Yukio Ninagawa vient mourir sur le rivage d’Haruki Murakami

Quand Yukio Ninagawa a mis en scène une adapation fidèle du roman d’Haruki Murakami « Kafka sur le rivage », il ne savait pas que cela serait son dernier spectacle. Nous, on sait. De là provient peut-être la douceur nostalgique de son spectacle, peut-être aussi de l’auteur qui s’y connaît en vague à l’âme.

Scène de "Kafka sur le rivage © Takahiro Watanabe HoriPro Inc Scène de "Kafka sur le rivage © Takahiro Watanabe HoriPro Inc
Tout glisse et s’émonde dans le monde, japonissime, des romans et nouvelles d’Haruki Murakami. Le rêve s’y apparente au réel et inversement, les morts cognent à la porte des vivants qui ne s’en étonnent pas et s’excusent de ne pas mieux les recevoir, il n’est pas rare qu’un fantôme s’assoie dans votre salon pour prendre le thé avec vous et se soucie de votre air fatigué mais nullement éberlué.

Une réminiscence sans fin

Les livres de Murakami aiment bien les intempéries, en particulier la pluie, car tout s’y mêle, à commencer par les larmes, comme cela arrive au visage d’un adolescent devenu homme en peu de temps, à la six-cent-trente-huitième et dernière page de Kafka sur le rivage (10/18, traduit du japonais par la précieuse Corinne Atlan). Dans Au sud de la frontière à l’ouest du soleil (10/18, même traductrice), c’est toujours un soir de pluie que Hajiman, le narrateur, voit arriver dans son bar Shimamoto-san, son amour d’enfance, perdue de vue pendant longtemps.

Le temps chez Murakami fait tout à l’affaire. Il n’en finit pas de s’étendre, de prendre ses aises, de s’enrouler sur lui-même à la recherche d’un point aveugle et d’enquiquiner le présent par tout ce qu’il charrie de remords, de doutes, d’occasions manquées, d’enfances trouées, de mystères non résolus.

« Ma vie s’est arrêtée à vingt ans. La suite n’a été que réminiscences sans fin, comme un long corridor tortueux plongé dans la pénombre, et qui ne mène nulle part. Pourtant, il fallait que je continue à vivre. Il fallait que j’accueille l’une après l’autre ces journées vides, que je laisse le temps se dévider en vain », dit la belle Mademoiselle Saeki qui a l’âge d’être la mère de Kafka Tamura qui, lui, vient de s’enfuir de chez lui à l’âge de quinze ans.

Ce sont là deux des personnages principaux de Kafka sur le rivage. Le troisième personnage, c’est Nakata, un monsieur sans âge, sans mémoire depuis un drame qui s’est déroulé alors qu’il était écolier, ne sachant ni lire ni écrire, mais parlant le langage des chats et dialoguant avec eux, vivant dans le présent mais pressentant les intempéries, y compris des pluies de poissons ou de sangsues.

« Je coucherai avec ma mère et ma sœur »

Tout le roman est construit sur une alternance des chapitres écrits à la première personne par Kafka Tamura et d’autres écrits à la troisième personne suivant le périple de Nakata. Les deux itinéraires finiront par se croiser dans la banlieue de Takamatsu, région du Shikoku, à la bibliothèque Komura : « on dirait un endroit oublié du temps ou un endroit qui retient son souffle pour ne pas être découvert », écrit Kafka Tamura sous la dictée de Murakami.

