Mariage de déraison entre Haïg, le flûtiste arménien, et Sahar, la voix iranienne

Haïg Sarikouyoumdjian, le jeune maître arménien du duduk, et Sahar Mohammadi, une voix troublante venue d’Iran, auraient pu ne jamais se rencontrer. C’était sans compter sur le flair de la marieuse Soudabeh Kia qui les réunit au Théâtre de la Ville.

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Le souffle profond de la flûte arménienne nous arrive de très loin, par delà les montagnes et les guerres. Un peu plus tard, une voix sombre portée par le vent et parvenue jusqu’aux hauteurs de Téhéran, la rejoint. C’est peu dire que la flûte de l’un et la voix de l’autre s’épousent en s’épaulant, en se complétant. C’est le mariage du vent et du souffle. C’est une plainte noueuse des sons et des mots qui bientôt dépose des larmes au coin des yeux, associant bonheur et tristesse dans un même mouchoir. Ensemble, ils chantent l’amour blessé, la poésie d’Hafez, la beauté du monde dans son simple appareil. Ce miracle a une histoire. La voici.

« Mon père n’était pas musicien mais il adorait la musique, raconte la jeune Sahar Mohammadi. Dès qu’il rentrait du travail, on en écoutait tout le temps, à la radio, dans des cassettes, et il adorait chanter. C’est mon père qui m’a donné les premiers rudiments de la musique classique iranienne. Quand j’ai eu 14 ans, il m’a dit d’aller apprendre à jouer le setar. Alors, à la maison, je jouais du setar et il chantait. Puis il m’a dit d’aller apprendre le chant classique car ma voix s’y prêtait. Et tout a commencé. Mais, aujourd’hui encore, quand je chante pour lui, il me dit qu’il faut encore que j’apprenne. »

A 21 ans, Sahar donne son premier concert professionnel avec d’autres dans une grande salle de Téhéran. Bientôt commencent les grandes tournées en Europe avec de grands orchestres. Et puis aussi des CD. Mais comme la loi islamique en vigueur y oblige, sa voix n’était jamais seule ; officiellement en Iran, une femme ne peut pas chanter seule, une autre voix doit la rejoindre. Un soir, passant outre, elle chante seule. Cela va lui créer beaucoup de problèmes mais en même temps cela va attirer l’attention sur elle. Pas simple. « Regardez, à 22 ans j’ai déjà des cheveux blancs. J’ai failli arrêter la musique. Mais mes parents m’ont dit de ne pas lâcher. Alors j’ai travaillé pour moi. Il y a deux ans, par l’intermédiaire de Soudabeh Kia, j’ai rencontré Keykhosro Pournazeri, un maître qui m’a appris beaucoup sur la musique et la poésie. Et puis avec Soudabeh Kia, tout s’est enchaîné. »

Soudabeh Kia, tête chercheuse surnommée la fourmi, programmatrice au Théâtre de la Ville et ailleurs, est une femme au franc-parler que les artistes adorent et respectent. De Kaboul au Pamir, de Téhéran au Pakistan ou au Kirghizstan, elle a ses entrées partout. Elle cherche, elle fouine, elle trouve. Elle avait très tôt repéré la voix sans pareille de la jeune Iranienne, sa compatriote.

Haïg Sarikouyoumdjian, bien que jeune lui aussi, est déjà un grand maître du duduk, instrument cher au peuple arménien. Discret autant que sobre, il allume une pipe en écoutant Sahar. A notre demande, il nous montre ses flûtes en dénouant un ruban d’un étui en tissu. « Mes flûtes sont en bois d’abricotier, les anches sont en roseau de Sardaigne ou en roseaux de France, à chaque fois le son est différent. Fabriquer des instruments, cela fait partie de la musique, c’est le même métier. Un vieil Arménien, Ashor Martirosyan, m’a appris à faire les anches. Et j’ai appris la flûte avec Ernst Meyer, un maître qui venait chez nous quand il venait en France et que je suis allé voir en Arménie où un autre maître m’a appris la musique arménienne. C’est le son de l’instrument qui m’a envoûté. A force de travail, j’ai fini par le maîtriser. J’ai rencontré Soudabeh Kia à un moment où je voulais faire des choses par moi-même. Un de mes élèves m’avait parlé d’elle. Et une semaine après, le hasard – ou le destin – a fait qu’elle est venue me voir jouer. »

C’était à Saint-Cloud. Et c’est là que s’est faite la rencontre entre Haïg Sarikouyoumdjian et Sahar Mohammadi. Chacun donne un concert, ils sont logés dans le même hôtel. Un soir, sous le regard de Soudabeh Kia, ils jouent ensemble. Depuis, ils ne se quittent plus. « Aujourd’hui avec Sahar, comment dire, c’est plus qu’une relation de travail. C’est presque familial », dit-il. « Notre rencontre nous a enrichis mutuellement, complète la jeune Iranienne. C’est la première fois que je sens cela. Cela a changé quelque chose, cela m’a donné beaucoup de confiance. Quand on est tous les deux, je me sens complètement libre. On prévoit un ordre des morceaux et, au soir le soir, on le change. »

Concert au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, samedi 23 nov à 16h, réunissant la chanteuse iranienne, le flûtiste arménien et le violon arabe de Jasser Haj Youssef. Concert acoustique de la chanteuse et du flûtiste le 24 nov à 11h au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Puis concert le 29 nov au Théâtre de Nîmes.

A paraître en DVD, L’Art du duduk par Haïg Sarikouyoumdjian, chez Ocora.

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