Voyage en Russie (3) : les capitales, c’est capital

A Moscou comme à Saint-Pétersbourg, les deux capitales de la Russie, le théâtre se porte bien. La dernière création d’Ivan Viripaev honore une actrice star, une nouvelle génération cherche de nouvelles voies et le théâtre indépendant n’est plus une chimère.

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Les derniers spectateurs quittent la salle aux fauteuils bleus du BDT (Bolchoï Dramatitchesky Teatr), le Grand Théâtre Dramatique de Saint-Pétersbourg. Au centre de la scène dont le rideau n’a pas été baissé, les deux fauteuils où vient de se dérouler l’essentiel de la pièce Volnenyie (Angoisses) débordent de bouquets de fleurs offerts par les spectateurs aux acteurs et en particulier à celle que tout le monde est venu voir : Alisa Freindlich.

Une commande faite à Viripaev

Cette enfant de Saint-Pétersbourg, fille d’un père allemand et d’une mère russe, est restée durant vingt ans au théâtre Lensoviet avant d’aller rejoindre la troupe du BDT, le théâtre du défunt Gueorgui Tostonogov, un grand maître et pédagogue respecté. Un théâtre légendaire marqué par la figure du poète Alexandre Blok. C’est Andréi Moguchi, directeur artistique du BDT depuis 2013, qui a commandé une pièce à Ivan Viripaev pour fêter les cent ans du théâtre et les 35 ans de théâtre d’Alisa Freindlich dans la troupe du BDT. L’actrice est tout aussi connue par ses rôles au cinéma – la femme de Stalker dans le film éponyme d’Andréï Tarkovski, c’est elle. Le spectacle a été créé en avril dernier et, quand il est à l’affiche, les salles sont archi-pleines.

C’est en décembre 2000 que l’on avait découvert Ivan Viripaev au premier festival de théâtre documentaire à Moscou, avec sa pièce Les Rêves, écrite et mise en scène par un inconnu qui venait d’arriver d’Irkoutsk. L’amour, la marge et la drogue peuplaient cette pièce éclatée en six séquences. En 2003, ce fut le choc d’Oxygène mis en scène en russe par Viktor Ryjakov que Viripaev avait connu dans un théâtre au Kantchatka, et en traduction française par Galin Stoev, spectacle qui devait venir au Festival Passages, à la Mousson d’été et au Théâtre de la Cité internationale. La pièce allait faire le tour du monde. Depuis, une fidélité relie Viripaev à Ryjakov, à Stoev et à ses traducteurs français habituels, Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel, qui ont contribué largement à la diffusion en France de la nouvelle dramaturgie russe (voir leur site).

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Viripaev qui avait participé à la création de Teatr.doc, un des premiers théâtres indépendants de Moscou, devait en rester proche tout en tenant les rennes, par deux fois, d’un nouveau lieu : le théâtre moscovite Praktika, voué aux nouveaux dramaturges russes. Viripaev devait aussi signer plusieurs films, certains inspirés de ses pièces comme Euphoria primé à Venise. En 2016, Moguchi mettait en scène Enivrés au BDT de Saint-Pétersbourg et Ryjakov mettait en scène une autre pièce de Viripaev, Dreamwork, au Mhrat, le plus célèbre des théâtres moscovites.

Alisa, Alisa

D’une construction plus classique mais tout aussi retorse que ses autres pièces, Angoisses a pour héroïne une célèbre romancière américaine d’origine polonaise. Tout se passe dans le salon de son appartement dont une large baie vitrée donne sur Manhattan. Elle fuit les entretiens, la vie publique, mais elle a accepté de répondre aux questions d’un journaliste polonais. Autour d’elle, sa fille, son agent et un photographe célèbre. Le dernier livre de la romancière, Victimes, nous ramenait aux heures noires de la seconde guerre mondiale en Pologne et dans les camps de la mort des nazis. Un autre de ses livres, Sang, a été taxé par certains critiques d’antisémitisme, ce qui lui aurait barré la route du Prix Nobel de littérature.

