Comment la Maison de la Culture de Grenoble est née avant sa naissance

Samedi dernier, la MC2 fêtait ses 50 ans (1968-2018) mais son histoire commence bien avant, dans les maquis du Vercors. Au terme d’un marathon mémoriel, Georges Lavaudant – dont la grande salle porte désormais le nom – a rempli une dernière fois les verres de « La Rose et la Hache » avec l’emblématique Ariel Garcia-Valdès.

La tour des chiens près de Grenoble © dr La tour des chiens près de Grenoble © dr
Si vous voulez connaître un pan de l’histoire du théâtre français, disons depuis la Libération jusqu’à l’an 2000, tapez www.michelbataillon.com. Non, ne tapez rien, ce site n’existe pas et ce n’est pas Michel Bataillon, peu au fait des dernières circonvolutions électroniques, qui le créera. En revanche, lisez ses (rares) articles et livres, à commencer par le magistral Un défi en province (cinq volumes aux éditions Marval) qui raconte l’aventure de Roger Planchon à Lyon, depuis la rue des Marronniers jusqu’au TNP à Villeurbanne avec Patrice Chéreau puis Georges Lavaudant. Mieux encore, mais plus rare : allez l’écouter.

Bataillon au front

Michel Bataillon est le meilleur, le plus charmeur et le plus savant raconteur d’histoires de théâtre que je connaisse. Une raison de plus pour prendre le train jusqu’à Grenoble samedi dernier pour y fêter les 50 ans (1968-2018) de la Maison de la Culture de Grenoble devenue la MC2. Cette journée rétrospective et quelque peu prospective, présidée par Catherine Tasca (ex-ministre, ex-directrice de la Maison de la Culture de Grenoble) commença par le récit de la préhistoire de cette histoire. Son pan le plus méconnu, en somme. Mais ô combien passionnant.

Dans le grand auditorium, Michel Bataillon, corps et tronche massifs de montagnard alpin, est assis au centre de la scène sous un écran. De chaque côté de lui, un acolyte (jouant involontairement le rôle de faire-valoir). A sa droite, l’universitaire grenobloise Alice Folco qui, par ailleurs, a piloté un passionnant livre sur le sujet (Revue d’histoire du théâtre n°279 Maison de la Culture de Grenoble.1968 : un édifice, des utopies, édité par la Société d’histoire du théâtre). A sa gauche, l’universitaire Marco Consolini, professeur à la Sorbonne nouvelle, spécialiste de Jacques Copeau, de Jean Dasté et de bien d’autres, il est l’une des têtes pensantes des rencontres Copeau à Pernand-Vergelesses.

Le Lyonnais Michel Bataillon n’est pas un universitaire, même s’il est un germaniste émérite. Il accompagne Gabriel Garran lors des années pionnières du Théâtre de la commune à Aubervilliers. On le retrouve ensuite auprès de Roger Planchon au TNP, établissement où il restera jusqu’à sa retraite on ne peut plus active. Difficile de définir l’étendue des fonctions, passées et présentes, de cet homme curieux de tout : il est à la fois traducteur, dramaturge, conseiller littéraire, dénicheur de spectacles et d’archives, rat musqué de bibliothèque, rédacteur d’articles et de livres, intervieweur, as du sous-titrage. Un défi en province rassemble la plupart de ces talents. Cependant, rien ne vaut son babil, sa parole douce et un peu traînante. Une oralité, tout aussi précise que ses écrits aux informations dûment vérifiées. Plus sinueuse que sa plume, sa parole s’autorise de succulentes incises, des pas de côté et des échappées belles. C’est réjouissant. C’est éblouissant.

Sept fortes têtes

Ecoutons-le, épaulé par ses deux acolytes, nous raconter cette préhistoire qui devait conduire au 3 février 1968 : deux jours avant les JO d’hiver, André Malraux inaugure la Maison de la Culture de Grenoble avec des phrases vibrantes, d’autant plus vibrantes que c’est l’aboutissement d’une longue histoire née, en grande partie, de la Résistance. Très vite, Michel Bataillon rappellera cette phrase-talisman qu’aimait glisser Gabriel Monnet : « quand ceux du maquis sont descendus en ville... ».

Michel Bataillon au centre des  débats © dr Michel Bataillon au centre des débats © dr
C’est dans le massif du Vercors qu’est née l’association Peuple et Culture, émanation d’anciens cadres de l’école d’Uriage passés à la Résistance. C’est de là et alentour que viennent les « sept fortes têtes » (Bataillon) qui vont jouer des rôles clefs. A commencer par Georges Blanchon dont Michel Bataillon se délecte à raconter la biographie introuvable sur Wikipédia. Activiste de Peuple et Culture, Blanchon va présider la première Maison de la Culture de Grenoble fondée en 1945. Une adresse fixe, une volonté farouche mais aucun lieu, aucun sou.

