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Dans un espace épuré, Chloé Dabert et son scénographe Pierre Nouvel enferment deux reines dans une cage de verre amovible, descendue des cintres. Celle qui règne, Élisabeth Ier, reine d’Angleterre (Océane Mozas) et celle que celle-ci tient prisonnière depuis vingt ans Marie Stuart, reine d’Écosse et de France (Bénédicte Cerutti) . « Ne profanez pas, n’outragez pas le sang des Tudor qui coule dans mes veines comme dans les vôtres clame la prisonnière...Ô dieu du ciel ! Ne vous tenez pas là, raide, inaccessible, comme le récif auquel le naufragé cherche s’agripper en un vain combat ». Prisonnière, Marie Stuart n’en reste pas moins une femme symboliquement puissante.
Mortimer (Makita Samba) tombe sous son charme et servira de facteur à la lettre que lui confie la reine prisonnière destinée au comte de Leicester (Koen de Sutter) qui fut son amant et qui, aujourd’hui, est aimé par la reine d’Angleterre laquelle cependant s’apprête à épouser le frère du roi de France.
Tout n’est qu’intrigues, jeu des dupes et luttes d’influences, vérités et mensonges, avec comme point de bascule l’entrevue tant différée entre les deux reines demandée par la prisonnière. Schiller, en bon dramaturge, se plaît à capitaliser l’attente des spectateurs.
Scène magnifique où l’auteur décrit avec force l’indécision de la reine à à signer l’acte de mise à mort de sa prisonnière. « Tu as décidé? » lui demande Davison, son secrétaire d’état . « Je devais signer, je l’ai fait. Une feuille de papier ne décide de rien, un nom, ça ne tue pas » répond la reine. « Que faut-il faire de cet acte sanglant ? » insiste Davison (Jacques-Joel Delgado), «Son nom même dit tout » répond énigmatiquement Élisabeth. Le secrétaire d’Etat insiste : « Tu veux donc qu’il soit exécuté tout de suite ? ». La reine hésite : « Ce n’est pas ce que je dis . Je tremble à cette idée ». Davison la supplie de reprendre « ce papier » , « c’est comme un feu qui me brûle la main » ajoute t-il . La reine ne reprend pas le « papier » que tient son secrétaire d’État, et lui lance avant de sortir un indéchiffrable « Faites votre office ». Admirable scène de cette pièce magnifiquement traduite par Sylvain Fort.
Au demeurant tout flirte avec la perfection dans ce spectacle : les costumes, de Marie La Rocca, les coiffures sublimes de Cécile Kretschmar, les lumières de Sébastien Michaud, etc. Et bien sûr les actrices et les acteurs qu’il faudrait tous citer. Nommons à tout le moins les deux reines, Océane Mozas, Élisabeth Ier, celle qui règne sans partage mais non sans émois et tremblements, Bénédicte Cerutti qui donne à Marie Stuart une indécise et fascinante ambivalence, entre force et faiblesse.
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Tout autre ambiance dans la grande salle du Rond Point où la Comédie Française -privée de sa salle Richelieu pour travaux- présente une nouvelle fois Les femme savantes (parmi les pièces de Molière montées au Français, elle occupe la sixième place) dans mise en scène non maison mais proposée à la sicilienne Emma Dante. Proposition intrigante, pour ne pas dire audacieuse faite à cette artiste habituée à travailler avec sa compagnie Sud Costa occientale depuis un quart de siècle, qui parle mal le français et préfère habituellement tout concevoir depuis la conception jusqu'à la réalisation. . Un défi donc, aussitôt relevé par la sicilienne qui voit dans cette pièce de Molière une « grande réflexion sur le théâtre et sur la figure de la femmes à l’intérieur de la famille patriarcale », données qui ponctuent son habituel travail, d’autant plus qu’à ses yeux, Molière dans sa pièce « ne se moque pas » des femmes et de leur « tentative de rébellion ».
A début du spectacle, les actrices sont là déboulant dans le théâtre avec leurs habits d’aujourd’hui, leur téléphone portable, etc. Tombent bientôt des cintres d’ énormes ballots contenant des vêtements venus de loin (magnifique et souvent ironique travail de Vanessa Sannino qui signe la scénographie et les costumes) dont elles se revêtent. Et des coulisses arrivent des malles d’où sortent Chrysale (Laurent Stocker, impérialement drôle) et les autres hommes de la pièce. Beau début, tout en fantaisie.
Se méfiant de la caricature, Emma Dante réhabilite ironiquement le personnage de Trissotin (Stéphane Varupenne) auteur de vers pédants que Philaminte (Elsa Lepoivre) pas plus que son mari Chrysale n’ont lu, cependant, elle d’abord et lui ensuite, aimeraient que leur fille Henriette (Edith Proust) épouse ce pédant prétendant qu’Emma Dante voit « élégant et très beau », un séducteur qui plait aux femmes bien qu’il n’ait pas daigné lire la prose commise en secret par Philaminte, sachant que son mari peste contre les femmes qui « veulent écrire et devenir Auteurs ». Henriette, elle, n’a d’yeux que pour Clitandre (Gaël Kamilindi), choix approuvé par Ariste (Eric Genovèse) le frère de Chrysale, alors qu’Armande (Jennifer Decker) sœur aînée d’Henriette se contenterait, elle, d’un Trissotin.
Bref Molière s’amuse et nous amuse, Emma Dante surenchérit, même si ce glissement entre le passé et le présent qu’ elle déploie tient plus du gadget que de la dramaturgie. Citons parmi les bons moments du spectacle celui paradoxal où Philaminte se fait remettre à sa place par son mari Chrysale pour avoir viré une servante (Charlotte Van Bervesselès) qui aurait commis une faute de français.
Ce qui qui contribue au charme du spectacle, c‘est la force collective de la troupe qui transcende les zizanies entre les personnages de Molière, à commencer par ces femmes par trop savantes pour ne pas être savoureuses. Emma Dante se plaît à mettre en scène « la beauté des personnages de Molière dont l’élégance tranche avec notre époque et son laisser aller ».
« Marie Stuart » de Friedrich Schiller, mis en scène Chloé Dabert, au TGP de Saint-Denis du lundi au ven à 19h30, Sam 17h, dim15h usqu’au 29jan. Durée 3h40. Retour en navette sur Paris. Le spectacle a été créé à la Comédie de Reims. Après Saint-Denis le spectacle poursuit sa tournée au Théâtre du Nord du 3 au 7 fév et à la Comédie de Béthune du 11 au 13 fév. Le texte de Schiller dans la traduction de Sylvain Fort est publié à l’Arche
« Les femmes savantes » de Molière par la troupe de la Comédie-Française dans une mise en scène d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point . La salle Richelieu étant en travaux pendant de longs mois, les spectacles sont donnés dans d’autres salles parisiennes comme le Théâtre du Rond-point ou le Théâtre de la Porte Saint-Martin.