Hauts de France : Kamal, Anour, Monsieur Linh et les autres

Le Cabinet de curiosités du Phénix de Valenciennes avait pour titre « exilexit ». Les artistes de la Toneelhuis d’Anvers qui placent les migrants au centre de leur travail étaient très présents. Le directeur, Guy Cassiers, avec une adaptation de « La Petite Fille de Monsieur Linh » de Philippe Claudel, et l’un des artistes associés, Mokhallad Rasem, avec une installation vidéo dans l’Avesnois.

Scène de "Chercheurs d'âme" © Mokhmmad Rasem Scène de "Chercheurs d'âme" © Mokhmmad Rasem
Dans une petite pièce qui jouxte la salle de musique de Poix du Nord, il y a foule. C’est à croire que de tous les coins des Hauts-de-France, on a convergé vers cette localité d’un millier d’habitants au fin fond de l’Avesnois. L’atelier-cuisine a concocté des basboussas maison (gâteau égyptien) ainsi qu’une sorte de burek, maison également, avec le fromage frais du coin. C’est délicieux. La bière locale abonde, le jus de pomme n’est pas en reste et le cubi de rouge n’est pas le dernier. Comme le diront les deux directeurs de la Chambre d’eau, Vincent Dumesnil et Benoît Ménéboo, qui organisent l’événement, le pot se fait habituellement après l’exposition. Cette fois, il a commencé avant. Il se continuera longtemps après. On n’est pas pressé de sortir, on est bien ; de l’autre côté de la porte, il fait frisquet. On sort tout de même, trois pas, trois marches à monter – « on a salé les marches mais attention au verglas », a prévenu le maire de Poix du Nord –, nous y voilà.

Quatre Soudanais dans l’Avesnois

Disposée au centre de la spartiate salle de musique, l’exposition est une installation vidéo de l’artiste irakien Mokhallad Rasem réfugié en Belgique où il est arrivé en 2006. A Bagdad, il avait suivi des études de comédien et de metteur en scène ; la guerre en Irak a tout bouleversé. Après l’exil et les camps, il a fini par reprendre pied : depuis début 2013, il est artiste associé à la Toneelhuis d’Anvers – le lieu où travaille Guy Cassiers. Dans ses spectacles, Rasem s’appuie sur Shakespeare pour bâtir un univers où les mots ne sont pas toujours les premiers. C’est ce que l’on constate également avec son installation vidéo, un cube dont les quatre faces projettent de discrètes variantes visuelles d’une même histoire sonore, celle de l’accueil de Kamal, un réfugié soudanais, dans un village de l’Avesnois.

Mokhallad Rasem filme tout en douceur. Avec un œil impressionniste digne de Monet, il capte les couleurs tendres des chemins, des bosquets, la buée des vitres. L’histoire du migrant s’égrène souvent en voix off. Et tout se renverse : c’est le migrant soudanais qui sert de guide au réalisateur et le conduit vers ceux qui l’ont accueilli ; le film parle autant d’accueil que d’exil.

Calais n’est pas bien loin. Pour nombre d’habitants de l’Avesnois, la jungle de Calais et la façon dont l’Etat et sa police s’y sont conduits (Hollande, Macron : même hypocrisie) entraînèrent fureur et malaise. En rester là, ne rien faire alors qu’on est si près ? Un collectif Solidarité Migrants s’est constitué en octobre 2016 lorsque quatre Soudanais sont arrivés dans l’Avesnois. Il compte aujourd’hui plus de 120 personnes. Il fallait de l’argent, organiser des démarches, contacter des avocats et aussi sensibiliser les habitants de l’Avesnois, ce qui a été fait de façon informelle ou lors d’un pique-nique solidaire. Kamal vit à la Chambre d’eau, Anour à Wargnies-le-Petit et les deux autres à Poix du Nord.

Au Favril, il y a longtemps, le Moulin des Tricoteries meulait le blé. A une époque plus récente, le moulin est devenu une ferme, puis un gîte, puis un camping autour de la maison laissée inoccupée plusieurs décennies durant. C’est là que la Chambre d’eau a installé ses bureaux et aménagé le lieu pour accueillir des artistes en résidence en symbiose avec le territoire. Chaque troisième vendredi du mois, une rencontre publique est organisée avec l’artiste en résidence. Mokhallad Rasem est venu séjourner à la Chambre d’eau en octobre dernier. Chercheurs d’âme est le titre français de son installation qui, en flamand, joue sur deux mots : asieseeker, demandeur d’asile, et zielseeker, chercheur d’âme. L’exposition est présentée dans le cadre du « Cabinet de curiosités » qui chaque année se déroule au Phénix de Valenciennes et ailleurs dans la région. Pour la seconde année en partenariat avec la Chambre d’eau, et pour la première fois à Poix du Nord.

Le couteau dans la plaie

Sous le titre « exilexit », les manifestations diverses (spectacles, exposition, films, installations) du Cabinet de curiosités n’étaient pas sans faire écho les unes aux autres.

