« La Gentillesse » : séjour au pays des hors-venus par Christelle Harbonn

Rares sont les auteurs-metteurs en scène qui savent créer un univers qui leur soit propre. C’est le cas de Christelle Harbonn. La preuve par « La Gentillesse », titre en forme de leurre d’un spectacle insaisissable.

 

Scène de "La gentillesse" © Ronald Reyes Scène de "La gentillesse" © Ronald Reyes

Dans un monde où le trash, le fuck, le pitch crachent leur venin en une syllabe, il fallait oser ouvrir le douillet parapluie de la « gentillesse », un nom commun au long cours, qui commence doucement et finit en liesse, et en faire le titre d’un spectacle. C’est ce qu’a fait Christelle Harbonn en mettant en scène La Gentillesse, une chose nullement gentille (le sens de l’adjectif a souvent des relents péjoratifs avec un brin de condescendance) mais constamment intrigante, nourrie de gestes soudains, de rêves cruels, d’ondes, un univers dont on aurait perdu les clefs mais où la porte serait restée ouverte et où chacun pourrait circuler à sa guise dans un espace incertain.

De Dostoïevski à Supervielle

Le vieux monde est accroché au-dessus de leurs têtes comme un nuage. C’est un amas compact, comme une compression de restes d’un immeuble bombardé, d’une décharge sauvage. De temps en temps, un peu de poussière de plâtre ou des petits morceaux tombent mais jamais sur eux, tout est précautionneux dans ce spectacle jusqu’à son titre.

Sur le côté droit s’élève un hypothétique 1% artistique d’une entreprise : la parabole du capitalisme dont l’imbrication de toutes les formes est représentée par une pelote très emmêlée de fils colorés qui se ramifient jusque dans la salle et qu’essaie de démêler Gilbert, un homme entre deux âges, fantasque mais scrogneugneux, aidé par une jeune fille, Blandine qui sourit tout le temps, et plus franchement que La Joconde (laquelle passera dire bonjour dans le spectacle). C’est une jeune fille qui a encore des manières de petite fille, comme si le temps de l’enfance s’attardait en elle. Elle fait montre d’un « « regard doux et gentil » comme le remarque le prince de L’Idiot lorsque, fendant la foule qui occupe la terrasse de sa datcha, il s’approche de Vera Lebedeva, lui tend la main et lui souhaite « une vie heureuse à dater de ce jour ».

L’Idiot de Dostoïevski et La Conjuration des imbéciles de Toole sont les deux livres qui ont servi de point d’appui à Christelle Harbonn. Ne cherchez pas à y retrouver quelque passage, laissez cette vaine étude comparative à quelque étudiant en master 2 en mal de sujet. Christelle Harbonn parle de « digression » autour de ces deux livres, c’est le moins que l’on puisse dire. Ce qu’elle y puise, c’est une matière humaine : « les héros de ces romans ont pour point commun d’avancer et d’agir dans la nudité de leurs émotions, quelles qu’elles soient », écrit-elle, et ces émotions sont de toutes les couleurs.

Le moineau et le chardonneret

Un autre auteur s’invite, avec l’arrivée d’un personnage se détachant du mur du fond, un ange, un vagabond, un paumé, un exilé, « le hors-venu » venu d’un poème de Jules Supervielle, auteur dont parle incidemment Christelle Harbonn mais qui s’insinue plus sûrement dans le spectacle à travers cet intrus : « Les murs excitaient son esprit, / il s’en éloignait enrichi / par une gerbe de secrets / volés au milieu de la nuit », écrit le poète. Le titre d'une des séquences de la pièce (projeté sur le mur du fond) fait écho à la fin du poème définissant le nom du Hors-venu : « plus grave que l’homme / Et savant comme certains morts / Qui n’ont jamais pu s’endormir ».

Scène de "La gentillesse" © Ronald Reyes Scène de "La gentillesse" © Ronald Reyes

Ainsi Marianne, la mère qui rêve qu’elle est morte, ainsi Gilbert qui se sent toujours « entre », ainsi Solenne, la fille de la mère si fragile dans ses incertitudes, ainsi Blandine et sa peur de la solitude. Ainsi encore Adrien, l’étranger venu du fond, qui dit « chercher des gens pour ne pas être seul » que l’on déshabille et devant qui chacun se met nu pour mieux l’accueillir. Adrien dit n’avoir rien à dire, rien à raconter. Gilbert, devenu Gloria la servante sans pour autant mettre un petit tablier, a toujours, lui, une histoire à raconter comme celle cruelle du moineau et du chardonneret.

Si les personnages portent le prénom des acteurs Adrien Giraud, Marianne Houspie, Solenne Keravis, Blandine Madec, Gilbert Traïna , c’est que pour élargir et donner en parage son écriture, Christelle Harbonn a proposé aux acteurs habituels de sa compagnie Démesten Titip (anagramme des mots identité et temps), basée à Marseille, de travailler avec elle à l’invention des  personnages.

« Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? »

Le spectacle, une traversée d’histoires et de conversations, est comme une barque qui passe d’une rive à l’autre d’une rivière en dérivant avec le courant, heurtant parfois des troncs d’arbres arrachés en amont par l’orage, cherchant une île où accoster. Les visages et les corps forment comme un paysage mouvant et pour l’auteure-metteuse en scène sont comme ces figures dont parle Supervielle dans un autre poème : « Je bats comme des cartes / Malgré moi des visages, / Et là, tous, ils me sont chers ». Et c’est d’abord cela, La Gentillesse, une collection de personnages qui sont comme autant de poèmes. La trame légère celle de l’entrée de Gilbert et de l’Inconnu dans la famille sans père est une béquille narrative pour provoquer des rencontres, des contrastes, des discussions sur la religion, le communisme, l’humanité qui a échoué. « Ayons l’élégance de disparaître », dit la mère qui se demande perpétuellement si elle est vivante ou morte. La fin du spectacle est une fuite en avant ou une pichenette : la mère décide d’aller « changer le monde » aux îles Kerguelen (elle a dû lire le livre de Jean-Paul Kaufmann), Gilbert (communiste à l’état pur) devenu Gloria l’accompagne. Entre-temps, Adrien ayant retrouvé une famille de « hors-venus » comme lui, est tombé mort de ravissement.

Reste les deux sœurs. « Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? », demande Blandine. « Je ne sais pas. Apprivoiser la gentillesse ? », s’interroge Solenne. Blandine rit et ajoute : « Jamais ! Plutôt crever ! »

Belle pièce, beaux acteurs, on sort de là tout engourdi d’un doux plaisir. On se dit que ces vies fictives creusent l’humain en des zones peu fréquentées. Elles butinent sous nos yeux comme des papillons. On veut les saisir au vol, les apprivoiser, mais elles s’échappent, plus libres que jamais.

Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet jusqu’au 27 février, 20h30, dim 17h, relâche le mercredi.

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