Dialogue posthume entre Antoine Vitez et Patrice Chéreau, en hommage à Marion Scali

Comment vivent, après la mort de leur signataire, les mises en scène de grands maîtres de la scène que furent Antoine Vitez et Patrice Chéreau ? Bien imparfaitement, par le biais de photographies, « captations » ou films, par les articles rendant comptent des spectacles ou du travail de répétitions, autant de reliques précieuses, lesquelles sont, si l’on veut, l’équivalent des ruines qui nous restent des cités antiques. Mais ces maîtres nous lèguent aussi en héritage public leurs écrits, leurs paroles, des notes de travail, des brochures annotées. Après leur mort, ces documents, ces écrits prennent une singulière ampleur, tout comme les souvenirs de leurs proches, de leurs acteurs ou de leurs spectateurs.

 Marion Scali in memoriam

La journaliste Marion Scali qui vient de disparaître (d’un cancer) était une spectatrice amoureuse. Du théâtre, elle aimait tout et d’abord ceux qui le font. A Libération (où nous fîmes équipe quelques années durant), elle mit souvent sa plume nerveuse et son amitié généreuse au service des acteurs, des metteurs en scène ou des directeurs de festival comme Alain Crombecque dont le regard en coin la faisait rire et qui aimait bien cette fille qui marchait pieds nus dans les rues d'Avignon et avait du franc-parler à revendre. Elle devait s’éloigner du théâtre pour assouvir tant et plus son autre passion, plus ancienne que celle du théâtre : les chevaux. Elle écrivit des articles, dirigea une revue et publia plusieurs livres ludiques et érudits sur le sujet. Elle quitta Paris pour vivre dans le Perche auprès de ses chevaux, l’un d’eux avait fait ses classes dans l’écurie Bartabas. Cependant, elle continuait à se tenir informée de ce qui se passait dans le monde du théâtre. Elle aurait sans doute aimé lire ces lignes sur deux sommités qu’elle côtoya et sur lesquels elle écrivit. Que cet article lui soit dédié.  

 © Antoine Vitez © Antoine Vitez

Antoine Vitez (1930-1990) a beaucoup écrit. Comme Tadeusz Kantor (1915-1990) dont on fête cette année le centenaire de la naissance à travers diverses manifestations, exposition autour de son spectacle Wielopole Wileopole, traductions de ses Ecrits, etc. Gallimard republie à l’identique Le Théâtre des idées d’Antoine Vitez (une anthologie promptement établie par Danièle Sallenave et Georges Banu, peu de temps après sa disparition), en lui faisant les honneurs de la prestigieuse collection « La pratique du théâtre » où Vitez va pouvoir dialoguer avec ses maîtres tels Louis Jouvet ou Jacques Copeau, autres habiles et frénétiques plumitifs. Une utile réédition qui peut servir d’introduction à ses Ecrits sur le théâtre (cinq volumes aux éditions POL). 

Patrice Chéreau (1944-2013) a beaucoup moins écrit. Les rares textes qu’il a signés sont éclairants, denses, et mériteraient d’être réunis. Sa disparition récente (l’endroit où il repose au cimetière du Père Lachaise est, pour l’heure, toujours en attente d’une pierre tombale !) fait qu’il est à l’aube d’une activité éditoriale posthume le concernant, laquelle s’ouvre présentement avec deux livres aussi différents que passionnants.

 Les enfants turbulents de Chéreau

Marc Citti fut l’un des jeunes apprentis acteurs qui formèrent la seconde et dernière promotion de l’école de Nanterre-Amandiers lorsque Chéreau était le directeur de ce théâtre fondé par Pierre Debauche. Il avait confié la direction de l’école à l’un de ses proches, Pierre Romans. De Marianne Denicourt à Bruno Todeschini, de Valéria Bruni-Tedeschi à Vincent Pérez, d’Eva Ionesco à Thibault de Montalembert, pour n’en citer que quelques-uns, tous ont fait partie de cette promotion avec Marc Citti, avant de faire carrière ensuite, chacun de son côté. C’est la vie de cette école que raconte Citti dans Les Enfants de Chéreau, un livre fiévreux écrit au lendemain de la mort de « Patrice », et plus lointainement celle de « Pierre » (Romans), comme un long chant d’adieu à ce qui fut aussi sa folle et intense jeunesse.  

Anne-Françoise Benhamou, professeur en études théâtrales à l’Ecole normale supérieure et dramaturge (auprès de Stéphane Braunschweig), a réuni, elle, les excellentes études qu’elle a consacrées à Patrice Chéreau de son vivant ; elle y ajoute quelques inédits, écrits après sa disparition. 

Paraît également Antoine Vitez, homme de théâtre et photographe, un ensemble réuni par Brigitte Joinnault et rassemblant les photos de Vitez qui fut aussi photographe, prolongeant en cela le geste de son père, photographe de métier. Ces photos avaient l’objet d’une double exposition il y a quelques années dont j’avais, ailleurs, rendu compte. Le livre entrelace photos de Vitez et témoignages, ceux de proches (ses filles), d’amis (comme Jack Ralite), d’auteurs que Vitez a montés (comme Michel Vinaver dont il mit en scène Iphigénie Hôtel), de comédiens comme Pierre Vial ou Daniel Soulier. Ce dernier se souvient de ce que disait Vitez : « Je peux revoir La Nuit des forains, mais Bergman ne pourra jamais voir mon Faust. »  Soulier voit là une souffrance dont à ses yeux la photographie constitua la vengeance. Et Soulier ajoute : « La fuite du temps était chez lui une douloureuse obsession. »

On pourrait en dire autant de Chéreau. Et c’est peut-être là ce qui réunit les deux grandes figures que furent Vitez et Chéreau au-delà de l’amour qu’ils portaient aux acteurs et aux textes, une façon de faire face à la fuite du temps propre aux aventures scéniques et à la disparition de tout spectacle par une urgence à faire du théâtre, par une sensibilité extrême au temps de la représentation, au battement scénique.  

