Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis : le jour où « Kroum » a rencontré Levinski

A Saint-Pétersbourg, Jean Bellorini a mis en scène « Kroum » de l’auteur israélien Hanokh Levin avec les excellents acteurs du Théâtre Alexandrinski. C’est d’une telle justesse qu’on a l’impression que Levin est un Russe émigré à Haïfa, ville où lui-même avait mis en scène sa pièce ; un concentré de cruauté humaine et de dinguerie scénique, dans une ambiance no future débordante de vie.

Scène de "Kroum" © Pacal victor artcompress Scène de "Kroum" © Pacal victor artcompress
Avant le spectacle, comme partout ailleurs, un employé du théâtre vient vous dire d’éteindre « vos portables » (comme si on en avait un dans chaque poche), de ne pas prendre de photos avec ou sans flash, etc. Cet employé est, de plus en plus souvent, une voix off, voire une voix enregistrée. Ce n’est pas le cas au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Celui qui vient devant les spectateurs, micro en main, le public le connaît bien, c’est Ibrahim Djaura. Il est chaleureux, populaire, il ne lit pas un texte, ne fait pas dans le par cœur, il se lance.

Un lapsus prémonitoire

Etait-ce parce que c’était un soir de première, ou simplement parce qu’il arrive à toutes les langues du monde de fourcher, toujours est-il qu’Ibrahim Djaura a fait un formidable lapsus : il nous a dit qu’on allait « voir Kroum, une pièce de Hanokh Levinski », russisant ainsi magnifiquement le nom de l’auteur israélien Hanokh Levin en l’honorant de la dernière syllabe du nom que porte le théâtre où a été créé le spectacle mis en scène par le directeur du TGP, Jean Bellorini, le Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg. C’était un lapsus prémonitoire car à la sortie, plus d’un spectateur était persuadé que Levin (1943-1999) était un auteur russe ou qu’il avait du sang russe dans les veines ou qu’il y avait en lui, à tout le moins, bien des points communs avec des auteurs russes comme Alexandre Vampilov (1937-1972) qui fut son contemporain (deux vies écourtées ; Levin, cancer à 56 ans, Vampilov, noyade dans le lac Baïkal à 34 ans).

C’était là l’un des plus beaux compliments que l’on pouvait faire à ce travail, un compliment conjointement adressé aux acteurs de la troupe du Théâtre Alexandrinski, l’une des meilleures de Russie, au metteur en scène français et à ses collaborateurs, et aux passeurs qui ont œuvré à ce mariage franco-russe, depuis Patrick Sommier et son ADN (l’Art Des Nations) jusqu’à l’interprète et plus que ça, Macha Zonina.

Ainsi continue de s’écrire cette belle histoire d’amour dans le lit du théâtre entre la France et la Russie depuis la perestroïka. D’un côté, les spectacles réalisés en Russie par des metteurs en scène français, depuis la version russe de Lumières sous le titre Otsviety (Reflets) de Georges Lavaudant avec la troupe de Lev Dodin au Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg en 1997, jusqu’aux perdreaux de cette saison, Jean Bellorini donc et, avant lui, Christophe Rauck mettant en scène un bel Amphitryon à Moscou avec la troupe des Ateliers Fomenko (lire ici). De l’autre, les spectacles réalisés en France par des metteurs en scène russes ; ils sont plus rares car la Russie est un pays de troupes permanentes, ce qui n’est pas le cas de la France exceptée la Comédie Française – et ce n’est pas un hasard si les spectacles qui me viennent spontanément en tête sont ceux réalisés dans la Maison de Molière par Anatoli Vassiliev (du Bal masqué de Lermontov à La Musica de Duras) et Piotr Fomenko (La Forêt d’Ostrovski). Et ceci sans mentionner des spectacles russes venus en France et des spectacles français programmés en Russie.

Le rendez-vous avec Kroum

Jean Bellorini fait un pas de côté en choisissant un auteur ni russe ni français : l’Israélien Hanokh Levin. Depuis longtemps, il voulait monter Kroum, l’une de ses nombreuses pièces (cinq volumes aux éditions Théâtrales dans les traductions de Laurence Sendrowicz), mais il n’avait jamais pu réunir les conditions pour le faire. C’est donc chose faite, et bien faite.

Quel plaisir de retrouver cet auteur et cette pièce que je n’avais plus revue depuis la mémorable et très personnelle version qu’en avait donné Krzysztof Warlikowski en 2005, où le Polonais mettait au centre les rapports entre Kroum et sa mère, optant pour un espace unique et flottant, concentrant les deux mariages qui traversent la pièce, se privant ainsi de ce comique de répétition et des effets de l’accumulation des courtes scènes qui composent diaboliquement Kroum.

Bellorini, qui signe également la scénographie, accentue cette composition en optant pour un dispositif qui offre une petite case de vie à chaque unité familiale, ce qui, dans la pièce, va d’un à deux individus. Pour le public russe, un tel dispositif renvoie, par ricochets, à l’espace limité de la komunalka soviétique (les appartements communautaires, il en existe encore) où, dans un appartement bourgeois de quatre pièces, vivaient quatre familles.

Cette étroitesse est une source de bien des jeux de scène où les acteurs de la troupe russe se régalent et nous régalent. Ce ne sont pas des espaces réalistes : une porte, et accessoirement une chaise ou un lit, le minimum ; c’est avant tout un espace de jeu. Bellorini suit en cela les indications de Levin. Cet auteur qui excelle dans la comédie (dans d’autres pièces, il s’adonne à la satire politique ou à la réécriture de la mythologie) ne décrit aucun mobilier comme aimaient à le faire nos maîtres du vaudeville. Tout est dans le verbe, tout est dans les corps.

