Théâtre au lycée: l’amour à mort

Mise en scène par Chloé Dabert, la pièce de Christophe Honoré « Dear Prudence », écrite pour le programme « Lycéens citoyens, sur le chemin du théâtre », va se donner dans une dizaine d’établissements. Un concours de subtilités.

Scène de "Dear Prudence" © Victor Tonelli Scène de "Dear Prudence" © Victor Tonelli
Nantes, lycée professionnel Léonard de Vinci, un jour de semaine, passé la mi décembre, début d’après-midi. Les élèves de seconde en Bac Pro gestion administrative sont réunis dans la salle de projection du lycée aménagée pour l’occasion en salle de théâtre. Par les temps d’interdiction qui courent, les établissements scolaires sont les seuls endroits où acteurs, auteurs et metteurs en scène peuvent librement exercer leur art devant un public. Profitons-en.

Voici que commence Dear prudence, une pièce de Christophe Honoré spécialement écrite pour le dispositif « lycéens citoyens, sur le chemin du théâtre ». La pièce reste dans son jus scolaire : une salle de classe, les lycéens viennent de sortir, le professeur range ses affaires. Entre un homme d’une quarantaine d’années qui, l’air emprunté, n’a visiblement pas l’habitude d’entrer dans une salle de classe. C’est le père de Jean, un élève de terminale. Il attendait ce moment. Il craque, pleure, s’excuse. Le théâtre est tout de suite sous haute tension. Deux animaux humains s’observent avec, entre eux, Jean, le fils de l’un, l’amant de l’autre. Jean, l’absent, omniprésent.

Le prof, plus tard : « Ceux qui prétendent que c’est réglé une fois pour toutes, qu’aucune tentation n’est envisageable, qu’aucun regard... Ce sont ceux-là qui tombent. Je fais partie de ceux-là. J’ai pensé “jamais cela ne me concernera, ça ne peut pas me concerner”. Étant homosexuel, c’était comme doublement interdit. Et puis le regard de Jean, et ses attentions et... c’était la fin de l’année, il était majeur… Mais je ne cherche aucune excuse... »

Le père de Jean porte le foulard que le prof avait offert à Jean. Le Père : « Et si je vous annonçais que c’est avec votre foulard que Jean s’est pendu ? Non ? Vous ne dites plus rien ? » Bluffe-t-il ? Où est Jean ? Derrière la porte ? Au bout du téléphone ? Enfui ?

La pièce de Christophe Honoré, tout en nuances et non-dits, cultive à merveille l’incertitude, les échappées, le fantasmé, la provocation. Le père : « Tenez, servez-vous de mon téléphone, comme ça il ne saura pas que c’est vous qui appelez s’il est encore vivant... Là, il suffit d’appuyer sur la touche verte. Non ? Vous avez peur de parler à un mort ? » Les dialogues off entre le prof et Jean ne faisant que brouiller un peu plus les cartes en ouvrant leur jeu.

La pièce, mise en scène au cordeau par Chloé Dabert, est parfaitement interprétée par deux acteurs que la metteuse en scène a souvent dirigés, Olivier Dupuy et Sébastien Eveno (ce dernier étant artiste associé au projet de la Comédie de Reims, CDN que dirige Chloé Dabert depuis janvier 2019).

Le lendemain de la représentation, l’équipe du spectacle retrouvait les élèves. Huit élèves pensaient que Jean était vivant, huit qu’il était mort, les douze autres élèves étaient hésitants. La pièce laisse ouverts tous les possibles. Les élèves ont-ils été choqués de voir se nouer une relation entre un prof et un élève ? « Non, si l’élève est majeur (ce qui est le cas) et consentant. » Un autre élève : « Dans une histoire d’amour, il y a aussi celui qui quitte et celui qui est quitté. Est-ce que que l’on est responsable de l’autre quand on quitte ? »

Le programme « lycéens citoyens, sur les chemins du théâtre », à l’initiative du Théâtre de la Colline, est désormais durablement installé dans le paysage et regroupe le TNS, le grand T de Nantes, la Comédie de Reims et, bien sûr, le Théâtre de la Colline. Les établissements scolaires de chaque ville sont choisis selon un principe de mixité sociale, deux par ville, formant un binôme (seconde générale et seconde pro). Dear prudence (reprise d’un titre des Beatles) sera donné deux fois dans chaque établissement. En amont, des ateliers sont proposés (expérimentation, développement de l’esprit critique, etc. ), un journal de bord accompagne le parcours et tiendra lieu de trace pouvant faire l’objet d’une publication. Chaque théâtre propose en outre aux élèves une série de spectacles tout au long de l’année, une visite du théâtre et une approche de ses métiers. Après Nantes, Paris, Strasbourg et Reims suivront.

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