« Juste la fin du monde » de Lagarce au programme du bac et de la compagnie Processes

Avec « Le Malade imaginaire » de Molière, et « Les Fausses Confidences » de Marivaux, « Juste la fin du monde » de Jean-Luc Lagarce est au programme du bac des classes de première de la voie générale. Belle coïncidence, la pièce est actuellement jouée vigoureusement par la compagnie Processes.

Scène de "Juste la fin du monde" © Gordon Spooner Scène de "Juste la fin du monde" © Gordon Spooner
La salle du Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet était pleine. Plusieurs classes de première de lycées parisiens étaient venues renforcer le public en ce premier jour des vacances scolaires. Leurs professeurs de français n’allaient pas rater l’occasion : à côté d’une pièce de Molière et d’une autre de Marivaux, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce est au programme du bac, et la pièce de ce dernier se donne dans un théâtre de la banlieue proche. Quelle meilleure introduction à une pièce de théâtre que de l’entendre et de la voir jouer par des comédiens ? Si ces derniers sont à la hauteur, et c’est fort heureusement et joliment le cas, c’est top. Il sera plus aisé ensuite de la lire en classe dans le souvenir ou pas de la représentation, et de l’analyser. Les professeurs ont, à leur disposition, différents outils pédagogiques publiés pour l’occasion autour de la pièce. Chaque professeur pourra ainsi expliquer combien Lagarce est un roi de l’épanorthose (figure qui consiste à revenir sur une phrase, pour la nuancer, l’affaiblir, la renforcer) comme le précise l’un de ces outils, même s’il est possible, même s’il est possible et probable, même s’il est envisageable que Lagarce pratiquait l’épanorthose sans le savoir, comme Monsieur Jourdain la prose.

A la tête de la compagnie Processes, Félicité Chaton qui signe la mise en scène (assistée de Suzie Baret-Fabry et avec la collaboration artistique d’Angèle Peyrade) ne savait rien de tout cela lorsque son choix s’est porté sur cette pièce il y a deux ans. Le nom de sa compagnie (basée à Paris) est emprunté au titre d’un poème de Tarkos, auteur choisi pour le premier spectacle. Devaient suivre Le Cas Léonce d’après Léonce et Léna de Büchner puis Auto-accusation de Peter Handke, spectacles présentés à la défunte Loge (dont le codirecteur d’alors vient d’être nommé à la direction du Théâtre 13). Un répertoire exigeant et cohérent. La compagnie « dévore la matérialité des textes » et dit poursuivre « avec appétit l’exploration des langages fleuves, logorrhées et autres machines verbales », est-il écrit dans le programme.

Avant de fonder sa compagnie, Félicité Chaton avait mis en scène une première pièce de Lagarce, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. L’histoire de cinq femmes qui attendent le retour d’un fils, d’un frère, qui revient pour mourir ou qui est mort, on ne sait. Juste la fin du monde, c’est l’histoire d’un homme de 34 ans qui vient annoncer sa mort prochaine à sa famille et qui repartira sans avoir rien dit. L’un des outils pédagogiques mentionnés plus haut assure qu’une part du théâtre de Lagarce est « largement autobiographique » et cite, entre autres, ces deux pièces. C’est une affirmation à prendre avec beaucoup de pincettes, on peut même y aller avec des grosses pinces. Il faudrait, à tout le moins, la nuancer. Mais venons-en au choix de la pièce.

Félicité Chaton a beaucoup hésité avant de porter son choix sur Juste la fin du monde. La pièce ayant été présentée ces dernières années dans des grands théâtres, allait-on s’intéresser à son travail ? Elle a relu tout Lagarce ainsi que son Journal et finalement est revenue à Juste la fin du monde. Sans doute, pour la metteuse en scène, la pièce constitue-t-elle une suite évidente à son travail sur J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Deux pièces sur le retour et sur l’adieu.