Celui qui n’a d’autre chez lui que le logis étroit de sa mère où il ne va guère, c’est Kroum (Vitali Kovalenko). Il se tient le plus souvent à l’avant-scène, égrène le temps en grignotant des graines de tournesol comme les Russes aiment à le faire. C’est lui qui ouvre la pièce : il revient au pays, il n’a pas fait fortune, n’a rencontré aucune âme sœur, il ne rapporte que du linge sale, pas même un cadeau pour sa vieille mère. C’est le degré zéro du héros. Il dira vouloir écrire mais il n’écrira rien, ne se mariera pas, etc. Un personnage en creux, un oisif actif, une sorte de version désargentée et plébéienne du personnage d’Oblomov, héros du roman éponyme d’Ivan Gontcharov très populaire en Russie. Comme lui, Kroum dit passer son temps à dormir.

Ratage à tous les étages

A l’instar de Kroum, tous les personnages ont raté leur vie. Le mariage est un échec, la vie d’un couple qui ne se sépare pas, une calamité : comment supporter l’autre dont on ne voit bientôt que les défauts ? Célibataires ou mariés, les êtres sont pétris d’égoïsme, ce qui va souvent de paire avec la méchanceté. L’amour est une carotte qui fait avancer l’âne qu’est l’être humain mais la carotte est vite flétrie, immangeable. La force de Levin, c’est que ses personnages sont lucides sur eux-mêmes. « Tu me connais, j’en veux toujours autant et j’en fais toujours aussi peu », dit Kroum à Tougati (Dmitri Lyssenkov), son copain d’enfance, avant d’ajouter : « j’attends que mon grand roman, le roman du siècle, s’écrive de lui-même. »

Scène de "Kroum" © Pacal victor artcompress Scène de "Kroum" © Pacal victor artcompress
Kroum fuit sa vie en s’occupant de celle des autres, en particulier celle de Tougati. Il parvient à le marier (son rêve) avant qu’il ne soit rattrapé par le mal qui le ronge. Tougati mourra avant la fin de la pièce après que Kroum lui aura montré le soleil au bord de la mer une dernière fois – sans le dire explicitement, Tougati sait qu’il ne reverra plus jamais ça. La drôlerie de la pièce s’assombrit soudainement, cette mort prélude celle de la mère de Kroum (Marina Roslova) sur laquelle s’achève la pièce et le spectacle de Bellorini (alors que Warlikowski commençait le sien par par cette scène finale).

Autre personnage double face : Takhti (Sergey Mardar). S’il avait été boxeur, il aurait plus su encaisser les coups qu’en donner ; lui aussi est lucide sur lui-même. Il a épousé Trouda (Vasilissa Alexéeva) tout en sachant que cette dernière n’a jamais aimé que Kroum. Trouda n’est pas une reine de beauté avec ses poils sur les cuisses et ses fesses flasques mais Takhti aime pétrir ses miches comme s’il faisait des « heures supplémentaires dans une boulangerie ». De plus, de jour en jour, il voit les chairs de l’épousée s’affaisser. « Pourtant, comme j’aime cette dégringolade ! Plus que tout », dit-il.

Une rare aubaine

Tout n’est que dégringolade dans cette pièce d’autant plus drôle qu’elle est désespérée. Doupa (Yulia Martchenko), la copine de Trouda, surnommée Doupa la godiche, au corps empêché, ayant épousé le mourant Tougati, se fait dépuceler par un Italien de passage. Elle est l’un des deux personnages à s’extirper de ce marasme, sans doute pour tomber dans un autre cul-de-sac : on lui propose « un poste de caissière dans le nord du pays », alors la voici qui « part à la conquête de la grande distribution », dit-elle mi-bravache, mi-ironique.

L’ailleurs est une poudre magique, le futur une douce illusion. Sa mère morte, Kroum dit vouloir sous peu prendre de grandes résolutions, il est prêt « à commencer à vivre » mais il ajoute, ce sont les derniers mots de la pièce : « plus tard, plus tard ». L’autre personnage à partir, c’est Shkitt (Ivan Efremov), un compagnon fidèle de Kroum. Tel un chien, il observe tout et ne dit rien. Magnifique idée de Levin que ce personnage qui ne dit rien dans un monde où l’on passe son temps à jacasser. Il part, non pour conquérir le monde mais « pour rien », parce qu’il s’« ennuie ».

Pour les acteurs, jouer de tels personnages (je n’en ai cité que quelques-uns) qui évoluent dans des petites scènes qui sont à la fois comme des sprints et des sketches, est une rare aubaine. Il faut être solide, véloce, formé en tout et les acteurs de la troupe russe le sont. Habitués à être fermement dirigés, ils ont pu être étonnés par la direction de Jean Bellorini, obstinée mais non directive. En sollicitant leur imaginaire via des improvisations, il leur donnait la possibilité de multiplier les propositions. Décontenancés dans un premier temps, faute d’en avoir l’habitude avec les metteurs en scène russes, ils se sont engouffrés dans cette cour de récréation. Le résultat est éblouissant de vivacité et d’inventivité scéniques. Je n’ai pas vu tous les spectacles de Bellorini mais Kroum est probablement le plus libre et le plus accompli. Le Français a porté haut la troupe magnifique du Théâtre Alexandrinski et la troupe a donné des ailes à sa fibre russe.

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, lun, mer, jeu, ven et sam 20h, dim 15h30, en russe surtitré en français. Jusqu’au 28 janvier.

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