Nathalie, la fille de l’écrivaine, prévient le journaliste : il y a trois sujets tabous : la Pologne où la romancière est née (à Cracovie), l’antisémitisme, et le père de la romancière qui est allemand – comme l’était celui d’Alisa. Croisement qui en cache un autre : les relations de Viripaev avec la Pologne. Après avoir épousée une actrice russe, il vit actuellement souvent à Varsovie avec sa seconde épouse, une actrice polonaise.

Bien entendu, le journaliste polonais passe outre. Première question : « Parlez-moi de vos origines polonaises. » Il est assis sur un fauteuil, Alisa, sur un autre fauteuil très près, la tension monte du côté de l’agent et de Nathalie. On apprend alors que la romancière est le fruit d’un viol entre sa mère polonaise et un officier allemand. D’autres surprises, d’autres confessions nous attendent qui voient le sol se dérober plusieurs fois, comme souvent dans les pièces de Viripaev. Dans le rôle de cette artiste à facettes qu’est la romancière, presque sans jamais quitter son fauteuil, Alisa Freindlich, sublime octogénaire, est subjuguante.

Sur une autre scène du BDT, on a pu assister à une étape de travail de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne – l’une des plus belles pièces de Jean-Luc Lagarce – par un jeune élève metteur en scène de Moguchi, Anton Morozov. Cinq femmes attendent le retour d’un frère, d’un fils, la petite dernière d’un frère qu’elle n’a pas connu. Revient-il ? Est-il vivant ? Est-il mort ? Le metteur en scène multiplie les propositions et opte pour une individualisation, cassant le chœur que forment habituellement les cinq femmes. Une proposition intéressante mais qui, pour l’heure, se noie dans des surcharges, défaut fréquent d’un premier travail d’école.

L’homme et « La douce »

A Moscou, dans une rue étroite, le petit Théâtre Tchelovek s’enorgueillit d’être historiquement le premier théâtre indépendant de la ville. Sa devanture, modeste, ressemble à celle d’une boutique à mille lieux des orgueilleuses façades de la plupart des théâtres académiques russes avec force colonnes. Au Tchelovek, un théâtre à hauteur d’homme, comme le nom l’indique, on montre volontiers les pièces ironiques et satiriques du caustique Polonais Mrozek, comme Les Emigrés. Et on joue avec trois fois rien d’accessoires. Ces jours-ci, une prenante nouvelle de Dostoïevski est à l’affiche, La Douce, un récit écrit à la première personne.

Un homme parle devant le corps de sa femme qui vient de se suicider en se jetant par la fenêtre : « ...bon tant qu’elle est là, ça va : j’y vais, je regarde, à chaque instant ; mais demain, ils l’emportent, et moi, comment je resterai seul ? » Premiers mots (traduction André Markowicz). Il parle, marche, se souvient, s’embrouille, se contredit. La vérité apparaît lentement au fil de scènes hallucinantes et de questions obsédantes. C’est excellemment joué par Vladimir Skovrstov, le metteur en scène principal du théâtre.

Sound theatre

Tout autre ambiance au Sound theatre abrité dans un lieu grand comme une petite salle de classe auquel on accède par un escalier au fond d’une cour comme Saint-Pétersbourg en compte tant. Travaille là une équipe fervente, liée au musée du son, composée d’actrices et d’acteurs par ailleurs salariés du Lensoviet, un théâtre municipal. Une même passion les anime : élaborer des spectacles sans mots (hormis des borborygmes, des râles et des soupirs) mais avec force sons : moulin à café, machine à écrire, machine à coudre, boulier, froissements et grincements divers. Des objets qu’ils récupèrent eux-mêmes et bricolent comme tout le reste. L’histoire, ce soir-là, était celle d’une femme qui n’en finit pas de perdre son emploi, et servait de prétexte pour explorer et marier diverses sonorités. Surprenant.