En février 1988, Lagarce a l’idée d’une pièce qui s’appellerait Les Adieux. « Cinq personnages, la mère, le père, la sœur, le fils et l’ami du fils. » Le père finira par disparaître et donc mourir (celui de Jean-Luc est décédé bien après la mort de son fils aîné), l’ami du fils va disparaître lui aussi mais il reviendra dans Le Pays lointain, la dernière pièce de Lagarce. Le frère apparaîtra quelques mois plus tard ainsi que l’épouse de ce dernier. Tout commence à prendre corps en janvier 1990 pendant les répétitions d’une autre pièce de Lagarce, Music-hall, dont le motif musical s’invite discrètement dans la mise en scène de Félicité Chaton. La pièce a alors pour titre Quelques éclaircies. « C’est une pièce sur la famille, le corps et l’enfance. GLUPS ! » note Lagarce dans son Journal. C’est à Berlin (où il séjourne avec une bourse) qu’il trouve le bon titre et ses cinq personnages : Louis, son frère cadet Antoine, Catherine l’épouse de ce dernier, Suzanne sa sœur, et la mère. Début juillet 1990, la pièce est achevée, Lagarce part fêter ça à Hambourg.

Côté structure, aucune pièce de Lagarce ne ressemble à une autre. Celle-ci, encadrée par un prologue et un épilogue, est en deux parties avec un intermède. Dans le prologue, Louis annonce, nous annonce (à nous, public) sa mort prochaine et son désir d’annoncer la nouvelle à sa famille. Il repartira sans avoir rien dit. Dans l’épilogue, mort, il revient nous raconter un souvenir ancien marqué par le regret. Tout se passe un dimanche dans la maison de la mère. Et tout n’est que paroles. Les corps ne se touchent pas, ou presque : au début, c’est sur l’insistance de sa sœur Suzanne (Angèle Peyrade) et implicitement de sa mère (Cécile Pericone) que Louis (Florent Cheippe) embrasse sa belle-sœur Catherine (Aurélia Arto) qu’il n’a encore jamais vue bien que l’aîné de ses enfants ait huit ans. Plus tard, quand Antoine (Xavier Brossard), le frère cadet vide son sac, au moment où Louis s’approche, il lui lance : « Si tu me touches, je te tue. » Tout est dans le dit, le plaisir à dire, plus souvent la difficulté à dire, à formuler, à trouver le mot juste – l’épanorthose est à la fête, tout autant que la dépression verbale qu’est la logorrhée.

La metteuse en scène et sa scénographe (Delphine Brouard) ont finement opté pour un espace qu’elles qualifient de « mental ». Un espace quasi nu. Au fond sur le côté gauche, un pneu accroché au bout d’une corde, à droite une baignoire abandonnée (évocation indirecte du Bain, un récit sublime de Lagarce retrouvé après sa mort ?), une tête de cerf, ailleurs une cafetière électrique où le café coule en glougloutant. Au centre, vers le fond, un écran où s’inscrit le texte du prologue puis les numéros des parties, etc. La scène assez grande de la salle de l’Echangeur permet d’isoler les corps pour mieux, ici et là, les regrouper à l’extrême avant qu’ils ne se dispersent à nouveau, ce qui induit de beaux mouvements d’étirement/resserrement.

Hormis quelques éléments inutilement sur-signifiants (par exemple : une robe de soirée que Louis passe sur Suzanne et qu’il porte ensuite avant de s’en débarrasser) et des voix qui mériteraient d’être moins portées, la mise en scène de Félicité Chaton tisse habilement la toile des trois triangles à l’œuvre dans la pièce et dont Louis est toujours le pivot : celui qu’il forme avec sa mère et sa sœur, celui qu’il forme avec Antoine et son épouse Catherine, celui qu’il forme avec son frère et sa sœur, et, en complément, le couple fantasmé que Louis forme avec sa sœur Suzanne.

Comme toute grande œuvre, on a beau avoir vu Juste la fin du monde jouée à plusieurs reprises et dans différentes propositions, dès lors que la mise en scène se laisse porter par l’écoute du flux de ses mots comme c’est le cas, on perçoit d’autres richesses, d'autres liens, on remarque d’autres répliques. Par exemple, ces mots blessés qu’Antoine adresse à son frère : « Tu es là / Tu m’accables, on ne peut plus dire ça, / tu m’accables, / tu nous accables, / Je te vois, j’ai encore plus peur pour toi que lorsque j’étais enfant... »

Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet, ce soir et demain soir, 18h. Tournée en construction pour la saison prochaine.

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