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Billet de blog 19 sept. 2016

Georg Trakl: le dernier amour de Claude Régy

Au soir de sa vie de metteur en scène, Claude Régy a rencontré un jeune poète de 27 ans (mort en 1914), Georg Trakl. Il met en scène son poème en prose « Rêve et Folie », son dernier spectacle, dit-il. Paraissent un nouveau livre « Du régal pour les vautours », titre également du film qu’Alexandre Barry lui consacre, et ses « Ecrits ».

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Scènde de "Rêve et folie" © Pascal Victor Artcomart

A la fin des fins, qu’est-ce qui se joue dans l’instant de la représentation théâtrale ?  La question sous-tend tous les spectacles de Claude Régy depuis des lustres. Elle est là, à l’œuvre dans sa nudité splendide et désarmante d’un bout à l’autre de Rêve et Folie de Georg Trakl, texte porté par son dernier, son ultime spectacle.

Lentement, très lentement

Qu’est-ce, sinon une apparition, celle de l’acteur, de l’actrice, porteurs de feu, l’intense déploiement de leur être et de leur art mêlés, puis sa disparition ? Chacun de ces trois mouvements, Claude Régy les porte jusqu’à l’incandescence.

On n’entre pas dans la salle du spectacle comme à l’ordinaire, on descend dans une vallée très sombre, une caverne peut-être, celle des premiers hommes inventeurs du théâtre d’ombre, et de l’imitation du cri des animaux. Quand, dans une constante pénombre, le dernier spectateur est assis, quand s’éteignent les derniers chuchotements, la faible lumière qui laissait entrevoir devant nous une voûte terrestre s’estompe jusqu’à l’invisible.

Alors, lentement, très lentement – cela dure cinq bonnes minutes, voire plus –, les lumières de la salle, faibles, elles aussi, descendent en apnée dans l’obscurité, laissant peu à peu le spectateur démuni, vulnérable, ouvert. Concentré. Vient l’instant diffus où, au bord de l’invisible, là-bas, au fond, ça apparaît. Une ombre aux contours,flous, irisés, puis, plus nette, mais flottante, une forme humaine. Et, bien après, dans un infra  vacarme de sons à peine audibles mais palpable, la voix. Elle arrive de loin elle aussi, de l’oubli du langage, comme sortie du sommeil de l’articulation, s’extirpant de la gangue d’une bouche informe. Ça avance vers nous. En crabe. Les bras, le bassin de l’acteur (Yann Boudaud), luttant contre d’invisibles courants ou démons avec les gestes incertains mais volontaires qui, en bien plus lents, rappellent ceux d’un veau qui vient de naître quand il se met sur ses pattes et mugit.

« Dans le sombre silence »

Oui, c’est bien une parole, à la fois naissante et immémoriale, qui advient. Alors on les entend autant qu’ils adviennent, ces premiers mots foudroyants : « Au soir le père devint vieillard » et ce qui s’ensuit : « dans de sombres chambres le visage de la mère se pétrifia, et sur le garçon pesait la malédiction d’une race dégénérée. » L’acteur détache les mots,un à un comme si chaque phrase était un chapelet à égrener. Le sens s’efface devant la matière, le silence entre les mots s’apparente à une ligne à haute tension.

Au soir de sa vie et de son œuvre, passé 90 ans, Claude Régy a rencontré la vie et l’œuvre de Georg Trakl qui avait 27 ans lorsqu’il mourut d’une overdose de cocaïne en 1914. Poète de langue allemande, il laisse une œuvre pas bien épaisse – des poèmes en vers et en prose. Ouvrez l’un de ses recueils, n’importe où, chaque ligne, chaque vers est porteur d’un faisceau de déflagrations autant que d’énigmes, jaillissant dans  « l’obscurité bleue » qui traverse l’écriture de Trakl.

Dans son dernier livre qui vient de paraître, Du régal pour les vautours (accompagné par le CD du dernier film que son collaborateur Alexandre Barry lui consacre), Claude Régy dit qu’on ne peut pas mieux parler de Trakl qu’en citant une « phrase » dont le poète est l’auteur, alors citons-la :

« Le mot dans sa paresse cherche en vain à saisir au vol / L’insaisissable que l’on touche dans le sombre silence / Aux frontières ultimes de notre esprit »

Ces mots touchent au cœur de ce que Régy demande aux acteurs.

Alcool, drogues dures, inceste, folie

Trakl est un auteur qu’il devait croiser tôt ou tard : Régy est sans égal pour pénétrer des textes,où clapotent la transgression, le suicide, la mort. Sarah Kane, Targei Vesaas, Trakl pour ces dernières années. Et avant eux, ouvrant la dernière brèche, Jon Fosse dont Régy dit que le texte Quelqu’un va venir a changé sa vie. Un jour, lors d’une conversation entre eux, Jon Fosse a lâché cette phrase : « Il y a une connaissance qui est de l’ordre de l’indicible mais qu’il est peut-être possible d’exprimer par l’écrit. » Régy lui répondit penser la même chose depuis le temps où il mit en scène L’Amante anglaise de Duras.

