La radio intérieure de Blandine Masson

Directrice de la fiction à France Culture, Blandine Masson se raconte en racontant l’histoire singulière de cette précieuse facette de la radio publique qui commença dans les bras du théâtre avant de s’émanciper, prenant bientôt une tournure nouvelle sous l’impulsion d’Alain Trutat. La voix et l’intime étant les maîtres mots de l'aventure.

La radio, c’est souvent beaucoup de blabla et de bruit mais, pour le meilleur, c’est le temple intime de la voix. Celle des actrices et des acteurs bien sûr, mais pas seulement. Celle tout autant des gens de radio, je ne parle ici que des chaînes de Radio France. Il est une émission comme « Affaires sensibles » sur France Inter que l’on aime pour ses sujets et leur traitement (une façon de fictionnaliser le réel par sa mise en scène) mais qui perdrait beaucoup sans la voix enveloppante de son récitant-conteur, Fabrice Drouelle. On aime retrouver, chaque soir sur la même fréquence, la voix amicale et partageuse de Laure Adler et le rituel immuable de son Heure bleue : « mais comme chaque soir nous allons commencer en musique par…. » et s’ensuit une chanson.

Que serait, sur France Culture, « Les chemins de la philosophie » sans la voix d’Adèle van Reeth ? Et « les nuits de France Culture » sans le générique musical increvable et la voix de Philippe Garbit ? Et comment ne pas songer à la voix de d’Alain Veinstein accompagnant, en chuchotant ou presque, la voix des écrivains qu’il accueillait dan son émission « Du jour au lendemain » ? Ce sont des voix amies. En revanche, certaines voix de Radio France peuvent nous insupporter, sans que l’on sache toujours pourquoi, au point de tourner le bouton jusqu’au soulagement du off ou d’aller se calmer sur une autre fréquence de la Maison de la radio.

A l’ombre des ondes

Ecouter la radio, et plus précisément écouter France Culture, c’est avoir un rendez-vous solitaire avec une voix, ou un faisceau de voix, de préférence la nuit. La voix parle, me parle, je l’écoute, elle sait que je l’écoute et c’est encore plus captivant si elle est sans visage. Les voix de la radio sont longtemps restées sans visage. Je ne connaîtrai jamais les visages de ceux (acteurs, bruiteurs, réalisateurs, mixeurs) qui, dans mon lit d’enfant, recroquevillé sous les draps, me faisaient frémir lorsque ma mère et moi écoutions dans le noir « Les maîtres du mystère ». Ce fut, je crois, ma première incursion dans l’univers magique de ce que l’on allait nommer plus tard « la fiction radiophonique ». Et c’est cette histoire, en commençant par sa préhistoire, que nous raconte l’une de ses héroïnes, Blandine Masson, de façon à la fois historique et personnelle dans un livre au beau titre : Mettre en ondes.

Mettre en ondes, comme on dit mettre en scène. Blandine Masson rembobine les rapports complexes, amicaux et orgueilleux qu’ont entretenus et entretiennent encore partiellement France Culture et le théâtre (bien que divorcés, ils restent en contact, bouffent ensemble, se refilent la garde des enfants) et, de façon moindre, le cinéma (bien que jamais marié). Et Blandine Masson le fait, à hauteur d’hommes plus que de femmes, en racontant que cette histoire se focalisa dans ses balbutiements, au sortir de la guerre, autour de quelques hommes (les femmes venues plus tard se sont depuis bien rattrapées) : Pierre Schaeffer, Jean Tardieu et bien d’autres dont Jacques Copeau, puis cette grande figure venue un peu plus tard, Alain Trutat lequel forma la jeune recrue Blandine Masson. Laquelle allait passer sa vie à écouter, enregistrer, orchestrer des voix. Elle deviendra réalisatrice en 1996, puis, neuf ans plus tard, directrice des programmes de fiction à France Culture, nommée par Laure Adler (alors directrice de la chaîne).

Enfin vint Alain Trutat

Blandine Masson voue une admiration sans bornes à Alain Trutat et, d’une certaine façon, son livre est comme une dette qu’elle lui paie en nous faisant entrer dans l’intimité de ce personnage, aussi mythique pour l’histoire de France Culture que le fut Henri Langlois pour celle de la Cinémathèque. Un pionnier, un inventeur, un formateur. « J’étais là lorsque Alain Trutat cherchait sa route dans le paysage, il me l’a montrée, il m’en a parlé, il me l’a décrite, il me l’a tracée. Lorsque tout commença à changer dans le monde de la fiction radiophonique, lorsque les principes d’une possible rénovation furent posés, j’eus la chance d’y assister et d’en être un des premiers témoins », écrit Blandine Masson.

En 1990, avec le feu vert du président de Radio France Jean Maheu, Alain Trutat ouvre un vaste chantier réunissant une trentaine de personnes. Le chantier durera un an et Trutat demanda à Blandine Masson d’en être la secrétaire de séance. La fiction à France Culture telle que nous la connaissons aujourd’hui est née de ce chantier qui allait entraîner un mouvement de recrutements, l’arrivée successive de nouvelles générations de réalisatrices et réalisateurs, avant que survienne une nouvelle révolution venue de l’extérieur : les podcasts. Toutes les émissions étaient écoutées une seule fois avant de s’endormir dans les archives de l’Ina. Elles sont désormais ré-écoutables à l’envi et les nuits de France Culture font ressurgir et revivre des voix mortes depuis parfois longtemps.

Blandine Masson consacre de nombreuses pages à la présence, chaque année, de France Culture au Festival d’Avignon, fidélité fondée autour de deux rencontres, celle connue de Jean Vilar avec Lucien Attoun (association entre le « Nouveau répertoire dramatique » côté radio et « Théâtre Ouvert » côté plateau) et celle, plus secrète, plus littéraire, entre deux timides, Alain Trutat et Alain Crombecque. Enfin, Blandine Masson nous parle d’elle, de son parcours, de sa mère (comédienne trop vite éloignée de la scène et grande agitatrice culturelle à Aix-en-Provence), et de ce qu’elle nomme joliment sa radio intérieure. « J’appelle radio intérieure la manière très intime dont je me suis constituée à travers les voix, la radio et toutes les occasions de transmissions qui me furent offertes. J’appelle radio intérieure la conversation silencieuse que j’ai menée avec des livres, des absents, des morts, des amis, des maîtres, des voix. » A commencer par les voix des acteurs et des actrices dont les noms tapissent les pages du livre, d’Alain Cuny à Michel Piccoli, de David Warrilow à Serge Merlin, de Maria Casarès à Jeanne Moreau, mais encore les noms de précieuses rencontres professionnelles, de la créatrice de l’Académie expérimentale des théâtres Michelle Kokosowski au réalisateur complice que fut le regretté Jacques Taroni. Et cela sans jamais cesser de revenir, une fois encore, à Alain Trutat, sa boussole, voyant dans ses mots un manifeste qu’elle s'approprie : « Un bruit, une voix et soudain la phrase que l’on croyait réservée au cabinet secret de lectures s’offre en partage aux solitudes d’un auditoire, offre l’intime en partage. »

Mettre en ondes, sous-titré « la fiction radiophonique », de Blandine Masson, Actes-Sud Papiers, collection Apprendre, 224p., 18€.

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