Les duos diablement et drôlement logiques d'Alice Lescanne et Sonia Derzypolski

Quels chemins mènent de la pantalonnade aux Sans culottes, de la collection « Que sais-je ? » à un authentique peintre qui a pour unique sujet les trognons de pommes ?

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Quels chemins mènent de la pantalonnade aux Sans culottes, de la collection « Que sais-je ? » à un authentique peintre qui a pour unique sujet les trognons de pommes ? Ce sont là quelques-uns des itinéraires exploratoires de notre monde avec les armes d’une logique sans peine (Lewis Carroll) assortie d’un gros boulot, que façonnent, respirez bien et ouvrez grand vos mirettes, aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii.

« Pardon du jeu de mots »

Ne me demandez pas laquelle est Alice Lescanne et laquelle est Sonia Derzypolski, ces deux-là toujours habillées en noir sont quasiment comme un corps divisé en deux entités avec juste ce qu’il faut de différences pour mieux faire chauffer la colle de la réflexion commune et son arme de persuasion massive qu’est la déduction. Quand l’une se tait, l’autre prend le relais. On marche avec elles (car elles nous font aussi marcher), en toute confiance vers l’inéluctable. C’est comme la traversée d’un tunnel dont au bout la lumière éclairerait rétrospectivement un parcours où elles n’ont cessé de relier des données que l’on croyait sans liens. « Où veulent-elles en venir ? » se demande plus d’un spectateur biberonné par Descartes. Ce qui est sûr, c’est qu’elles y vont et nous, trop contents, on les suit au bout de leur monde qui est le nôtre.

On les a croisées ces derniers temps au 104 (artistes associées), on les a signalées à la biennale de Lyon, elles étaient samedi dernier au Centre Pompidou de Paris à l’affiche de la « Tangram Posture » proposée par Florencia Chernajovsky dans le cadre du festival Air de jeu. Pour leur Pardon du jeu de mots, c’est d’ailleurs de cet intitulé qu’elles sont parties, d’air en aire en hair en cheveu et ainsi de suite. Le jeu de mots est l’une des cordes de leur arc mais leur jeu de flèches et de fléchettes consiste moins à viser la cible qu’à explorer toutes les voies qui y mènent et de ne pas s’arrêter là, pour solde de tout compte ou plutôt de tout conte car elles nous captivent sans pour autant élever le ton ou se livrer à des contorsions. Elles nous racontent des histoires merveilleuses mais vérifiables. Leur calme ajoute au sérieux de leur charme. Assises dans des fauteuils ou pas, notes en main comme un conférencier, concentrées sur leur démonstration, elles ne rient jamais, nous souvent. Elles sont redoutablement loufoques.

« Le titre du spectacle est : aléatoire »

Tout ce que je sais, c’est qu’elles ont fait l’école des Beaux-Arts, un nom qu’elles n’aiment probablement pas, le jugeant par trop exclusif. De fait, Alice&Sonia mettent sur le même plan de leur travail aussi ludique que rigoureux le beau et le laid, Velasquez et le peintre du dimanche, le salon de coiffure de la rue Mirepoix et la biennale de Venise. Il en ressort un rafraîchissement de l’approche des choses de ce monde, une liberté de circuler sans limites entre les mots, les concepts et les faits, un art de marier imparablement la carpe et le lapin, le parapluie et la machine à coudre. Leur curiosité est sans bornes et surtout sans œillères.

Par exemple, dans Le titre du spectacle est : aléatoire, elles exploraient la notion d’égalité à la lueur de la collection « Que sais-je ? » : même format, même nombre de pages, même prix, on traite sur le même plan La Mongolie (N°1663), Les Animaux préhistoriques (N°1664), Les Maladies de la circulation sanguine (N°1665). Soit. Il y a bien un « Que sais-je ? » sur l’égalité, un autre sur la liberté, mais pourquoi aucun sur la fraternité, se demandent-elles. Et ainsi de suite.

On peut en savoir plus en allant sur leur site où elles se présentent comme « un groupuscule de deux personnes issues des arts visuels et des sciences politiques » dont la préoccupation est de « pousser le bouchon, et de faire réussir à faire coexister des questions graves (comme la mort des idées, la crise de la démocratie ou la fin du monde) avec un imaginaire léger (nuages coureurs, fleurs bègues, animaux sans tête). »

C’est aussi sur leur site que l’on peut suivre les torrides aventures du « post-impossible », l’évolution de leur « roman réaliste »  ou le délicieux feuilleton « Negopif ». Sous ce nom de code, les bien nommées aalliicceessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii négocient à vue l’achat d’une de leurs œuvres par la bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou (à suivre sur negopif.com). Elles voudraient que le prix ne soit « ni arbitraire, ni discrétionnaire ». Elles se demandent à qui la tractation va profiter. « A l’acheteur ? A l’artiste ? Au public ? A personne ? » Elles posent de bonnes questions.

Le titre du spectacle est : aléatoire sera repris au 104 à la rentrée prochaine.

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