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Le dramaturge italien Carlo Goldoni accompagna le metteur en scène Jacques Lassalle tout au long de sa vie. Dès ses premiers pas au Studio théâtre de Vitry (qu’il fonda et dirigea) en mettant en scène Barouf à Chiogga puis La guerre et l’Amant militaire. Puis, par la suite, d’autres pièces de Goldoni et non des moindres, une fois au TNS et plusieurs fois à la Comédie-Française. La grande traductrice Ginette Herry, récemment décédée, accompagna ce parcours, on disait d’elle qu’elle était « l’éternelle fiancée » de Goldoni et dans Ici moins qu’ailleurs (éditions POL) Lassalle lui consacre de belles pages.
Professeur au Conservatoire, en 2000, Lassalle mena un atelier sur L’école de danse, une pièce de Goldoni longtemps oubliée de la publication de son théâtre complet. Alors élève au Conservatoire, Loic Corbery y participa. Et c’est ce dernier qui, devenu Sociétaire de la Comédie-Française, parla de cette pièce à Clément Hervieu-Léger comme le rappelle ce dernier dans le programme de L’école de danse, pièce qu’il met en scène aujourd’hui Salle Richelieu après être devenu Administrateur de la Comédie-Française, poste occupé naguère par Jacques Lassalle. Et il le fait dans le décor revisité que son prédécesseur à la tête de la Maison de Molière, Eric Ruf, avait réalisé pour Le Misanthrope tout en songeant aux danseuses de Degas. Bel entrelacement.
Représentée un première fois en octobre 1759 à Venise au théâtre Saint Luc, L’école de danse fit un four et fut retirée de l’affiche au bout de quelques représentations. Goldoni ne l’évoque même pas dans ses Mémoires (éditions Aubier) qu’il rédigea en France (et en français) pays où il trouva refuge (et mourut) après avoir quitté l’Italie. Il ne l’inclut pas non plus dans les premières éditions de ses œuvres.
Comme le titre l’indique, la pièce se passe dans une école de danse (privée il va sans dire). Elle est dirigée par l’autoritaire, roué, rapace et lubrique monsieur Rigadon, présent dans bon nombre de scènes. Le rôle est interprété avec maestria et jubilation par Denis Podalydès qui nous régale en dirigeant méchamment les élèves, et se ridiculise en croyant pouvoir mettre dans son lit l’une d’entre elles (Giuseppina) dont il est ou prétend être amoureux. Il sera, pour finir, le dindon de cette pièce qui n’est pas une farce mais le tableau acerbe d’un certain milieu où le maître des lieux affame ses élèves pour mieux les exploiter et les vendre à bon prix au premier impresario venu tout en essayant de rouler les deux au passage.
Tout commence par un cours de danse donné à ses élèves, tous interprétés par des jeunes pensionnaires de la Comédie-Française : Claire de la Rüe Du Can (Félicita), Pauline Clément (Giuseppina), Jean Chevalier (Filippino), Marie Oppert (Rosalie), Léa Lopez (Rosita), Charlie Fabert (Carlino) auxquels s’ajoute Adrien Simion (Tognino, le serviteur de monsieur Rigadon). Et c’est un plaisir de voir toute cette jeunesse sur la scène s’agiter, lever la jambe et se jouer des duperies du maître des lieux, deux ou trois fois plus âgé.
Autour d’eux, les Sociétaires se partagent les rôles d’adultes souvent affairistes : un imprésario (Eric Genovèse), madame Sciormnand, la sœur de monsieur Rigardon, amoureuse du malin et machiavélique courtier Ridolfo (Stéphane Varupenne), la mère de l’élève Rosita (Clotilde Bayser), le comte Anselmo (Loïc Corbery), amant de l’élève Giuseppuna et le notaire qui à la fin de la pièce signera les contrats d’une série de mariages (Noam Morgensztern), sans oublier le pianiste attitré du cours de danse (Philippe Cavagnat).
Un tableau enlevé, agité, rondement mené et somme toute assez noir, d’une société où l’amour naissant entre plusieurs jeunes couples apporte un peu de jouvence et d’espoir quand on les voit fuir ou essayé de fuir le monde mercantile et frelaté qui entoure leur formation, Clément Hervieu -Léger actualise la pièce en la déplaçant à l’époque des danseuses chères au peintre et sculpteur Degas. L’amour triomphe in fine, le cupide maître de danse se retrouve démuni, la comédie compte ses dividendes. Ce n’est certes pas une des très grandes pièces du grand Goldoni, mais elle méritait cependant de sortir de l’oubli par le haut. C’est fait et bien fait. Et bien traduite par Françoise Descroisette qui signe une passionnante introduction ainsi dédiée : « pour Ginette Herry, in mémoriam ». Après La trilogie de la villégiature, La Locandiera, La Serva amorosa, Il Campiello et Les Rustes, c’est la sixième pièce de Goldoni qui entre au répertoire de la Comédie-Française.
L’école de danse, Comédie-Française, en alternance salle Richelieu jusqu’au 3 janvier
Traduite et préfacée par Francoise Decroisette, la pièce est parue aux Editions Circé