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Billet de blog 20 octobre 2022

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Falk & Stan

La complicité sans faille entre Falk Richter et Stanislas Nordey n’a jamais été si intense et si parlante que dans « The silence » , la nouvelle pièce de l’allemand écrite pour être traduite et crée en français par Stanislas Nordey à l’heure où ce dernier s’apprête à quitter le TNS dont il avait fait de Richter un des auteurs associés

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Illustration 1
Scène de « The silence » © Jean-Louis Fernandez

Grand dévoreur de textes contemporains, Stanislas Nordey avait, très tôt, trouvé un auteur dont il percevait l’écriture comme proche. Par son souffle, son rythme, ses embardées narratives, sa façon de parler du monde sans aucun surplomb. C’était Pier Paolo Pasolini. Le poète italien est mort assassiné en 1975, Nordey était né neuf ans plus tôt. Ils ne se sont jamais rencontrés autrement que par des spectacles interposés : Porcherie, Orgia, Affabulazione...

Tel n’est pas le cas de l’allemand Falk Richter, né trois ans après Nordey, son contemporain donc, de l’autre côté du Rhin. L’un acteur et metteur en scène, l’autre auteur et metteur en scène. Sept secondes en 2008, premier texte de Falk monté par Stan. Naissance d'une amitié, d’une proximité, d’une complicité durables. Ensemble ils signeront la mise en scène de My secret garden en 2010 puis quatre ans plus tard ils éblouiront Avignon en 2016 avec Je suis Fassbinder. L’année précédente, Stan, nommé à la tête et du Théâtre National de Strasbourg et de son école, avait proposé à chacun des quatre élèves metteurs en scène de travailler sur le même matériau Trust, signé Falk, auteur associé au TNS. En 2019 cela sera I am Europ, une pièce de Richter mise en scène par Nordey.

Aujourd’hui, quelques mois avant son départ et avant d’épauler l’arrivée de Caroline Guiela Nguyen à la tête du Théâtre National de Strasbourg, Stanislas Nordey se devait de poursuivre son compagnonnage scénique avec Falk Richter. Et c’est pour lui que ce dernier a écrit The silence. Le manuscrit devait arriver au cœur de l’été, il a tardé, la première a été retardée, mais cela valait le coup d’attendre, c’est un spectacle où l’acteur et l’auteur ne font qu’un. Notons au passage l’extraordinaire vélocité de la traductrice Anne Monfort au cours de ce travail marqué par une urgente fièvre créatrice.

Dans le numéro 5 de la revue Parages du TNS consacrée à Falk Richter (le premier à être consacré à l’un des auteur.e.s associé.e.s, les autres suivront jusqu’au numéro12, le dernier), Stanislas Nordey consacre un texte à son ami allemand et cerne en quoi son écriture le traverse : « Pas d’histoire, ni de personnage, plutôt une pluralité d’histoires défaites, d’expressions, de confessions, d’appels. Toute une matière textuelle hétérogène qui propose une nouveau théâtre de la parole. ». Et plus loin : « le rapport aux acteurs est fondamental chez Richter. L’acteur est une matière d’écriture, j’ose l’expression : c’est un auteur d’acteurs. Il écrit comme un porte-voix ». Et dans The Silence c’est plus intense que jamais. Stan , seul en scène, est le « porte-voix » de Falk, dans cette pièce qui ne parle que de lui, de son rapport au père, à la mère, à l’homosexualité et du silence assourdissant couvrant le tombereau de non-dits. Ajoutons que c’est Falk qui met en scène Stan.

« Dans ma famille on n’a jamais parlé de la double vie de mon père qui, tout en ayant une liaison avec ma mère, a continuité à vivre avec sa première femme pendant neuf ans et a caché ma mère et ma sœur toutes ces années dans un appartement à l’extérieur de la ville. / Dans ma famille on n’a jamais parlé de littérature, d’art, de cinéma, et jamais du contenu de mes pièces. »

A la mort de son père auquel il avait essayé en vain d’arracher une parole sur son lit d’agonisant, Richter va voir sa mère pour « enfin parler de tout ce qui avait été passé sous silence pendant si longtemps ». Il y va avec un ami qui filme, plusieurs séquences ponctuent le spectacle.

Au premier chapitre « Ma mère », succède un second «  Mon père et l’ordre mondial hétéro » où il évoque ce jour où, parce qu’on le trouve efféminé, deux types lui cassent la gueule et personne ne vient à son secours.Il lui en reste une cicatrice et le souvenir de l’agression lui revient chaque matin lorsqu’il se regarde dans une glace. Qui parle ? Falk ? Son double ?

C’est aussi après la mort de son père qu’il reprend contact avec son « premier amour », Konstantin. Le voit-il ? Peu importe. Il lui parle, imagine un film. C’est la troisième partie. Dans la quatrième « Abattre le mur du silence », il parle au téléphone à son compagnon, à Konstantin, à d’autres. Début d’une dérive fictionnelle et d’une solitude abyssale qui le conduiront dans une cinquième et dernière partie, « Le requin du Groenland » à planter une tente devant la maison de ses parents, à reprendre la lecture du œuvres complètes de Kafka qu’il avait laissé chez eux trente ans auparavant et à regarder sur You tube des émissions sur les animaux comme ces ours polaires « qui se traînent à moitié mort de faim dans de la glace fondue » prélude à la fin de notre monde. « La seule chose qui me calmait, c’était une série documentaire en plusieurs épisodes sur les requins du Groenland dans l’Océan arctique ». Nordey, visage émacié, en habit de trappeur est le double décalé et ambivalent de l’auteur et de l’ami. Il est magnifiquement Richter, l’auteur d’une pièce qui parle d’un certain Falk.

The silence, une traduction d’Anne Monfort, une mise en scène de Falk Richter avec Stanislas Nordey. Le spectacle créé au Théâtre National de Strasbourg, après Bonlieu, scène nationale d’Annecy, se donne à la MC93 de Bobigny du 21 oct au 5 nov.

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