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Billet de blog 19 janv. 2022

« Bachelard quartet », un spectacle qui swingue loin

Traversant l’œuvre de Gaston Bachelard, Marguerite Bordat et Pierre Meunier signent ensemble « Bachelard quartet » avec les musiciennes Noémi Boutin et Jeanne Bleuse constamment en scène. Une drôle de rêverie autour d’un auteur ami des songes.

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Scène de "Bachelard quartet" © Pascale Cholette

Seul, puis avec Marguerite Bordat, Pierre Meunier s’est penché sur le tas (de pierres), le ressort, la bobine, la boue (liste non exhaustive), lors de spectacles on ne peut plus excitants. Gaston Bachelard a écrit des livres plein d’allant sur l’air, le feu, les rêves, la terre. Ils étaient faits pour se rencontrer. C’est le cas aujourd’hui avec Bachelard quartet, la nouvelle création de la Belle Meunière signée Meunier & Bordat. Notez que  Pierre Meunier reprendra deux de ses anciens spectacles dans le cadre du festival Bruit au Théâtre de l’Aquarium : Au milieu du désordre et La Bobine de Ruhmkorff.

La première rencontre, fondamentale, est cependant bien plus ancienne. Pierre Meunier s’en explique dans une lettre posthume à Gaston Bachelard dont la longue barbe (cet escalier des songes), la main (née pour écrire) et le coude (fait pour être levé) et, tant qu’à faire, le reste du corps s’en sont allés en 1962.

C’est, trente ans plus tard, au début des années 90, au moment de La Volière Dromesko (spectacle mythique d’Igor & Lili et de ce qui allait devenir le Théâtre Dromesko) quand sous le chapiteau abritant l’arbre à oiseaux, il déployait ses ailes de jeune acteur que Pierre Meunier lut L’Air et les Songes de Gaston Bachelard. « Jamais aucun livre ne m’aura autant transformé, m’ouvrant la voie d’une écriture théâtrale fondée sur une relation vivante avec les éléments et la matière », écrit-il dans sa lettre posthume bordée de reconnaissance. Ce spectacle est comme une offrande déposée aux pieds de l’oeuvre visionnaire de Bachelard dans un monde qui, depuis la mort du poète-philosophe-professeur, s’est considérablement abîmé. « Il faut que tu saches que rien n’est épargné écrit Meunier à tonton Gaston. L’air, l’eau, la terre sont empoisonnés en des proportions si alarmantes qu’ils nous contaminent à leur tour, et que nous devons maintenant nous en méfier et nous en protéger. » Bachelard, avant l’heure, fut un lanceur d’alerte.

Alors le spectacle se promène dans son œuvre poétique aux idées vagabondes et prophétiques en y jetant le grain de sel de la plume de Meunier, toujours en alerte. Nous ne sommes pas au théâtre comme on y est d’habitude. Il n’y a pas de scène, pas de salle non plus, cela s’apparente plus à un feu, non loin d’une rivière, où le soir venu, en prélude aux songes de la nuit, on se rassemble autour du vivant foyer, on boit un peu d’alcool flambé, on joue de la musique, on bavarde de la vie comme elle va ou fait aller, on avance nu et masqués. Bachelard quartet, c’est ça. Et bien d’autres choses, mais on ne va pas tout raconter la car les spectacles de Meunier & Bordat sont aussi des pochettes surprises.

Contentons-nous de la plus délicieuse des surprises : la présence constante de la musique. Grace à la pianiste Jeanne Bleuse et à la violoncelliste Noémi Boutin, deux artistes curieuses de tout, ayant grand plaisir à avoir comme partenaire l’acteur Pierre Meunier sous l’oeil de Marguerite Bordat. Les quatre forment un quartet explosif. Aucun spectacles de Meunier & Bordat n’a été si amicalement et intensément musical. Dans Bachelard quartet les mots et les notes font la paire. Arvo Part, György Kurtag et Helmut Lachemann pour commencer, Camille Saint-Saëns, Olivier Messian, Henry Cowell et Benjamin Britten pour finir, et beaucoup d’autres.

L’enchaînement magique vient de la présence à facettes de chacun. Les musiciens ne se contentent pas de jouer et l’acteur de dire. On danse avec les instruments tout en s’y penchant comme le mécano sur  un carburateur pour mieux faire corps avec eux. On démaillote une sculpture faite de morceaux de miroirs comme on enlève le tissu sur la cage de l’oiseau pour le réveiller, les deux pépient.. Ode constante à la matière y compris celle des rêves. Tout s’entrelace. On remonte à la naissance du feu entre deux morceaux de bois que l’on frotte ; entre Pesson et Janacek on se pose la question « Fait-on du feu pour adorer le bois , où brûle-t-on le bois pour adorer le feu ?» ; on apprend que les femmes ont connu le feu bien avant les hommes ; et voici que surgit la recette d’un bon brûlot assortie d’une promesse.

Sur le seul côté de la scène qui demeure le plus éloigné du public (disposé sur trois côtés), une tournette manuelle a été installée. elle tournicote le spectacle, entame la complainte de l’homme et de l’oubli ou celle de l’homme qui marche effectuant une longue route en quelques pas comme dans le tazieh, cette forme de théâtre que les Perses connaissaient avant l’Islam. L’eau nous attend. Dormante ? « L’eau dormante, je ne sais si elle dort la nuit. La nuit peut-être rêve-t-elle, peut-être a-t-elle des mouvements intimes, des pensées secrètes, des remords inconnus.. mais, dans le jour et même, sous le dais bleu du ciel, pourquoi m’appelle-t-elle à la rêverie cette eau dormante ? » Qu parle ? L’eau, peut-être. « Allons écouter le doux murmouillis de la rivière », dit Pierre Meunier.

Bachelard quartet a été créé à la MC2 de Grenoble à la mi-novembre, nous l’avons vu à la Comédie de Valence en décembre, il est à l'affiche  au nouveau théâtre de Montreuil du 20 au 27 janvier, puis à la Scène nationale du Mans les 10 et 11 mars, à la Scène nationale d d’Orléans du 28 au 30 avril, au CDN de Lorient du 17 au 20 mai et au CDN de Saint-Etienne du 31 mai au 3 juin.

Au milieu du désordre les samedi 29 et dimanche 30 janvier et la Bobine de Ruhmkorff les vendredi 4 et samedi 5 février dans le cadre du festival Bruit au Théâtre de l'Aquarium.

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