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Ce dimanche 20 mars au soir, ouvrant le bel hommage rendu par L’Odéon-Théâtre de l’Europe au metteur en scène Luc Bondy, Isabelle Huppertavait choisi de lire un extrait d’un des livres (tous attachants) du metteur en scène et écrivain, Dites-moi qui je suis pour vous, paru naguère chez Grasset alors qu’il dirigeait le festival de Vienne.
Un dialogue de Bondy avec lui-même, fin et drolatique, comme ce metteur en scène l’était toujours et particulièrement à l’heure des répétitions. Tous les acteurs quisesuccédèrent au micro – Louis Garrel, Marina Foïs, Micha Lescot, Bulle Ogier, Dörte Lyssewski venue du Burgtheater de Vienne, etc. – déployèrent les facettes de sa personnalité tout en chausse-trappe et faux-semblant, où la légèreté était l’alliée de la précision, et le rire une politesse. Ils le firent de façon souvent anecdotique, parfois finement analytique, relayés par d’autres voix comme celles de Peter Stein.
Un « talent du théâtre pur »
Huppert, après avoir été dirigée au théâtre par quelques grands metteurs en scène (Peter Zadek, Claude Régy, Bob Wilson), se devait de croiser la route de Luc Bondy, directeur d’acteur hors pair, formule éculée mais ici on ne peut plus pertinente. Ce fut le cas en 2014 avec Les Fausses Confidences de Marivaux. Un spectacle où l’amour que Luc Bondy portait aux acteurs atteignit un allègre sommet. La « grande actrice » qu’est Isabelle Huppert excella dans son rôle comme les autres acteurs du spectacle dans le leur, tous, distillant ensemble l’harmonie d’une infinie finesse (lire ici).
La « capacité à élaguer » de Bondy, sa « monotonie intense nourrie par l’amour », sa « tendre ironie pour les acteurs », ce « talent du théâtre pur » dont parla son ami Peter Handke dans un texte magnifique (lu par deux acteurs) lors de cette soirée d’hommage, tout cela était là, palpable. Huppert, Garrel, Barbin et tous les autres rayonnaient de plaisir, de bonheur, d’intense présence aux variations infinitésimales. Une version de ce spectacle « mis en film » par Luc Bondy et tournée en juillet dernier dans les couloirs, les coulisses, le hall et le foyer de l’Odéon est en cours de montage. Cela sera sa dernière œuvre. Posthume.
Bondy disait ne vouloir programmer à l’Odéon (dont il fut le directeur les quatre dernières années de sa vie) que des metteurs en scène dont il était jaloux (une jalousie dont il se moquait déjà dans le texte lu par Huppert). Avant de nous quitter, il aura donc programmé (avec son équipe) Krzysztof Warlikowski par deux fois. En 2010, avec Un tramway nommé désir d’après Tennessee Williams et cette saison, avec Phèdre(s).
L
’amour des textes et des acteurs
Etait-il jaloux du metteur en scène polonais ? Avait-il vu sa mise en scène exceptionnelle de Purifiés, la pièce de Sarah Kane, auteur que Bondy n’a jamais abordée ? L’infatigable amateur de blagues juives et l’auteur de Mes dibbouks (éditions Christian Bourgois) avait-il vu son Dibbouk, son Krum (pièce de Hanoch Levin) ou son Angels in America (pièce de Tony Kushner) ?
Il serait présomptueux de parler à la place d’un disparu, mais il me semble que ce qui pouvait intriguer Bondy chez Warlikowski, c’est une façon d’aborder le théâtre contraire à la sienne, ne serait-ce que parce que Bondy portait un tel amour aux textes (c’était un lecteur jamais rassasié) et d’abord aux pièces qu’il respectait ces dernières dans leur intégrité en en approchant au plus près le mystère. Warlikowski, au contraire, aime frotter les textes les uns contre les autres, ouvrir des digressions, adjoindre des éclairages adjacents. Autre point d’opposition, en forçant le trait, on pourrait aller jusqu’à dire que chez Warlikowski les acteurs sont le plus souvent au service du décor alors que chez Bondy c’était exactement l’inverse. Seule exception : la présence en scène d’un « monstre sacré » et considéré par lui comme tel, en l’occurrence Huppert chez Warlikowski, alors que chez Bondy tous les acteurs étaient des monstres et tous étaient également sacrés, des grands aux petits rôles (il n’y avait pas de petits rôles chez Bondy).
La fascination d’une actrice-star
Les trois spectacles de Warlikowski cités plus haut, intenses, ont été mis en scène en Pologne avec des acteurs familiers, partageant la même vie et dans un esprit de troupe. Il y eut bien d’autres spectacles avant son Hamlet qui le fit connaître, il y en a eu d’autres depuis, comme récemment Les Français qui tourne un peu en France et sera à Paris à la rentrée prochaine. Si Luc Bondy pouvait travailler au théâtre indifféremment en Allemagne, en France mais aussi en Angleterre avec autant d’acuité, il n’est pas sûr que cela soit le cas de Warlikowski, du moins quand il travaille en France au théâtre avec une distribution française centrée autour d’une même actrice si l’on en juge par les deux spectacles programmés à l’Odéon.
