jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

1026 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 déc. 2022

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Eduardo de Filippo, grand magicien du théâtre napolitain

Après l’inoubliable version italienne de Giorgio Strehler venue à Paris en 1987 et diverses versions françaises par la suite, Emmanuel Demarcy-Mota, présente une version remaniée et atténuée de « La grande magie » du grand auteur et acteur napolitain Eduardo de Filippo

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Scène de "La grande magide' © Jean-Louis Fernandez

Après avoir subi quelques déboires avec une scène française, ce n’est qu’en 1983 qu’Eduardo de Filippo accorda les droits pour traduire l’un de ses texte en langue française. C’était pour L’art de la comédie au Théâtre de la ville, dans une mise en scène de Jean Mercure. La pièce était traduite par Huguette Hatem qui allait devenir la traductrice attitrée des œuvres du grand auteur, acteur, et metteur en scène napolitain. C‘est sur cette anecdote que s’ouvre Eduardo de Filippo, fabrique d’un théâtre en éternel renouveau, ouvrage somme de Célia Bussi (1). Quarante ans plus tard, c’est au même Théâtre de la ville (actuellement réfugié à l’espace Cardin pour cause d’interminables travaux qui devraient s’achever à la rentrée 2023) qu'Emmanuel Demarcy -Mota met en scène La grande magie, après d’autres versions de cette pièce, dont celle de Dan Jemmet à la Comédie Française en 2009 où Hervé Pierre tenait le rôle d’Otto le magicien, et,vingt deux ans plus tôt,l’inoubliable version italienne de Giorgio Strehler venue au Théâtre de l’Europe -Odéon en 1987.

Fils d’un acteur et dramaturge napolitain, Eduardo de Filippo est né dans le théâtre, il y passera toute sa vie, jouant et dirigeant la création de ses pièces ( il en publiera trente neuf), le plus souvent écrites en dialecte napolitain et abordant tous les sujets de société, du réalisme au fantastique, du comique (le plus souvent) au tragique (ici et là), une œuvre reflet de son temps : celui d’une Italie déchirée au sortir de la guerre, avec le rire comme levier, moteur et garde-fou, et le théâtre comme nourriture première. Un théâtre d’acteurs d’abord, De Filippo se réservant, à juste titre, le rôle principal. Un théâtre de troupe enfin, celle du Teatro San Ferdinando de Naples ouvert en 1954 sous sa direction . Bref « un artiste total » comme le souligne Celia Bussi.

Écoutons ce que disait Strehler en 1987 : « Ces dernières années, mon intérêt s'est porté sur La Grande Magie. Et pourquoi? D'abord parce que ce texte m'a semblé bouleversant, surtout lorsqu'on pense qu'il a été écrit en 1948 et représenté en 1949. Ensuite, Eduardo n'y a pas retravaillé, il n'a pas recommencé à se battre pour le refaire, pour le remettre au point; non il l'abandonna, mais il resta toujours en lui une sorte d'amertume. Le matin, Eduardo allait dans sa loge, se faisait faire un pot de café noir - il l'avait là - il posait sur sa table de maquillage une rame de papier, une plume, un encrier et il se mettait à écrire : acte premier, scène un. La Grande Magie, commence la fable d'Eduardo. II expliquait : j'écrivais toujours deux comédies, un jour l'une, un jour l'autre et la seconde était complètement différente de la première au cas où la première marcherait mal, il y en aurait une deuxième toujours prête.
Dans La Grande Magie, il y a une thématique, des inventions, des prémonitions, une façon de devancer l'époque, même au point de vue stylistique, qui font de cette comédie quelque chose d'exceptionnel.
Il y avait ensuite une raison affective: nous montons une de ses comédies, eh bien, choisissons celle qui l'a fait le plus souffrir, celle qu'il a dû abandonner parce qu'elle ne fut pas comprise, pour lui donner la joie de se revoir, comme il ne s'y attend pas. Et puis, nous voulions donner à Eduardo, homme de théâtre obsédé par le théâtre, mais jamais fermé, la possibilité de se voir de l'extérieur. Voilà, je crois, ce que le théâtre italien doit à Eduardo, il le lui doit, et même historiquement. Telles sont les raisons qui ont un peu déterminé mon choix. »

Eduardo Filippo est mort en 1984 alors que Strehler répétait le spectacle qui sera créé au Piccolo teatro de Milan l’année suivante.