Le 22 août 1945, pour fêter le premier anniversaire de la libération de la ville, le spectacle Un peuple se retrouve est écrit et mis en en scène par Luigi Ciccione (pour lequel Bataillon a beaucoup d’affection), animateur-moniteur venu de Peuple et Culture. Il y retrouve ses cadets Gabriel Cousin (futur auteur de L’Opéra noir) et Jacques Lecoq (qui fondera plus tard son école), sortis du même moule. Le spectacle réunit plusieurs mouvements de jeunesse et aussi des militaires, des chorales : 400 personnes ! Il y a bien des vers d’Aragon et d’Edith Thomas mais le texte n’est pas premier. « Plus qu’explicatif, il doit être suggestif. Le dialogue doit être banni. L’individu fait place au chœur » juge Ciccione, futuriste sans le savoir. Gros succès.

La Compagnie des Comédiens de Grenoble

Blanchon qui se dit « technicien d’organisation » monte à Paris rencontrer Jean Dasté, un ancien des Copiaus de Copeau en Bourgogne, alors au théâtre de l’Atelier, le théâtre de Charles Dullin. Il le persuade sans mal de venir diriger la Compagnie des Comédiens de Grenoble. On y retrouvera les sus-nommés mais aussi Hubert Deschamps (l’oncle de Jérôme) et bien d’autres. Michel Bataillon sort de sa manche une lettre « tardive » de Dasté adressée à Blanchon : « Je pense souvent à toi. Et je pense que sans toi, qui est venu me chercher à l’Atelier, je n’aurais pas été le pionnier de la décentralisation que j’ai été. » Bel hommage.

Sur l’écran, au-dessus des trois conférenciers, parmi de nombreuses photographies exhumées des archives et de collections privées, apparaît celle d’une tour moyenâgeuse noyée dans les arbres. C’est « la Tour des chiens ». On y vit. Le jeune Jacques Lecoq prend en main le matin l’entraînement physique des comédiens, René Lafforgue les fait chanter (il dirigera plus tard la Comédie de Provence). Gabriel Cousin se souviendra de la « Tour des chiens » comme d’une « expérience de vie communautaire et naturiste, à la fois hédoniste, athlétique et culturelle ». Ce n’est pas là le mode de vie préféré de Bataillon mais il jubile en détaillant cette histoire comme il l’a fait en nous racontant le montagnard que fut aussi Blanchon, à l’origine de l’Ecole française de ski alpin avec Emile Allais et quelques autres.

Deux ans durant, la troupe des Comédiens de Grenoble (dans laquelle s’est fondue la Compagnie de la Saint-Jean animée par Ciccione et Jean-Marie Conty) va sillonner les villes et les villages des départements savoyards. Photo : on voit la troupe à Combloux au chalet des étudiants venus se faire soigner. Photo : on les voit au centre des Marquisats d’Annecy.

Noé d’André Obey mis en scène par Dasté est présenté le 24 décembre 1945 au théâtre municipal de Grenoble. Pour la seconde création de Dasté, Sept couleurs, Jeanne Laurent chargée du dossier « culture et décentralisation » au gouvernement, affrète un wagon où prennent place une vingtaine de Parisiens (fonctionnaires, artistes, journalistes) pour descendre voir le spectacle. Jeanne Laurent compte ainsi faire pression sur le maire de Grenoble pour qu’il accepte la création d’un Centre dramatique national dirigé par Dasté dont le financement doit être assuré moitié par l’Etat, moitié par la ville.

Comment Grenoble rata la marche de l’Histoire

Léon Martin, le maire de Grenoble, SFIO, est un ancien résistant, il fut l’un des rares députés à avoir refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, raconte Bataillon. Il prend très mal ce voyage de Parisiens. Et puis, pour lui, la culture c’est d’abord l’opérette, les tournées Herbert (où cohabitent pièces de boulevard avec vedettes comme Pierre Dux dans Patate de Marchel Achard, et des pièces plus « sérieuses » comme Les Possédés de Dostoïevski écrit et mis en scène par Albert Camus). Enfin, il ne comprend pas bien la démarche artistique et civique de Dasté et des autres (travail du masques, travail du corps) et se méfie d’un Blanchon proche du Parti communiste, nous disent encore Bataillon et ses deux acolytes. Léon Martin dit non à la création du CDN et son conseil municipal refuse de verser une subvention à la Compagnie des Comédiens de Grenoble. Dasté s’en va à Saint-Etienne, on connaît la suite. Le premier CDN de France ne verra pas le jour en Savoie mais en Alsace. « Grenoble rate la marche de l’Histoire ».