Des points noirs au bout des cinq doigts, le trajet d’une frêle embarcation au creux de la paume et sur l’avant-bras, deux rangées de gens qui marchent en direction des salières au creux de l’épaule, un lieu d’accueil peut-être, ou alors plus loin vers le pays du cœur plus difficile d’accès. Cela, vous le voyez à la fin, lorsque vous retirez le bras auparavant glissé dans le trou d’une paroi (cela s’apparente à une prise de sang). Pendant que l’artiste dessinait ce périple sur votre bras, vous écoutiez au casque un poème parfois chanté évoquant des traversées de frontières périlleuses, une jungle, le « couteau dans la plaie », et parlant de chagrin. Cette performance pour spectateur seul, intitulée As far as my fingerstips take me, est proposée par Tania El Khouri qui vit entre Londres et Beyrouth, et réalisée au Phénix de Valenciennes par Basel Zaraa, un réfugié palestinien de Syrie, resté longtemps au camp de Yarmouk tout comme le cinéaste Samer Salameh, un de ses amis, aujourd’hui réfugié à Paris et que l’on avait croisé dans l’atelier des artistes en exil (lire ici).

Sur la coursive qui conduit à la petite salle de théâtre du Phénix sont exposées les photos noir et blanc de Julien Saison, qui a séjourné à Norrent-Fontes, petite commune du Pas-de-Calais où se situe la dernière aire d’autoroute avant la mer, autrement dit la dernière chance de monter dans un camion avant qu’il ne traverse le tunnel sous la Manche. Le camp de Norrent-Fontes mis en place en 2008 a été évacué et rasé le 18 septembre dernier, « avec cœur et humanité » sans doute, comme le disait naguère un ministre de l’Intérieur lors de l’évacuation musclée de l’église Saint-Bernard à Paris..

Le banc de monsieur Linh

Au bout du couloir, dans la petite salle, un acteur nous attend, l’excellent Jérôme Kircher. Ce n’est pas un one man show, ce n’est pas un « seul en scène », c’est un spectacle de Guy Cassiers. C’est-à-dire un art du théâtre qui orchestre magistralement les sons, les images, les volumes, les corps, les écritures.

scènde de "La petite fille de monsieur Linh © Kurt van der elst scènde de "La petite fille de monsieur Linh © Kurt van der elst

L’acteur raconte l’histoire de Monsieur Linh et de la chose qu’il tient entre les bras et qui ressemble à une toute petite fille. Monsieur Linh est un homme qui a fui son pays défiguré par la guerre, il a tout perdu, à commencer par ses repères. Esseulé dans un pays dont il ne comprend pas la langue, il erre. Que fait un errant ? Tôt ou tard, il s’assoit par terre ou sur un banc. C’est ce que fait Monsieur Linh dans un parc. Il s’assoit sur un banc et s’assoit à côté de lui Monsieur Bark. Ce n’est pas un migrant mais un homme seul, il vient de perdre sa femme. Ces deux-là vont se comprendre sans pourtant parler la même langue. C’est là le début du roman de Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh.

Son adaptation à la scène par Guy Cassiers fait partie du projet « Beyond Borders » qui réunit plusieurs créateurs de la Toneelhuis, dont Mokhallad Rasem avec Chercheurs d’âme qu’il décline ici et là en donnant la parole aux réfugiés. Dans Borderline, Cassiers avait porté à la scène Les Suppliants, le texte d’Elfriede Jelinek sur le même sujet. Son adaptation du livre de Philippe Claudel a connu d’autres versions, dont la première en flamand avec Koen de Sutter. Cassiers monte cette adaptation avec un acteur différent pour chaque pays et chaque acteur infléchit la mise en scène. « Je m’abandonne à un autre contexte dans une autre langue », dit Guy Cassiers. Un peu à la façon de Monsieur Linh qui essaie partout où il se trouve de trouver la parade pour protéger la petite chose qu’il tient entre ses bras.

Guy Cassiers et la Toneelhuis d’Anvers ont aussi créé un site, www.ctzns.eu, où convergent les travaux d’étudiants en journalisme ayant trait aux migrants. C’est ainsi que dix-huit étudiants de l’université de Valenciennes ont réalisés cinq portraits vidéo que l’on pouvait regarder sur un moniteur dans le hall du Phénix. Quatre migrants venus du Soudan, du Congo, de Guinée. Et Janine, issue de l’émigration polonaise. Calais, elle connaît, elle habite à une portée de voiture. « Avec mon mari, en 2006, on a mis tout ce qu’on pouvait dans la voiture et on y est allé. » Vingt ans que ça dure. Avec ou sans langue commune, « ce sont de riches rencontres », dit Janine.

Les trois jours du Cabinet de curiosités sont terminés.

La Petite Fille de Monsieur Linh poursuit sa tournée : du 21 au 23 à l’Espace Malraux de Chambéry ; les 28 et 29 mars aux Espaces pluriels de Pau ; du 3 au 7 avril à la MC93 ; du 10 au 13 avril à la Rose des vents de Villeneuve-d’Ascq ; du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur ; du 25 au 31 mai au Théâtre national de Bruxelles.

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