« L’univers de Chéreau se nourrit du chaos des passions humaines, il n’aime rien tant qu’orchestrer le flux des contradictions, des paradoxes et des débordements qui submergent les êtres », écrit Citti qui montre ces contradictions à l’œuvre chez Chéreau lui-même : « Il y a le conquérant, le meneur d’hommes, le capitaine arc-bouté, mais aussi le timide, l’enfant inconsolé, en mal d’intention, il y a l’aristocrate et le paysan, l’humble et l’arrogant, l’esthète et le paillard. » Et ses mains qui « semblent n’exister que pour saisir, empoigner et caresser ».

 Les (auto) portraits de Vitez

Vitez dont les mains fines semblaient le prolongement de son visage a fait de nombreux portraits (principalement ceux de ses acteurs), les uns écrits (on peut les lire dans Le Théâtre des idées), les autres photographiques (bon nombre figurent dans le livre consacré à ses photos). L’un des portraits écrits concerne Patrice Chéreau : « Comme il a raison, Chéreau, de faire apparaître physiquement sur le théâtre cette durée de l’œuvre, de l’accentuer même, au lieu de figurer une comédie bien faite. Celle-ci ne finit pas, ne finit pas » (en marge de sa mise en scène de la pièce de Marivaux Le Triomphe de l’amour).

A propos des portraits photographiés par Vitez où, parfois ce dernier apparaît (miroir) à côté d’un de ses acteurs (aucun portrait de groupe), Anne-Françoise Benhamou se livre à une belle introspection, y voyant « une image  de la place du metteur en scène, centrale, créateur et décideur de l’instant, mais aussi tout entier voué au regard sur l’autre, à cet amour du portrait où il révèle en même temps sa propre image, et la force de son désir ». Dans le livre qu’elle consacre à Chéreau, on lira avantageusement le texte, écrit après sa disparition, portant sur les trois mises en scène qu’il fit de La Solitude dans les champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Depuis sa création très controversée et mal emmanchée à Nanterre en janvier 1987 avec Laurent Mallet (le Client) et Isaach de Bankolé (le Dealer), sa reprise quelques mois plus tard où Chéreau méconnaissable (ventre postiche, moustache, casquette, voix venue d’ailleurs) reprend le rôle du Dealer, jusqu’à son triomphe en mai 1995, où Chéreau, sans postiche, sans posture et sans décor, a pour partenaire Pascal Greggory. Mais comment se souvenir de ces trois spectacles ? Vingt-sept ans après avoir vu la première version, Anne-François Benhamou conserve en elle « intact le sentiment de sidération qui s’en dégageait ». Mais encore ?  Il n’y a pas eu de captation. Elle trouve dans les archives de l’INA, au détour d’actualités télévisées, deux minutes du spectacle, un trésor. La seconde version sera filmée, elle, par Benoît Jacquot. La troisième version sera contemporaine des premiers traitements du Sida et de l’essor des nouvelles technologiques, entre autres, filmiques.

Un jour où on l’interrogeait sur sa façon de « faire une distribution », Antoine Vitez répondit : « Je ne fais pas une distribution. Je cherche à constituer, pour chaque pièce, une sorte de famille, et les personnages trouvent toujours leur incarnation dans les personnes ». Une telle phrase trouve aujourd’hui d’étonnants échos. Mais que reste-il de son Faust à Chaillot ? Une image persiste : celle de Vitez nu, sortant d’une baignoire sabot grise. Souvenir auquel fait écho ce troublant autoportrait de Vitez se photographiant nu dans une chambre d’hôtel en Roumanie en mars 1990, un mois avant de disparaître.

Antoine Vitez, Le Théâtre des idées, collection Pratique du théâtre, Gallimard, 612 p., 26,50 €.

Antoine Vitez, homme de théâtre et photographe, sous la direction de Brigitte Joinnault, Les Solitaires intempestifs, 142 p., 19 €.

Marc Citti, Les Enfants de Chéreau, Actes Sud-Papiers, 178 p., 15 €.

Anne-Françoise Benhamou, Patrice Chéreau, figurer le réel, Les Solitaires intempestifs, 192 p., 15 €.

« Patrice Chéreau, un musée imaginaire », au musée de la collection Lambert, Avignon, du 11 juillet au 11 octobre.

Tadeusz Kantor, parutions aux éditions Les Solitaires intempestifs dans les traductions de Marie-Thérèse Vido-Rzewuska : « Ma Pauvre Chambre de l’imagination, 108 p., 13 € ; Ecrits I, 478 p., 23 € ; Ecrits II (à paraître le 5 juillet).

Exposition « Les origines, Wielopole Wielopole, les origines », à l’hôtel La Mirande, tout au long du Festival d’Avignon.

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