Scène de "Sombre rivière © Jean-Louis Fernandez Scène de "Sombre rivière © Jean-Louis Fernandez
En ces temps de déprime et de peur où la Marine nous sort par les narines, où le Macron nous bouffe les rognons, où le Mélenchon et le Hamon jouent aux cons, où le Fillon montre son vrai visage d’Harpagon poltron, et où le Hollande glande, v’là que déboule un puissant contre-feux, une marmite explosive mettant sous pression les vents de l’Histoire, la grande et la petite jouant au coude-à-coude. Voici que surgissent Lazare et son scenic band, des loustics en surmultipliés, à la fois musicos, tchatcheurs, rappeurs, slameurs, danseurs de tout, acteurs à tout va et activistes porte-parole du poète.

Une langue, un univers

Lazare n’apparaît pas en scène, mais se glisse dans chacun. Cela s’appelle Sombre rivière comme un vieux blues des Noirs de la Nouvelle Orléans, c’est plein de blessures, de morts, de mal de vivre. C’est tout autant plein de traversées giboyeuses faites de chansons, de galops, d’ivresse, de mots en rut et de poésie brute, de danses déjantées, de costumes invraisemblables. Cela dépote à tout bout de champ en tirant à vue sur les démons, les obsessions du temps présent et sur celles propres à Lazare, à la fois auteur et metteur en scène.

C’est aussi un spectacle somme qui fait retour incidemment sur son parcours ; sa formation initiale au Théâtre du Fil (théâtre de la protection judiciaire de l’enfance et de la jeunesse), le TGP dont il pousse la porte, ses rencontres fécondes avec François Tanguy et Claude Régy, ses performances d’improvisateurs, ses errances. Et puis sa rencontre avec Anne Baudoux, en 2006 la fondation de sa compagnie nommée Vita Nova (nom emprunté à Dante) et une première grande pièce qu’il met lui-même en scène et que l’on découvre un soir au Studio Théâtre de Vitry (dirigé alors par Daniel Jeanneteau), un choc. La découverte d’une langue et d’un univers, cela s’appelait Passé-je ne sais où, qui revient (lire ici). Puis une affirmation de plus en plus nette d’une rythmique scénique très personnelle à travers les deux autres volets de ce qui apparaît alors comme une trilogie : Au pied du mur sans porte (lire ici) et Rabah Robert (lire ici), les deux premiers titres de la trilogie étant empruntés à Fernando Pessoa.

Plus récemment, Petits contes d’amour et d’obscurité (lire ici) peut apparaître à rebours comme une amorce de ce qui explose et se déploie frénétiquement aujourd’hui dans Sombre rivière : un texte plus que jamais inséparable du spectacle qu’il engendre et sans cesse réévalué au fil des répétitions.

Un genre monstre

Sombre rivière n’est pas simplement une pièce de théâtre, c’est un genre monstre en soi. Un genre hors genres que les mots opéra, comédie musicale ou revue ne résument pas mais qui peuvent apparaître comme d’utiles panneaux indicateurs (en particulier pour les programmateurs soucieux de mettre toute création dans une case). La poétique de Lazare est irréductible à toute catégorie connue, elle se fonde sur le débordement, la relance permanente, le déraillement, les croisements, le partage ; le geste y accompagne ou précède la parole, la musique est porteuse de mots et inversement. C’est du théâtre (cet art attrape-tout) effréné où la danse et la musique font jeu égal avec le poème. Ce spectacle consacre Lazare. Il invente et accomplit une forme qui ne ressemble à personne sauf à lui-même et à son band, à sa bande : tous ceux qui sont sur la scène sont des producteurs de formes à partir du riche livret que constituent les brassées de textes apportés par Lazare.

Scène de "Sombre rivière" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Sombre rivière" © Jean-Louis Fernandez
Tout commence après les attentats de la fin 2015. Depuis, « quelque chose s’est retourné à l’intérieur », écrit-il. Lazare passe deux coups de fil. L’un à sa mère, algérienne, ne sachant pas écrire et parlant mal le français. L’autre à Claude Régy, ce grand chirurgien des mots des autres, ce maître incontesté de l’intensité scénique. Ces coups de téléphone donnent naissance à deux gestes poétiques « Allô Claude » et «  Allô maman » que Lazare apporte au début des répétitions avec quelques chansons plus anciennes. La suite est une alchimie journalière dont nous ne voyons que la surface visible : Sombre rivière.