Les années passent. En 1962, le Ve plan prévoit la création de vingt Maisons de la Culture dans vingt villes dont Grenoble. La ville ne répond pas. A la fois impatient et interloqué, Emile Biasini, collaborateur du ministre Malraux, descend à Grenoble en novembre 64, rencontre les uns et les autres. Sa venue favorise la création, le mois suivant, d’une Association pour la Maison de la Culture à Grenoble dirigée par un prof de philo, Michel Philibert. Le socialiste Henri Dubedout, candidat aux élections municipales de mars 65, soutient l’association. Il est élu. Trois ans plus tard, André Malraux inaugure la MC de Grenoble conçue par André Wogenschy, un élève de Le Corbusier. Un édifice imposant et audacieux bientôt surnommé « le cargo ». La MC deviendra MC2 beaucoup plus tard après la transformation partielle du lieu et le bouleversement de son organisation.

Ariel Garcia-Valès dans "L rose et la hache" en 1979 © Guy Delahaye Ariel Garcia-Valès dans "L rose et la hache" en 1979 © Guy Delahaye

Après la préhistoire racontée le matin de cette journée marathon, l’après-midi se concentre sur l’histoire des cinquante premières années, à travers la présence ou l’évocation des directeurs et directrices qui vont se succéder, de Didier Béraud à Jean-Paul Angot. A l’exception du bref (moins d’un an) épisode de la direction de Chantal Morel (après le départ de Georges Lavaudant pour la codirection du TNP) et de son fameux « rapport de mission » où elle explique pourquoi elle part. Un texte qui pointe déjà les difficultés que traversent aujourd’hui certains établissements entre une équipe technique et administrative permanente et une direction qui se renouvelle à l’issue d’un, deux ou trois mandats de trois ans.

« Torpeur de pourpre et de mots »

La fin de la journée est consacrée au présent et au futur. La jeune metteuse en scène Elise Chatauret dit son émerveillement à travailler pour la première fois de sa vie dans une institution comme la MC2. Mais aussi, elle ne voit pas, avec le théâtre de l’intime et de la proximité qu’elle pratique et les moyens qui sont les siens, comment elle pourrait présenter un jour un spectacle sur la grande scène de la MC2 portant désormais le nom de Georges Lavaudant.

Ce n’est pas sur ce grand plateau mais dans une salle plus petite, que la journée se termine en revival, avec la toute dernière représentation grenobloise de La Rose et la Hache d’après Richard III de Shakespeare revu et corrigé par Carmelo Bene, le tout rebricolé par Lavaudant. La création en juin 1980 de ce spectacle qui allait devenir emblématique, réunissait Lavaudant dans le rôle de la reine Marguerite, Dany Kogan dans ceux de Lady Anne et Elisabeth, Didier Berrandane dans ceux du roi Edouard, de Buckingham, etc. Enfin et d’abord, Ariel Garcia-Valdès tenait le rôle omniprésent de Richard. Le spectacle ne se donnait pas à la Maison de la Culture mais à l’Eldorado, une petite salle d’Echirolles.

Ariel garcia-Valdès dans "La ros et la hache" 2018 © Pidz Ariel garcia-Valdès dans "La ros et la hache" 2018 © Pidz
Quand il sera repris en 2004, seuls subsisteront de la distribution initiale Lavaudant et Garcia-Valdès ainsi que la chorégraphie intempestive de Jean-Claude Galotta. La voici reprise, cette reprise, pour les 50 ans de la maison. C’est pour Ariel Garcia-Valdès, son acteur fétiche, que Lavaudant avait voulu monter La Rose et la Hache (avant plus tard de le diriger dans Richard III, dans son entièreté) et dire son admiration pour Carmelo Bene. Etonnant de voir aujourd’hui Ariel, l’ange Ariel, près de quarante ans après, retrouver ses rictus, ses mouvements de mains et d’épaules, ses rires effrayants. Comme au premier jour.

« Torpeur de pourpre et de mots. Les robes ensanglantées des reines-mères ont enfanté des cadavres. Le crâne poli par Hamlet ricane au fond de la salle. Sur scène, un pied bot scande la danse. En coulisse, Edgar (cette vieille) Poe remonte les horloges. En ce temps-là tout était noir : le murs, les tables, les bas, les nuits, les rois. Tous givrés. Richard III : une cocotte capricieuse. La duchesse d’York : un travelo. Que dit la reine au meurtrier de ses beau-père et époux ? “Ecris-moi.” » Ainsi commençait l’article que j’écrivis alors (Libération, le 30 juin 1980). Rien à redire. Les éclairages de Lavaudant sont toujours cinglants et le spectacle a su préserver ses fulgurances. Cependant, le temps a refermé dans sa coquille ce spectacle qui s’était fait dans l’urgence d’un croquis. Il l’a foutu au congélo. Pour ceux qui l’ont vu à la création, il revient quelque peu assourdi dans un présent nimbé de son souvenir, comme ces photos qui palissent un peu au fil des ans. Ô satanée mélancolie ! Prends-moi dans tes bras, Ariel. Juste un instant.

La Rose et la Hache, les 20 et 21 novembre à la Scène nationale d’Annecy-Bonlieu ; les 22 et 23 janvier 2019 à L’Archipel de Perpignan ; et du 16 au 20 mai 2019, au TGP de Saint-Denis.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.