Dans Rêve et Folie, Georg Trakl parle du père, de la mère et mentionne plusieurs fois la sœur (sans dire son nom, Grete) avec laquelle il eut une durable relation incestueuse. La sœur revientdans d’autres poèmes et jusqu’au dernier. Et jusqu’à la dernière phrase de Rêve et Folie. Alcool, drogues dures, inceste, folie ponctuent sa courte vie. Un poète de toutes les transgressions. La langue n’y échappe pas. Les traducteurs(souvent des poètes : Gustave Roud, Guillevic) font ce qu’ils peuvent pour en maintenir son cap. Claude Régy avec raison a choisi la traduction de Marc Petit et Jean-Claude Schneider (« poésie » / Gallimard).

Pas d’histoire articulée dans Rêve et folie mais un chemin caillouteux de saisies. Le pain que l’on rompt, saigne et devient pierre, la sœur qui a  les « yeux pierreux » quand « au repas, sa folie vint sur le front obscur du frère ». La fin du chemin de nuit du poème nous ramène au début : « Au soir il trouva un désert pierreux, le cortège d’un mort entrant dans la maison obscure du père ». Avant la chute finale du texte et du frère, Trakl lui-même : « Pierre, il s’écroula dans le vide quand parut dans un miroir brisé, adolescent mourant, la sœur : et la nuit engloutit la race maudite. »

« Un endroit de lumière »

Alors l’acteur, Yann Boudaud, celui que l’on retrouve après La Barque le soir de Tarjei Vesaas, le précédent spectacle (lire ici), s’éloigne. Il ne se sort pas de scène, il s’estompe, disparaît. Lentement, imperceptiblement. C’est presque avec étonnement qu’on le voit revenir saluer, la bouche ouverte comme un poisson sorti de son aquarium. 

Scène de "Rêve et folie" © Pascal Victor Artcomart

A 92 ans, Claude Régy dit signer là son dernier spectacle. C’est son corps qui lui a dicté cette sentence. La fatigue, la vue quiperd de son acuité… Il en parle sans amertume, avec une souriante légèreté comme toujours. Le pathos, le théâtre, c’est pas son truc. Du régal pour les vautours est un livre qui avance dans le désordre comme une conversation avec lui-même pour les lecteurs que nous sommes. Il parle de Goerg Trakl bien sûr, découvert tardivement, et des auteurs – Duras, Handke et les autres – qui ont jalonné sa vie, du taoïsme, de son appartement très haut « pour être dans un endroit de lumière » où il aime laisser la nuit advenir sans contrarier son obscurité, du public qui, avec l’auteur et l’acteur,forment « un seul être vivant », partageant « la même vie intérieure dans une grande liberté de l’imagination ».

Parallèlement paraissent ses Ecrits, réunissant tous ses textes écrits entre 1991 et 2011, à commencer par Espaces perdus. Un livre qui s’ouvre… sur une apparition. Celle de Madeleine Renaud dans L’Amante anglaise, en 1968,salle Gémier, spectacle fondateur de la dernière vie de Claude Régy qui allait le conduire aujourd’hui, jusqu’à Trakl.

Et puis il y a Du régal pour les vautours, le film d’Alexandre Barry avec une envoûtante création sonore de Philippe Cachia qui signe également la partition sonore de Rêve et Folie. Son ami, son assistant depuis longtemps, Alexandre Barry filme Régy chez lui à Paris, au Japon à Shizuoka où il a connu un bonheur immense en mettant en scène Intérieur de Maurice Maeterlinck (lire ici), autre auteur qui lui est cher, en Norvège près des rives de lacs chers à Vesaas. Il le filme avec amour et dévotion, dans une lumière qui naît du noir, en gros plan (visage, mains), de face, de dos, en voiture, en avion, dans un train, chez lui, parfois les yeux fermés, allongé, assis, marchant, répétant,sans qu’il ne parle sauf exceptions (au travail avec les acteurs).

Sa voix, douce, lente, sans accroc, d’une constante intensité est pudiquement off. Régy parle de son travail (« il faut savoir commencer sur le vide et le silence c’est primordial »), de ses premiers spectacles suite au suicide de son jeune ami, de la solitude, du « mystère » que fut sa vie qui lui valut, il ne sait trop comment ni pourquoi, de mettre en scène chaque année un spectacle depuis soixante ans. Mu par l’envie « d’abattre l’orgueil de l’ordre moral » et, conjointement « l’envie de fragiliser la terre ». Et, avec Trakl, « atteindre l’inatteignable ». Avant, délice ultime, de détailler le plaisir qu’a le vautour à manger les cadavres en sursis que nous sommes, en commençant par les yeux.   

Rêve et Folie, Théâtre de Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’automne, du mar au ven 20h30, sam 18h30, dim 16h jusqu’au 21 octobre. Puis tournée : du 16 au 20 nov à Toulouse, du 28 fév au 4 mars 2017 à Vidy-Lausanne, du 6 au 8 avril à Caen (Hérouville), du 3 au 7 mai à Reims (Manège), du 19 au 29 mai à Bruxelles (Kunstenfestivaldesarts).

Projection du film d’Alexandre Barry, Du régal pour les vautours, le 3 octà 20h au Forum des images,le 8 octobre à 15h30 au Théâtre de Nanterre-Amandiers.

Du régal pour les vautours (livre + CD), éditions Les Solitaires intempestifs, 96 p., 19€.

Ecrits, 1991-2011 par Claude Régy, éditions Les Solitaires intempestifs, 540 p., 23€.

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