Dmitry Volkostrelov

Formé à l’université des arts et de la culture de Moscou puis à l’académie du théâtre de Saint-Pétersbourg où Lev Dodine fut son professeur, Dmitry Volkostrelov a fondé en 2011 une compagnie indépendante, le Post theatre, qui, le plus souvent, travaille dans des espaces non théâtraux. Ce qui n’empêche pas Volkostrelov de travailler souvent dans les grands théâtres.

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Il est le metteur en scène quasi attitré des pièces de Pavel Pryazhko (excellent auteur), une dizaine depuis 2010. Il a également mis en scène Viripaev, Mandelstam, Beckett, adapté Houellebecq, Jean-Luc Godard ou encore Robert Bresson. Un esprit curieux. En reprenant la structure et en partie le titre de la pièce de Tom Stoppart, il monte Ronzencrantz et Guildernstein au TYUZ (Théâtre de la jeunesse) de Saint-Pétersbourg. La pièce tourne autour du fameux match d’échecs au championnat du monde 1984 entre Garry Kasparov et Anatoli Karpov, un match qui dura plus de cinq mois. Une table, deux hommes, des voix douces. On est loin des standards habituels du théâtre russe. Un spectacle sobre, minimaliste, d’une lente intensité qui donne envie de voir les autres mises en scène de ce jeune metteur en scène curieux et fort doué.

Liquid theatre

C’est au bas d’un escalier dans une friche industrielle moscovite devenue ruche culturelle que le Liquid theatre, créé au milieu des années 2000, manigance ses actions qui ont lieu ailleurs. Le lieu est chaleureux, l’équipe réduite y prépare ses spectacles-actions, souvent en plein air : places, gares, galeries, prairies, lieux culturels. Magnifique histoire de paysans russes sibériens revus par Malevitch, histoire du pain allant de la fabrication à la fantasmagorie, action mêlant circassiens, vidéo, peinture et théâtre de rue, etc. Le Liquid theatre est venu à Lyon aux Subsistances il y a quelques années lors d’une séquence Russie avec d’autres artistes russes comme Petlura ou le groupe 4.33 d’Alexis Aïgui. C’est une démarche réfléchie qui, mûrie, débouche sur des spectacles aussi passionnants qu’éphémères, achevés d’être élaborés in situ.

Semion Alexandrovsky

Il est sorti diplômé de l’Académie du théâtre de Saint-Pétersbourg en 2007 où il a eu comme professeur Lev Dodine, lequel dit considérer avec attention les productions du « théâtre expérimental », concept un peu fourre-tout en Russie qui rassemble tout ce qui n’est pas académique. Sémion Alexandrovsky ne l’est pas, académique. Ce qui l’intéresse, c’est la personne, non le personnage ou le dialogue entre les deux ; ce qui l’intéresse, c’est l’assemblée, le groupe, non le public assis et passif ; ce qui l’intéresse, c’est le détournement, le décentrement. Il multiplie les propositions où les spectateurs sont munis d’écouteurs et sont invités à déambuler. Il a fondé le Pop-up teatr en 2015 et depuis mène des actions dans différents lieux comme le fait le Liquid teatre. Avec l’accord des propriétaires, il a ainsi investi différents bars où l’acteur et le buveur ont le verre en commun et où l’on trinque à la santé du théâtre.

Ces actions se font sans subventions, sans même songer à en demander. Non en opposition frontale aux théâtres publics subventionnés par l’Etat, la ville ou la région (il arrive à Sémion Alexandrovsky d’y travailler en y apportant sa façon de faire plus collective), mais à côté. Dans le théâtre russe, there is an alternative. Grandissante.