Son adaptation de Un tramway nommé désir était atrophiée par le recentrement opéré autour, non du rôle de Blanche, mais de l’actrice qui l’incarnait, Isabelle Huppert (lire ici). Comme si la fascination qu’éprouve le metteur en scène pour l’actrice était un soleil qui l’aveuglait. Autour d’elle, tout ressemblait à une terre brûlée. La star sur son piédestal restait, sinon isolée, du moins en position dominante.
Jamais (le mot est exagéré puisque je suis loin d’avoir vu tous ses spectacles, mais tout porte à l’utiliser) Luc Bondy, en grand équilibriste qu’il était des sensations et des relations, ne tomba dans ce travers. Jamais pour lui les acteurs ne furent des stars, plutôt des dieux, des bêtes magnifiques et immondes, dont il était intimement le dompteur mais apparemment l’observateur amoureux et avisé, lâchant quelques mots souvent inaudibles (comme le confiait Louis Garrel dimanche soir). C’est en amoureux que Bondy regardait les acteurs évoluer durant les répétitions, lesquelles « se prolongeaient » lors des dîners, raconta admirablement l’actrice Dörte Lyssewski, honteusement brocardée par une minorité du public lasse d’une intervention, certes longue, mais d’une grande richesse et comment en vouloir à cette actrice qui, par huit fois, travailla avec Bondy ? Elle parla avec justesse de son « œil amoureux ».
Phèdre pliée en quatre
Phèdre(s), le nouveau spectacle de Warlikowski à l’Odéon avec des acteurs français, n’est pas centré autour d’une pièce mais d’un personnage, Phèdre, figure que toute actrice souhaite un jour incarner. On y retrouve, en pire, les travers de son adaptation de la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway nommé désir.
La première des quatre Phèdre que l’actrice va incarner est signée Wajdi Mouawad (dont le nom circule pour succéder au Théâtre de la Colline à Stéphane Braunschweig, nouveau directeur de l’Odéon). L’auteur et metteur en scène canadien d’origine libanaise avait déjà sévi dans l’adaptation calamiteuse du texte de Tennessee Williams. Son Phèdre, ampoulé et verbeux, ouvre et plombe le spectacle et, rétrospectivement, pâtit durement de la comparaison avec le Phèdre deSarah Kane qui lui succède et où le spectacle trouve, momentanément, son point d’équilibre. Suivent un texte plus ludique, extrait de Elizabeth Costello de J. M. Coetzee, et enfin un best of du Phèdre de Racine.
Au service de...
Entouré d’acteurs et non des moindres, à la fois partenaires et faire-valoir, le spectacle tourne, encore une fois, au numéro d’actrice. Oui, Isabelle Huppert peut tout, ose tout, elle est sublime, etc. Mais le théâtre dans tout ça ?
Certes, on reconnaît la patte unique de Warlikowski et de ses collaborateurs : Malgorzata Szczesniak (décor et costumes), Pawel Pykietyn (musique), Felice Ross (lumière). Certes, la danse arabe de Rosalba Torres Guerrero ne laisse personne indifférent et apporte un trouble proprement warlikowskien. Certes, le chant arabe de Norah Krief nous entraîne loin le temps d’une chanson, mais comment sous-utiliser de cette façon une si grand actrice ? Elle est aussi Œnone, la nourrice et confidente de Phèdre, qui apparaît plus ici comme sa servante. Spectateur de son actrice, nullement amoureux d’elle mais dans une sorte de paralysie extatique, Warlikowski construit Phèdre(s) autour d’Isabelle Huppert, de son image plus que de son être. Tous les acteurs, comme Œnone, et même les Hippolyte qui se succèdent, apparaissent au service de.
Et il me revient qu’initialement le titre de la pièce de Racine était Phèdre et Hippolyteet ne deviendra Phèdre qu’à la faveur d’une seconde édition de la pièce. A quoi bon presser le citron de cette œuvre pour en extraire quelques tirades ? Ce qui est légitime dans un exercice de travail ou une scène de concours d’entrée à une école de théâtre, perd ici tout autre sens que celui d’offrir quelques morceaux de bravoure à une « grande actrice ». La focalisation du spectacle autour d’elle brouille l’approche dramaturgique du projet au demeurant tirée par les cheveux et plus thématique que théâtrale. Ceci expliquant cela. Qu’est-ce, sinon un jouet, un jeu haut de gamme ? Phèdre(s) vos jeux, rien ne va plus.
Théâtre de l’Odéon, du mar au sam 20h, dim 15h, jusqu’au 13 mai,
Clermont-Ferrand, Comédie, du 27 au 29 mai,
Londres, Barbican center et festival Lift, du 9 au 18 juin,
Luxembourg, grand théâtre, les 26 et 27 novembre,
Liège, théâtre, du 9 au 11 décembre.