Comme dit Kafka à Sakura, la première et jeune personne qu’il rencontre sur la route qui le conduit à Takamatsu où il a rendez-vous avec son destin : « les rencontres de hasard sont importantes pour le bien-être des gens ». En la matière, les romans de Murakami n’ont de leçon à recevoir de personne, ils en ont même à revendre. Sakura est peut-être la sœur de Kafka Tamura et Mlle Saeki sa mère. Le « peut-être », c’est l’inépuisable ressac de l’écriture de l’écrivain japonais. Kafka fuit la maison paternelle (sa mère est partie avec sa sœur quand il avait quatre ans et depuis n’a jamais donné de nouvelles) en raison d’une « prédiction » dont il faudra attendre près de trois cents pages pour connaître la teneur œdipienne : « Un jour, je tuerai mon père de mes mains, et je coucherai avec ma mère et ma sœur. »

Scène de "Kafaka sur le rivage" © Takahiro Watanabe HoriPro Inc Scène de "Kafaka sur le rivage" © Takahiro Watanabe HoriPro Inc
Pas simple d’adapter au théâtre ce dixième et foisonnant roman d’Haruki Murakami publié en 2002 et traduit en français trois ans plus tard. Le metteur en scène Yukio Ninagawa qui avait affronté bien des tragédies grecques et nombre de pièces de Shakespeare, était tout désigné. Kafka sur le rivage, présenté avant Paris au Barbacane de Londres et au Lincoln Center de New York, devait être son dernier spectacle créé en 2012 au Sainokuni Saitama arts theater. Ninagawa est décédé le 12 mai 2016 à l’âge de 80 ans sans pouvoir réaliser son rêve ; monter tout Shakespeare sous forme de série. Son spectacle clôt en beauté la manifestation Japonismes 2018.

Un ballet de cages de verre

Kafka sur le rivage est un spectacle à la hauteur du roman : ample et fort d’une impressionnante scénographie mouvante (Tsukasa Nakagoshi) magnifiquement éclairée (Motoi Hattori), une scénographie qui dans son mouvement sans cesse recomposé épouse le rythme de l’écriture de Murakami et suit fidèlement le roman, trop fidèlement parfois. Hélas aussi, en éludant ou en minorant les nombreuses scènes d’amour qui sont comme les points d’orgue des rencontres décisives du roman ; scènes qui sont, il est vrai, guère adaptables.

Tout un ballet de cages de verres mues par des hommes en noir comme dans le bunraku figurent les lieux du roman : du bureau de la bibliothèque au poste de police où Nakata va expliquer qu’il a tué un homme nommé Johnny Walker (!), du bus au café, de la chambre de Sakura à la rue. La nature, très présente dans le roman, occupe plusieurs cages de verre où poussent des arbres, des cages qui ne sont pas toujours utilisées pour le jeu mais viennent parfaire l’ambiance. Tout s’enchaîne en suivant le cheminement du roman, certaines scènes ne font que passer, d’autres s’attardent. Le charme vient de l’accord entre des paysages mouvants et le jeu jamais appuyé des acteurs, tout en discrètes volutes qui nous embarquent dans cette histoire qui semble ne jamais vouloir finir, où l’on va de surprise en surprise, de romance en romance, de certitude en incertitudes. « Il se passe beaucoup de choses autour de moi, dit Kafka Tamura. Certaines que j’ai choisies, d’autres non. Mais je ne perçois plus très bien la différence entre les deux. C’est-à-dire : même ce que je crois choisir de ma propre volonté me semble avoir été déterminé par avance. »

« Kafka sur le rivage » est le titre d’une chanson que l’on entend dès le début du spectacle mais c’est bien plus tard (le spectacle dure près de trois heures) que l’on fera le rapport entre cette mélodie et la jeunesse de Mlle Saeki, rôle interprété avec une grâce infinie par Shinobu Terajima. L’incroyable Nakata est, lui, interprété avec une confondante candeur par le désarmant Katsumi Kiba. C’est un jeune acteur, Nino Furuhata, qui tient le rôle de Kafka Tamura en sachant éviter tous les poncifs du jeune premier, il est bien secondé par Hayato Kakizawa, son double bienveillant surnommé le corbeau. Pas un roman de Murakami sans qu’un corbeau, tôt ou tard vienne se poser ici ou là pour voir ce qui s’y passe.

Au Théâtre national de la Colline, 19h30, jusqu’au 23 février. Il se murmure que Haruki Murakami assistera samedi à la dernière représentation mais, chut, ne le dites pas, c’est un secret.

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