Semion nous raconte cela dans un bar perché dans l’un des immeubles délabrés et vaguement retapés d’une des cours de la longue rue Fontanka. Un bar à cocktails sauvage pour six à huit personnes avec barman inventif et unique. Lucie Bérélowitsch la plus russe des metteuses en scène françaises, qui dirige aujourd’hui le CDN de Vire, et son adjoint Sébastien Julliard sirotent leur cocktail en écoutant Semion. En février prochain, Vladimir Pankov mettra en scène avec les comédiens permanents de Vire et les élèves en quatrième année de la faculté de théâtre musical du GITIS (la grande école de théâtre moscovite) Le Montage des attractions d’après Eisenstein. Une création initiée par le festival Passages à Metz et en collaboration avec le Centre-Pompidou-Metz dans le cadre de l’exposition Eisenstein, un cinéaste à la croisée des chemins.

« Saisons russes »

Ce spectacle sera l’une des manifestations des « saisons russes » dirigées par Elmira Cherbakova. Après l’Italie et l’Allemagne les années précédentes, ce sera au tour de la France, de la Belgique et des Pays-Bas en 2020. Un volet important de ces « saisons » se déroulera à Avignon dans trois salles du prochain festival Off : le théâtre des Halles, le théâtre du Balcon et le théâtre des Carmes. La mairie d’Avignon est venue à Saint-Pétersbourg signer officiellement un accord de coopération. Côté français, l’organisation de cette saison russe est portée par l’association Iva présidée par Tamara Andgouladze et animée par Sveta Sorokina côté russe, et Nathalie Conio-Thauvin côté français (sa mère, Irina Vavilova, est une actrice russe et son père, Gérard Conio, un grand spécialiste de la culture russe). Un certain nombre de spectacles et d’artistes évoqués dans les trois articles de ce « voyage en Russie » seront programmés dans le cadre des ces « saisons russes ».

« Au diable la gloire »

Ce voyage devait s’achever par où il avait commencé : auprès d’Anna Akhmatova. Au 53 de l’avenue Liteyniy à Saint-Pétersbourg, on entre sous un porche qui débouche sur un jardin dont les murs sont constellés de graffitis, le plus souvent des poèmes et, ici et là, une esquisse du visage si reconnaissable de la jeune Anna Akhmatova. Plus loin, on entre par un escalier dans son appartement.Tout est trompeur, comme souvent dans les appartements-musées littéraires russes. Seuls font foi les documents écrits, les poèmes, encore des poèmes, et quelques photos. Mais les petites pièces, les meubles, les bibelots... foutaises. On cherche en vain le fauteuil auquel il manque un pied dont il est si souvent question dans les entretiens de Lydia Tchoukovskaïa avec Anna Akhmatova, le dessin qu’avait fait d’elle Modigliani, le flacon fêlé sur l’étagère des livres. On regarde par la fenêtre si « le vieil érable des comtes Chérémétiev » est encore là. Et on se souvient de ce qu’elle disait à Lydia du musée Pouckhine sur la Moïka dans une ville qui s’appelait alors Leningrad :

« Je me rappelle que les Conserveries de poissons d’Etat avaient pris leurs quartiers dans l’appartement de Pouchkine. Ensuite, à l’endroit où il est mort, il y a eu une salle de bains… je m’en souviens encore. Alors pourquoi faire croire aux visiteurs que cet appartement est exactement tel qu’il était du temps de Pouchkine ? Et quelle faute de goût, quelle barbarie de suspendre dans sa chambre à coucher, au-dessus de son lit, une vitrine avec les portraits de tous ses ennemis ! Nicolas Ier, Ouvarov, Benkendorf, Poletika... En voyant cela, j’ai changé d’avis sur la gloire. On meurt et, au-dessus de votre lit, on accroche les portraits de vos pires ennemis. ...Au diable la gloire ! »

Et puis soudain, on voit cette vieille femme, debout entre deux pièces, elle ressemble aux dernières photos que l’on connaît de celle qui a écrit le Poème sans héros. Une gardienne ? Une visiteuse? Un sosie ? Une habituée ? Elle tient un portable dans ses mains où elle garde un trésor qu’elle partage volontiers : la voix enregistrée d’Akhmatova disant sa poésie. Alors, comme disait Lydia, tout s’efface.

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