Les deux coups de téléphone cernent, de fait, les deux lignes qui fondent l’écriture de Lazare. La ligne intime qui se rattache à sa famille et qui traverse la trilogie depuis le grand-père tué par les Français en mai 1945 à Guelma, la vie après en Algérie puis l’arrivée en France de sa mère, femme de ménage, jusqu’à lui, son fils, Lazare, réincarné en Libellule (que l’on retrouve dans Sombre rivière), double et frère à la fois, enfant turbulent, ado naïf et frondeur. Et l’autre ligne, disons culturelle et cosmique, toutes ces œuvres avec lesquelles ses textes dialoguent, de Dante à Büchner, de Lenz à Sarah Kane, tous ces événements qui l’ébranlent. Revenant d’entre les morts, Sarah Kane dit à l’acteur incarnant Lazare : « je suis revenue pour heurter ta pensée. » Les morts qui habitent le poète sont des deux côtés, ceux des attentats et ceux de Guelma. S’adressant à eux tous, il leur lance : « j’écris les morts qui sont dans mon corps. » Les morts le traitent de « bouffon ». Ce n’est pas seulement une moquerie, c’est aussi un hommage : Sombre rivière est une extraordinaire bouffonnerie. Lazare poursuit : « tous les livres que j’ai lus travaillent avec moi quand j’écris » ; et plus loin : « je vis ma vie comme un spectre / c’est pour ça que je délire. j’ai envie qu’elle soit réelle ma vie ». 

« Tu es né en France mais t’es un Arabe »

Pas de fable durable, pas de personnages monolithiques, exception peut-être pour Anne Baudoux qui joue la mère et aussi son propre rôle, Anne, la vigile de tous les instants. Sa présence auprès de Lazare depuis le début de la trilogie est essentielle. Au générique, elle apparaît comme actrice et comme collaboratrice artistique, tout comme Marion Faure qui travaille avec Lazare depuis 2007 et a une formation qui oscille entre la danse et la vidéo. On retrouve Mourad Mousset, le créateur de Libellule dans les précédents spectacles, Olivier Leite, connu au Théâtre du Fil qui a créé plusieurs groupes de musiques avec Mourad. Julien Héga, Veronika Soboljevski et Louis Jeffroy ont des formations de musiciens, Ludmilla Dabo est une actrice, tout comme Laurie Bellanca qui s’intéresse au médium radiophonique. Julien Villa vient des compagnies de Sylvain Creuzevault et Jeanne Candel. Tous jouent d’un instrument ou de plusieurs, tous dansent, tous chantent, tous portent haut le poème de Lazare qui gicle par pulsions, Lazare appelle cela des « appels ».

Rien de didactique, rien de compassionnel dans cette séquence, très belle, où Libellule et sa mère dialoguent, lui affirmant qu’il est un Français né en France et elle rétorquant : « tu es né en France mais t’es un Arabe ». Belle séquence également, celle où Lazare filme le visage de sa mère, laquelle, au moment de parler, évacue son empêchement dans des éclats de rire.

L’enfance, les contes de l’enfance et les costumes qui vont avec surgissent de façon impromptue et cocasse comme il arrive quand, vingt ans après, on se met à fredonner une chanson apprise alors que l’on était enfant. C’est plein de gags, de blagues, ça n’arrête pas de passer du coq à l’âne, on voit même Antonin Artaud habillé en moine et un homme devenu aspirateur. Pas de cloisons, pas de frontières. La scène est le monde et réciproquement. Shakespeare le disait déjà, Lazare l’arpente à sa manière, sautillant entre les époques, virevoltant entre les arts, partageant le pain et le vin de ses mots entremêlés qui viennent de la rue, de ses rêves, de son imaginaire, de l’ivresse et des auteurs aimés. Dans son œuvre déjà conséquente, Sombre rivière, qui traverse tout son parcours, constitue la première apothéose.

Théâtre national de Strasbourg, 20h tous les soirs sf sam 25 à 16h ;

MC93 au Nouveau théâtre de Montreuil, 20h tous les soirs, du 29 mars au 6 avril ;

Théâtre Liberté à Toulon, le 28 avril.

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