Strehler poursuit : « Maintenant Eduardo a disparu et nous nous sommes débrouillés comme nous avons pu, nous avons travaillé sur deux versions: la version manuscrite, et la version publiée. La version publiée ne correspond pas exactement à la version manuscrite (...): il y a des changements, des variantes peut-être même improvisées sur le moment, peut-être établies pour la télévision. » Celia Bussi cite la préface de Dario Fo à la biographie d’ Eduardo De Filippo ou le Nobel de littérature insiste sur l’importance de l’épreuve de la scène : « C’est la différence entre la littérature de théâtre habituelle et le théâtre que nous - Eduardo et lui - nous professons : tous les deux nous avons dû réécrire nos textes au moins quatre fois. »
Strehler : « Et puis, il y a ce Calogero, ce protagoniste tronqué, parce que en fait il y a deux protagonistes, et probablement c'est un seul personnage divisé en deux, un personnage et son double qui sait... Durant deux actes, c'est le prestidigitateur Otto Marvuglia, professeur de sciences occultes qui domine : c'est lui qui parle, il mène le jeu. Calogero di Spelta est relégué au second plan. Mais au troisième acte, Otto Marvuglia disparaît et Calogero di Spelta parle tout seul et devient vraiment le seul protagoniste. Un drame théâtral pour Eduardo parce qu'il interprétait aussi bien l'un que l'autre. Lorsqu'il jouait Otto, il souffrait de ne pas être Calogero, quand il jouait Calogero, il souffrait de ne pas pouvoir interpréter Otto. Alors autrefois à Trieste je crois, il joua Calogero et à Rome, Otto Marvuglia. A la télévision, il joue Otto Marvuglia et Calogero, c'est Sbragia. Chez nous Calogero est interprété par Franco Parenti et Otto Marvuglia par De Carminé et je dois dire qu'à un moment donné, ils souffrent tous les deux; c'est donc aussi une très belle histoire humaine de théâtre, qui est la vie, qui est la vérité même. »

Ce sont les deux personnages pivots de la pièce, chacun entouré des siens. D’un côté Otto Marvuglia le magicien, « professeur de sciences occultes, célèbre illusionniste, suggestion et transmission de pensée » qui se produit avec sa femme et ses collaborateurs dans l' hôtel Métropole au bord de la mer. De l’autre Calogero di Spelta, client de l’hôtel avec sa femme Marta laquelle à un amant Mariano, et quelques membres de sa famille. Autour, le personnel de l’hôtel et des clients, des habitués. L’amant Mariano a tout manigancé : il s’est arrangé pour faire venir le magicien Otto à l’hôtel et l’a payé (l’illusionniste est toujours à court d’argent) pour qu’il fasse disparaître son amante dans l’un de ses tours (le fameux sarcophage égyptien) et qu’elle puisse ainsi filer le parfait amour avec son Mariano, laissant le mari Calogero esseulé, face à une petite boite où, aux dires du magicien illusionniste, serait enfermée son épouse...laquelle réaparaîtra au dernier acte, quatre ans plus tard.

Dans la version que signe aujourd’hui Demarcy-Motta le rôle d’Otto Marvuglia est merveilleusement interprété par l’un des acteurs phares de la troupe du Théâtre de la ville, Serge Maggiani. On retrouve en lui le « jeu posé et pondéré » (Célia Bussi) qui était celui d’Eduardo de Filippo et qu’il transmettait ses acteurs, un « jeu fondé sur l’intériorité ». En revanche pour accorder un grand rôle à l’une des actrices phares de sa troupe, l’impressionnante Valérie Dashwood, Demarcy-Mota et son équipe, devenant illusionnistes du spectacle , ont inversé les rôles du couple Calogero : c’est lui qui disparaît (et va rejoindre son amante) et c’est elle qui reste seule. Ce qui, au passage, détruit en partie l’interface soulignée par Strehler entre les rôles d’Otto et de Calogero.

Mais surtout , autour de ce noyau central de la pièce et du spectacle, le spectacle manque d’élan, de magie, d’ambiguïté, de dérives, faute de personnages plus marqués et non stéréotypés (c’est la direction de jeu qui pêche non les comédiens) , plus individualisés (hormis le garçon de l’hôtel Métropole, Pascal Vuillemot), faute aussi d’un décor qui s'avère  souvent paralysant. On sombre trop souvent dans la monotonie, comme si le spectacle était à la traîne de la pièce. Car, tout de même, quelle pièce ! Ce n’est pas toujours les jours que le public tient le rôle de la mer où le spectacle vient s’échouer par petites vagues.

La grande Magie, au Théâtre de la ville, espace Cardin, jusqu’au 23 décembre puis du 3 au 8 janvier, 20h, dimanche 15h

La grande Magie suivi de Sik-Sik, texte français d’Huguette Hatem, éditions Quatre vents-l’avant-scène théâtre, 158p, 15€

(1) Eduardo de Filippo, fabrique d'un théâtre en éternel renouveau par  Célia Bussi, ouvrage paru en août 2021 aux éditions Sorbonne université presses, dans la collection Carnets italiens, 503p, 22€

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte