe, Jocaste, les fistons, les sœurettes, toute la clique) à accoucher d’eux-mêmes, je veux dire : à dire ce qu’ils ont à dire. Ce chœur des Filles est formée de Delphine Antenor, Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri. Il est emmené par une jeune actrice sidérante et inclassable, Elsa Guedj.

Cela commence et cela finira par des énigmes en forme de charades absurdes. Première réplique de la pièce dans la bouche d’une des Filles, face au public : « Si Caroline a 3 pommes et Louise a 3 pommes, combien d’oranges a Sabine ? ». Elles mettent tout de suite le public de leur côté. Chemin faisant, faussement et vraiment candides, elles nous manipulent. Elles nous font sourire pour mieux nous faire peur. Elles mènent la danse.

Une composition musicale

Et quand Jocaste entre après une charade où il est question d’elle, les Filles sont là, pour l’aider à parler, lui souffler le texte qu’elle connaît pourtant par cœur mais qui est lourd à porter. Jocaste, c’est Dominique Reymond. Voix grave profonde présence venue d’entre les gouffres sombres, actrice doucement tragique, sans effusions, discrète et déterminée, un sommet du théâtre. Encouragée par les Filles, Jocaste fait un topo de toute l’histoire passée de la famille depuis la fondation de Thèbes par Cadmos. Elle nous remet tout ça vite fait en mémoire : son fils Œdipe qui tue son père Laïos à un carrefour, épouse sa mère et lui fait des enfants : une fille Antigone (Solène Arbel) et deux fils Polynice (Jonathan Genet) et Etéocle (Quentin Bouissou), pour nous en tenir à la pièce de Crimp.

Scène de "Le reste vous le connaissez par le cinéma" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Le reste vous le connaissez par le cinéma" © Christophe Raynaud de Lage
On en arrive au présent de la représentation quand les deux frères se disputent le pouvoir, l’un qui ne veut pas le lâcher, l’autre qui réclame son dû, leur mère Jocaste qui essaie de jouer les intermédiaires tandis que son frère Créon (Philippe Smith) prône l’ordre établi, faute de mieux. Bien avant le début de la pièce, Œdipe (Yann Boudaud back from Régy) s’est déjà percé les yeux avec une aiguille. Sa femme-mère et ses enfants l’ont enfermé dans une sorte d’algéco surélevé (scénographie Daniel Jeanneteau) dont il sortira vers la fin de la pièce après avoir voulu se pendre (mais on l’a privé de corde et de chaise). Entre-temps, nous aurons eu la visite attendue de Tirésias interprété par l’insaisissable Axel Bogousslavsky qui sait dire des choses terribles en sautillant et que l’on a toujours grand plaisir à retrouver sur une scène. Et aussi, par deux fois, la présence discrètement magnifique de Stéphanie Béghain dans l’Officier-au doux-parler et au début, dans le rôle de la Gardienne. Belle idée du metteur en scène Daniel Jeanneteau que de mettre en présence deux actrices intérieures aux voix opposées que sont Dominique Reymond et Stéphanie Béghain, et on peut en dire autant corporellement pour les acteurs jouant les deux frères (devenus ennemis). Cette musicalité, Jeanneteau la poursuit en collaborant une fois de plus avec l’IRCAM (Sylvain Cadars), Olivier Pasquet signant un accompagnement musical quasi continuel et continuellement discret, quelque chose comme le bruissement de l’inconscient des personnages.

Oui, pourquoi ?

Ecrite fin 2013 et publiée chez l’Arche en traduction (Philippe Djian) deux ans plus tard, la pièce n’avait jamais été montée en France semble-t-il et il faut remercier Daniel Jeanneteau de s’y atteler. Le reste, vous le connaissez par le cinéma met en scène un informel chœur de femmes – les filles, Jocaste et Antigone – qui regarde un monde d’hommes – les deux frères ennemis, Créon, etc. – s’entretuer et se défaire sous l’œil pervers des Dieux qui ont envoyé un aveugle, Tirésias, pour mettre de l’huile sur le feu tandis que le reclus sans yeux Œdipe tient le rôle du fou et du maudit. Après chaque moment de tension dramatique, les Filles reviennent au premier plan pour détendre l’atmosphère avec de nouvelles et plus incisives charades et questions : «  Oui où est le sens ? Où est le sens que vous vous attendiez à trouver au cœur de la / cellule humaine ? » (nous) demandent-elles en citant Tchekhov sans le vouloir. Ou plus tard : « Pourquoi l’homme vêtu d’une chemise à carreaux porte-il un chapeau vert ? » Oui, pourquoi ? Ou bien, gamines faussement ou vraiment crédules on ne sait trop, elles assistent à la décomposition méthodique d’un monde annonciateur de chaos, ce qui n’est pas sans faire écho aux temps que nous vivons.

Plus le tragique grandit, plus les Filles (alias Crimp) raffinent leur théâtre du dire. Allant jusqu’à faire en sorte que ce soit Jocaste qui prenne en charge le récit de la bataille qui oppose les deux frères – ses deux fils – et leurs armées, récit que lui a fait un officier de retour du front. C’est fou ce qu’elles adorent le théâtre, ces Filles.

Une grande pièce, un spectacle qui la porte au plus haut avec une distribution on ne peut plus juste et des collaborations en osmose avec la mise en scène que Jeanneteau considère comme un art de la discrétion et de l’implicite. Signe qui ne trompe pas : ce spectacle est si riche, si affectueux avec les mots de Crimp et avec ses acteurs qu’on a déjà envie de le revoir à la rentrée à Gennevilliers ou ailleurs.

Le reste, vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp, Festival d’Avignon, Gymnase Aubanel, 18h, jusqu’au 22 juillet.

Reprise en 2020 : du 9 janv au 1er fév au T2G de Gennevilliers, du 7 au 15 fév au Théâtre national de Strasbourg, du 10 au 14 mars du Théâtre du nord à Lille, les 20 et 21 mars au Théâtre de Lorient.

Dans une traduction de Philippe Djian, la pièce est publiée à l’Arche, 96p, 13€

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